Entre réalité et fiction: la série HBO «Catherine la Grande» décortiquée

Culture
GUEORGUI MANAÏEV
Nous nous sommes associés à l'expert principal du règne de Catherine II pour vous proposer une analyse de la nouvelle mini-série HBO. Est-ce un récit fidèle des événements ou les cinéastes américains ont-ils procédé à un massacre de l'histoire au nom du divertissement?

Russia Beyond désormais sur Telegram! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

Composée en quatre parties, Catherine la Grande, sortie chez HBO, est en 2019 la deuxième tentative, après Les derniers tsars de Netflix, de réaliser une série sur l'histoire russe. Or, cette fois, le résultat apparaît bien plus impressionnant. Le rôle principal est joué par la vedette de premier plan Helen Mirren, tandis que le film a été tourné sur le territoire de réelles résidences impériales russes, à Tsarskoïé Selo, Peterhof et Gatchina.

AVERTISSEMENT : Ce texte contient des spoilers.

Nous ne rentrerons pas dans les détails des défaillances historiques de Catherine la Grande, la série n’ayant pas pour mission de proposer un reflet parfaitement exact de l'époque en termes de costumes, de cérémonies de cour et de relations politiques des personnalités historiques. De manière générale, les auteurs de l’œuvre ont qui plus est su transmettre l'atmosphère d’antan et n’ont donc pas dépensé leur budget en vain.

Je ne soulignerai ainsi que les éléments susceptibles de déformer sérieusement la perception du règne de Catherine II. Ce texte a également été commenté par Alexandre Kamenski, directeur de l'École des sciences historiques auprès de l'École des hautes études en sciences économiques, et expert reconnu sur l'époque de cette emblématique impératrice.

Lire aussi : Pourquoi l'impératrice Catherine II a été surnommée «la Grande»

Les apparitions de Catherine

L'histoire commence par une visite de Catherine à Ivan VI (tsar renversé, en même temps que sa mère régente Anna Leopoldovna, alors qu’il n’était qu’un nourrisson, par Élisabeth Ire), prisonnier à Chlisselbourg. L'impératrice vient à lui presque seule et il faut immédiatement s'habituer au fait que, dans la série, ses apparitions publiques sont présentées sobrement. Mais, comme le note Alexandre Kamenski, dans le cas d'une visite à Chlisselbourg elle ne pouvait véritablement pas être accompagnée d’une importante suite : « La forteresse de Chlisselbourg n’était, bien sûr, pas un espace public. Sa visite là-bas n'était pas un événement public et, de plus, était probablement tenue secrète. L’accompagnaient donc, peut-être, deux ou trois personnes, mais nous n'en sommes pas certains »

Au cours de sa visite, Catherine n'a toutefois pas pu rencontrer le lieutenant Mirovitch, puisqu’en 1762 il n'avait pas encore entamé son service. Cependant, comme le note Kamenski, la requête déposée par celui-ci au nom de l'impératrice a bien existé, non pas au sujet d’une aide financière, mais du retour de ses biens confisqués.

À des fins narratives, les auteurs ont légèrement déformé la suite logique des biographies de nombreux personnages. Par exemple, quand nous voyons Potemkine pour la première fois, c'est un membre de la garde. Néanmoins, peu après le coup d'État, il devient Gentilhomme de la Chambre. Pourtant, dans la série, il conserve son uniforme de garde et ses armes, ce qui est contradictoire et aurait dû l’empêcher d’accéder aux appartements impériaux.

Dans le premier épisode, Catherine prononce un long discours sur les libertés et les droits en Russie. En tant que spectateur, il m'était difficile d'imaginer que la jeune impératrice, arrivée au pouvoir portée par la noble élite, puisse déclarer au public que « l'esclavage ne peut être dans l’ordre des choses en Russie ».

Alexandre Kamenski, néanmoins, note que les auteurs de la série ont ici raison : « Catherine parlait ouvertement de l'abolition du servage. C'est d'ailleurs ce qu'affirme la version originale du Nakaz [instructions rédigées par Catherine adressées à la Commission établie afin d’œuvrer à la création d’un nouveau code de loi et exposant sa conception de l'absolutisme éclairé, ndlr] et le fait qu'elle ait pu s’exprimer à ce sujet auprès de son entourage le plus proche ne fait aucun doute. Il y a beaucoup de preuves que Catherine avait vraiment l'intention d'abolir le servage ».

Lire aussi : Le côté obscur des Romanov: quand les tsars régnaient par la violence

Les hommes aux côtés de la tsarine: Paul et Potemkine.

Paul Ier, fils de Catherine II, est né en 1754 et avait 8 ans au moment du coup d'État. Dans la série, il apparaît comme un jeune homme (« J'aurai bientôt 19 ans », déclare-t-il lui-même). Dans ce cas, l’année représentée devrait être 1773, or, l’affaire du lieutenant Mirovitch a eu lieu en 1764.

L'âge de Grigori Orlov, qui avait environ 30 ans au moment des événements décrits, est également étrange. Dans le film, lui et son jeune frère Alexeï sont déjà des personnes d'un âge avancé. D'où le caractère non historique de la relation présentée entre Catherine et Grigori, qui en vient presque à prendre sous son aile l’impératrice, alors qu’en réalité il était de cinq ans son cadet.

