Une échappée au gré des cités provinciales de Russie, meilleur antidote au tourbillon moscovite?

Erwann Pensec
Lorsque le rythme de la capitale russe devient intenable, que ses foules et vacarmes se font trop oppressants, l’unique issue semble de prendre la direction du quai de gare le plus proche et de se laisser porter par les rails vers de plus paisibles horizons. Ce remède est-il cependant infaillible, n’impliquerait-il pas de potentiels et indésirables effets secondaires?

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Moscou est une ville fantastique. Mégalopole cosmopolite, reflet de la mosaïque ethnique qu’était l’URSS et demeure la Russie, elle n’a de cesse de surprendre au détour de ses rues, tantôt par la beauté de ses immeubles de style Art nouveau, tantôt par ses agréables allées arborées, bordées de parterres fleuris minutieusement composés. Mais aussi par ce vertige que provoquent ses pharaoniques boulevards enceintés d’imposants édifices soviétiques et ses monuments défiant presque les nuages. En éternelle métamorphose, la Troisième Rome souffre toutefois de ces maux communs à toutes les agglomérations de son envergure : bruit incessant, agitation permanente, flots continus de visages inconnus, le tout saupoudré d’une portion de vanité et de futilité. Aussi, est-il parfois nécessaire de s’en évader en quête de ralentissement, de réancrage dans le temps présent, d’abandon de cette course effrénée.

Habitant depuis plusieurs années la capitale russe, j’ai ainsi pris pour habitude de la quitter plusieurs fois par an afin de me lancer dans de trépidantes aventures en d’éloignées et déroutantes contrées de cet État-continent : qu’il s’agisse des terres bouddhistes de Bouriatie, des monts escarpés d’Ossétie du Nord ou des étendues glacées de l’Arctique. Cependant, dans cette perpétuelle recherche de l’insolite et du dépaysement, j’ai toujours délaissé les régions proches de Moscou, les jugeant a priori trop peu exotiques, trop familières, sans pourtant y avoir pour la plupart jamais posé le pied. Aussi, ai-je cette fois décidé de réparer ce tort et de m’en aller à la découverte de quelques cités médiévales voisines.

Monté à bord du train, l’on sent alors, dès les derniers immeubles de la banlieue moscovite dépassés, le temps ralentir. Défilent désormais d’interminables forêts, baignées dans les eaux de fonte printanière, ornées çà et là d’îlots de neige jouant les prolongations. Et puis, par moments, surgissent ces chaotiques villages aux murs de bois, aux toits de tôle, aux chemins de terre. Seules quelques dizaines de minutes me séparent du centre de Moscou, mais celui-ci me semble déjà n’être plus qu’un souvenir aussi lointain que fugace.

Rostov, ou l’humilité retrouvée

Rostov, l’une des plus anciennes villes de Russie centrale, fondée en 862, est mon premier arrêt. Sa gare, soviétique, peu esthétique, ne saurait préfigurer la magnificence s’exhibant non loin de son parvis. Petite cité de 30 500 âmes, les abords de son centre ne laissent en effet que peu de doutes quant à la richesse patrimoniale s’y dissimulant : du toit d’une rangée de bas immeubles colorés dépassent de gigantesques bulbes argentés situés en arrière. Posant le pied sur la place principale fraichement rénovée, c’est à son stupéfiant kremlin que l’on fait face. Aux blancs remparts et aux tours de formes variées, cette imposante citadelle frappe l’imagination par sa démesure.

Les édifices alentours, bien qu’abritant de nos jours des enseignes aux devantures figées à la veille du nouveau millénaire, reflètent encore le faste arboré autrefois par celle qui était une cité princière de premier plan. Frontons sculptés, arcades aux robustes colonnes, somptueuses églises, la ville ne manque pas de reliques de sa gloire d’antan.

En ces premiers beaux jours de l’année, la ville s’anime peu à peu après une longue hibernation, tout en préservant une quiétude des plus entières. Tandis que les locaux retrouvent les joies des activités en plein air, le lac Nero, sur la rive duquel s’étend Rostov, perdra en un jour, et ce, malgré un Soleil encore farouche, cette couche de glace pilée qui le couvrait à mon arrivée.

M’émerveillant devant ces izbas multicolores et aux chambranles finement sculptés, scrutant la ville depuis le sommet de son haut clocher, ou observant au loin ce monastère se dressant sur le rivage opposé, la vie semble ici retrouver raison, celle d’une délectation méditative de l’instant présent.

Iaroslavl, joyau de quiétude

Mon voyage m’emmène ensuite à Iaroslavl, majestueuse capitale de l’Anneau d’or. Compte tenu de ses 600 000 habitants, je ne saurais nier l’appréhension qui me hantait à l’idée de regagner de sitôt une métropole de cette taille. M’éloignant de sa gare en trolleybus afin de rejoindre le centre-ville, s’ouvrent à moi de larges avenues, parsemées de centre-commerciaux et autres massifs bâtiments, fréquentées par des foules de flâneurs. Rejoignant mon auberge dans l’obscurité nocturne, sur les hautes berges de la Volga, c’est donc sceptique que j’aborde cette seconde étape touristique.

Le lendemain matin, mes doutes ne tardent toutefois pas à se dissiper. Explorant le centre historique, entièrement classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, je m’en trouve émerveillé. En effet, à rebours des autres villes de Russie, la frénésie humaine a ici été intelligemment contenue en périphérie, le centre se caractérisant quant à lui par l’absence de trafic automobile dense et de nuisances sonores, par la lente démarche des passants et par ses vastes espaces piétons et verdoyants.

Déambulant au gré de ses ruelles animées, m’extasiant devant la multitude de ses cathédrales, chapelles et monuments d’un autre âge, je m’imagine la douceur de vivre dans cette cité, à trois modestes heures de train de Moscou, disposant de toutes les commodités de notre époque, mais ayant réussi à préserver en son cœur une sérénité des plus précieuses.

La prospérité passée de cet ancien haut lieu de commerce et d’artisanat est de nos jours encore évidente. Y fonctionne même toujours une filiale de la célèbre et prestigieuse épicerie Elisseïev, présente à Saint-Pétersbourg et Moscou, connue pour le luxe de ses intérieurs et son ostensible richesse extérieure.

Vologda, sa majesté de bois

À 180 kilomètres plus au nord, c’est par une brumeuse matinée que je m’en vais arpenter les quartiers de Vologda, ville réputée pour son beurre et sa dentelle. Capitale d’une région singulièrement marécageuse, elle doit à cette caractéristique un air humide, mais aussi un exceptionnel héritage, protégé au fil des siècles des assauts ennemis par cette barrière naturelle difficilement franchissable.

Après avoir traversé un pont pavé, doté d’un étrange panneau digital indiquant le taux de radioactivité ambiante, s’offre à mes yeux une époustouflante féérie. Flanqué de hauts et épais remparts blancs, le kremlin de Vologda m’apparaît, souverain. Contournant la place pour en atteindre l’entrée, j’en perçois alors toute la beauté. Devant moi se dresse un ensemble architectural des plus harmonieux, aux tons pastels et dont l’opulence des formes n’a d’égale que leur élégance.

Ce qui fait la renommée de cette cité de 300 000 résidents, fondée au milieu du XIIe siècle, ce sont toutefois ces innombrables maisonnettes de bois ornant jusqu’aux plus centrales de ses rues. Certaines, dotées de chambranles, palissades et autres éléments adroitement sculptés, semblent être l’œuvre de toute une vie. Cet art, loin de disparaître, connaîtrait même une véritable renaissance, au vu des multiples chantiers de rénovation, voire de construction, en cours dans les environs.

Sur un rebord de fenêtre, se prélasse un roux matou, observant les badauds qui, comme moi, se réjouissent de leur promenade malgré le crachin et le froid pénétrant. Tandis que les uns régalent de gloutons pigeons, d’autres contemplent, rêveurs, les berges se dessinant sinueuses et encore sauvages. Finalement réfugié à la chaleur d’un café qui ne saurait pâlir face à ses homologues moscovites, je note que dehors, même la pluie se faisant désormais battante est bien incapable de précipiter le pas des locaux.

Novgorod, revers de la médaille

Passage ultime de mon itinéraire, Novgorod n’est autre que la capitale d’un ancien État qui gouvernait autrefois (de 1136 à 1478) un vaste territoire dans le Nord de l’actuelle Russie, de la Baltique à l’Oural. Elle était alors membre de la Ligue hanséatique, association ayant réuni un cercle très restreint de villes marchandes de l’Europe septentrionale, au rang desquelles figuraient Hambourg, Gdansk ou encore Stockholm, Bruges et Londres.

De cette puissance désormais révolue subsistent encore quelques vestiges, à l’instar du kremlin, entouré de profondes douves, et du quartier marchand, avec ses arcades et abondantes constructions séculaires. Du haut statut de cette cité témoignent en outre ses blanches cathédrales et églises, comptant parmi les plus anciennes du pays et au sein desquelles règne une immuable sérénité, comme héritée du fond des âges.

Toutefois, alors qu’un accordéoniste anime les environs de ses ritournelles et que de jeunes gens jouent au ballon sur la plage de sable longeant la forteresse, une ombre mentale vient obscurcir ce pittoresque tableau. M’éloignant de cet hyper-centre muséifié, où baguenaudent quelques individus, c’est, malgré ses 225 000 habitants, une ville inerte qui se présente à moi. Dans les rues et places désertes, règne un silence pesant. L’activité semble y être en suspens. Pour la première fois alors, je crois effleurer ce sentiment que l’on dit si propre à la Russie – la toska, cette nostalgie de ce qui n’est pourtant advenu, mais n’adviendra pas non plus.

Aussi, le lendemain, est-ce avec une étonnante joie que je rencontre l’aurore sur la place moscovite des trois gares, déjà bondée malgré le Soleil tout juste levé. La cohue du métro, l’empressement des uns, le boucan des autres… Tout cela m’aurait-il manqué ? Le calme, en définitive, ne serait atout que lorsque choisi, et non subi.

Pour explorer les cités médiévales de Russie, rien ne vaut un voyage à travers l’Anneau d’or. En suivant ce lien, retrouvez notre guide complet le concernant.

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