C'est par ailleurs l'âge surestimé de Paul qui lui permet, comme le montre la série, de participer à la conspiration du lieutenant Mirovitch. En réalité, certains suggèrent que la tentative de libération d'Ivan VI et ce qui s'est passé à la suite de son assassinat ont été inspirés par l'impératrice elle-même, mais certainement pas par son fils. Les circonstances du meurtre et de l'exécution sont aussi un peu inexactes. On sait qu'Ivan a été poignardé dans le dos, pas égorgé, et que la décision d'exécuter Mirovitch n'a quant à elle pas été prise personnellement par l'impératrice, mais par le Sénat. En outre, il n'a pas été exécuté en présence de Catherine.

D'ailleurs, le passage de Paul à l'âge adulte, montré dans la série comme un jour de fête avec des toasts et un festin, n'a pas été célébré du tout. Catherine craignait tellement pour son trône qu’elle n’attirait pas l'attention sur son fils et son statut.

Mais même si la fête avait eu lieu, y arriver en retard avec autant d’insouciance, comme le fait Grigori Potemkine dans la série, aurait été impensable, les membres de la famille impériale faisant l’objet des honneurs et d’un respect inviolable. Et bien que Potemkine, en 1768, au moment de son départ pour la guerre contre les Turcs de 1768-1774, occupait déjà le rang de général, et non de lieutenant, se présenter de la sorte à la table de l’impératrice était tout bonnement impossible.

Grigori Potemkine a été l'une des figures centrales du règne de Catherine, mais dans la série, ses mérites diffèrent de la réalité. Par exemple, il n'a pas personnellement participé à la poursuite de Pougatchev (chef d’une insurrection) et encore moins à sa capture, contrairement à l’un de ses parents, Pavel Potemkine. Par contre, rien n’est dit concernant le travail du prince en faveur de la résolution de problèmes internes au pays et des réformes de l'armée. De manière générale, la lutte contre les revendications des foules levées par Pougatchev n'a pas été une étape importante dans la biographie de Potemkine, qui s’était bien plus distingué sur le front turc. Or, dans la série, c'est sa victoire sur Pougatchev qui donne à Potemkine un « laissez-passer » pour les alcôves de l'impératrice, mais dans les faits, pendant le soulèvement de Pougatchev, il occupait déjà fermement la place de favori.

Lire aussi : Les plus fastueux mariages impériaux de Russie au travers de sublimes images

Campagne de Crimée

Le thème central de la série est le rattachement initial de la Crimée à la Russie. Potemkine qualifie alors cette péninsule de  « no man's land ». En réalité, au moment du début de son rattachement, ce territoire était déjà depuis 10 ans sous vassalité de l’Empire russe. Et le débat sur l’envoi de Potemkine en Crimée, qui dure un bon quart du troisième épisode, n'a guère de sens : l'acquisition même de cette péninsule était un projet de Potemkine, le prince ayant dirigé la réinstallation des Grecs et des Arméniens de Crimée et initialement prévu le détachement de ce territoire de l'Empire ottoman affaibli. En 1782, Catherine y a donc envoyé Potemkine par ordre direct. Comme le note Alexandre Kamenski, là-bas s’était produit un soulèvement contre le khan (chef tatar) Chaguine-Guireï et Potemkine a reçu pour mission de le remettre sur le trône. 

Une partie importante de l’œuvre est consacrée à des débats politiques animés, qui reflètent également peu la réalité, tout comme le fait qu'Alexeï Orlov est présenté dans la série en tant que « conseiller militaire » et qu’il y prend une part active dans la discussion sur l'annexion de la Crimée. En effet, en vérité, il était à ce moment déjà à la retraite et s’était définitivement retiré de la cour après la chute de son frère Grigori. De son côté, le rôle de Potemkine est de nouveau sous-estimé : après le rattachement de la Crimée, il n'est pas devenu « conseiller militaire » (sous Catherine un tel poste n’existait même pas), mais feld-maréchal.

Un autre sujet important est les retrouvailles et la perte par Paul Ier de son fils et de sa femme, une histoire racontée avec des détails invraisemblables. Lors de l’accouchement de Natalia, l'impératrice en personne est présente chez eux, coiffée simplement et presque en chemise de nuit, ce qui donne à l’atmosphère de la cour une teinte très « domestiquée ». Une touche de drame est ajoutée par la scène déchirante des adieux de Catherine et de Paul à l’égard du corps de l'enfant mort-né. Néanmoins, si l’on connait les circonstances de la mort de la grande-duchesse Natalia, qui a succombé à un empoisonnement sanguin suite à la mort intra-utérine de son enfant, il devient clair qu'une telle scène n’a pu avoir lieu. 

Le dernier épisode de la série est consacré à la deuxième campagne russo-turque de 1787-1791. Elle y commence par le fait que « les Turcs ont enfermé l’ambassadeur russe dans la forteresse des Sept-Tours ». Pourtant, dans l'histoire réelle, c’est une autre guerre qui a débuté par cette détention d’Alexandre Obreskov à Yedikule, celle de 1768-1774. 

Il est en outre peu probable que Paul ait amené « ses » troupes au palais de Catherine pour les envoyer sur le front de la guerre contre les Turcs. Alexandre Kamenski suggère que « cet épisode du film est inspiré par le fait que Paul était vraiment désireux de partir au front et que sa mère lui a permis de participer à la guerre russo-suédoise, bien qu’elle ne l’a pas autorisé à prendre directement part aux hostilités ».

De son côté, Piotr Roumiantsev était loin d'être ravi du service sous le commandement de Potemkine et n'était pas pour lui un « ami ». Il conviendrait plutôt de présenter Roumiantsev à la place d'Alexei Orlov (qui, permettez-moi de vous le rappeler, était à la retraite depuis longtemps et n'a pas participé à la discussion sur ces actions militaires).

Le passage où le feu est mis à des « livres français » sur ordre de Catherine est étalement intéressant. En effet, l'impératrice était furieuse contre les travaux et les activités d'Alexandre Radichtchev, de Nikolaï Novikov et d'autres penseurs russes de l'époque. Il me semblait que Catherine ne pouvait cependant tout de même pas brûler les livres ouvertement, mais Alexandre Kamenski confirme que c'est précisément ainsi que les livres interdits ont été détruits : « par exemple, une collection d'œuvres de Voltaire éditées sans autorisation par l'imprimerie d'Ivan Rachmaninov, ou des livres reproduits par Nikolaï Novikov dans son imprimerie ». Dans cette scène, Rousseau est d’ailleurs qualifié de « dégoûtant et mesquin », ce que justifie Kamenski : Catherine « voyait d’un mauvais œil Rousseau et pouvait donc parfaitement lui prêter de telles caractéristiques ».

Il est enfin compréhensible qu'un passage sur un « accord » entre Catherine et le tsarévitch Alexandre ait été nécessaire à des fins scénaristiques, pourtant, dans la réalité, cela n’a, bien sûr, pu avoir lieu. Le jeune Alexandre ne pouvait en effet avoir de tels droits, l'ordre de succession au trône devant être déterminé par les dernières volontés de l'impératrice. Alexandre Kamenski note : « Je ne sais pas de quel accord il s’agit dans la série, mais d'après les mémoires de Lagarp [Friedrich-Caesar Lagarp, tuteur d’Alexandre Ier], nous savons que Catherine a visiblement parlé avec son petit-fils de son intention de lui confier le trône sans passer par Paul, et qu’Alexandre a refusé. Il n'y avait pas de "loi sur la succession au trône", il y avait un décret de 1722, qui prévoyait la proclamation de l'héritier par la personne régnante, de son vivant. De plus, selon ce décret de 1722, le fait que le testament de Catherine II n’a pas été divulgué de son vivant, a donc justifié qu’on l’ignore après sa mort ».

Lire aussi : Ces favoris et favorites ayant conquis le cœur des Romanov

Finale bousculée

Visant à conclure plus rapidement le récit à la fin de la série, les réalisateurs en sont venus à effectuer de considérables exagérations. Parlant de l'Empire, Catherine ne fait aucune mention de Pierre le Grand, alors que durant son règne c’est précisément à ses leçons et à sa mémoire qu’elle se référait. Tout juste si elle ne s’attribue pas ici la création de l'Empire !

La scène de la mort de l'impératrice nous rappelle quant à elle la comédie La Mort de Staline d'Armando Iannucci. Tout comme dans cette œuvre, le décès du personnage principal se transforme ici en une sorte de danse macabre.

Bien que l'impératrice soit effectivement morte sur le sol, sur un matelas (après son hémorragie cérébrale, il était dangereux de la transporter sur le lit), elle n'a cependant pas repris connaissance et encore moins parlé aux personnes présentes.

Pour finir, en présence des courtisans et des dignitaires ne pouvait être évoquée la question de la recherche et de la destruction du « document » prétendument signé par le petit Alexandre. Dans la réalité, seules des hypothèses avancent la destruction du testament de Catherine (dans lequel le trône a été transmis à son petit-fils, pas à son fils) par le secrétaire de cabinet Alexandre Bezborodko.

*** 

Malgré ces lacunes, la série dans son ensemble parvient à donner une impression de l'époque de Catherine II, même si elle n'est que d’apparence. L’œuvre ne mentionne pas certains des plus grands événements et phénomènes du temps et de la biographie de l'impératrice, tels que la réforme des gouvernements et le travail de la Commission établie en matière de politique intérieure, les partages de la Pologne et la liquidation du Setch des Zaporogues, et enfin, les activités civilisatrices de Catherine et sa passion pour les sciences et les arts. Mais les auteurs ne s’étaient pas fixés une telle tâche. Pour savoir en quoi cette série est bonne, retrouvez donc, en suivant ce lien, notre critique. 

Découvrez ici pourquoi Les derniers tsars, autre récente série sur la Russie impériale, est clairement inférieure en termes de choix de réalisation.