Le bonheur par l’entraide: cet utopique écovillage russe attirant des bénévoles du monde entier

Tchistoïé Nebo
La fracture entre villes et campagnes russes apparaît critique, ces dernières souffrant d’un manque d’infrastructures et de stimulants économiques. Faisant fi des statistiques négatives, des citadins décident pourtant de tout lâcher pour reconquérir les zones rurales, avec le soutien de bénévoles du monde entier. Immersion dans cette Russie alternative.

4h du matin, sur une piste de terre brumeuse, non loin de la frontière biélorusse. Défilent sous mes yeux, dissimulées tant par la pénombre que par la luxuriante végétation, d’énigmatiques bâtisses, ainsi qu’un panneau arborant des symboles tout aussi mystérieux, l’un d’eux ressemblant étrangement à un tipi indien. Aucun doute, me voici bien arrivé à Tchistoïé Nebo (Ciel Dégagé), écovillage perdu dans la profonde cambrousse de la région de Pskov, sur la commune de Kovaliovka.

Les colons de la campagne russe

Dans un pays où l’exode rural se poursuit, les villes abritant en 2018 74% de la population russe, contre 73,3% en 2000, et où la campagne semble souvent en déperdition face au développement frénétique des zones urbaines, ce havre de paix fait office d’OVNI. En URSS, s’étendaient ici des champs de fermes collectives (les fameux kolkhozes), qui, à la chute du régime, ont ensuite été entièrement désertés, laissant à la nature tout le loisir de reprendre ses droits.

Pourtant, s’il y a encore une dizaine d’années Kovaliovka ne comptait plus un seul habitant, y résident aujourd’hui à l’année 23 familles, soit un total de près de 80 personnes, ayant toutes fait le choix, à contre-courant, de quitter le milieu citadin pour se mettre au vert. Parmi elles, figurent Vladimir et Ioulia, un jeune couple enraciné ici depuis 2012 et ayant depuis donné naissance à deux garçons.

Vladimir et Ioulia

Programmeur informatique, Vladimir jouit de la possibilité de travailler à distance, et selon lui, c’est précisément ce progrès technique qui permet à de plus en plus de ses concitoyens de sauter le pas.

« Simplement auparavant c’était impossible, ou en tous cas difficile, car il y avait moins de voitures, il n’y avait pas l’Internet mobile. Si j’étais venu ici il y a 20 ans, j’aurais été en isolement, j’aurais vécu en ermite, et ce n’est pas ce que nous souhaitions, nous détacher de la civilisation et vivre comme des sauvages, me confie-t-il, son fils cadet, âgé d’un peu plus d’un an, nu dans ses bras. On voulait tout de même rester en contact avec nos amis, au courant de ce qui se passe dans le monde, avoir la possibilité d’arriver rapidement. Par exemple tu prends ta voiture le matin et tu arrives le soir à Saint-Pétersbourg ou Moscou. Il y a 20 ans c’était plus difficile à faire, mais toutes les technologies, Internet, le chauffage, tout s’est considérablement amélioré ».

La maison de Vladimir et Ioulia

Et en effet, pour rendre ce rêve accessible, il a notamment fallu procéder à la ré-électrification des environs. Bâtir un village durable à partir de rien, telle est d’ailleurs l’ambition des résidents de Tchistoïé Nebo. Ici, tout est à faire par soi-même, à commencer par son foyer. Vladimir a ainsi érigé son habitation de ses propres mains, et ce, sans disposer initialement d’aucune connaissance en la matière. « J’ai observé chez les voisins comment on faisait et j’ai essayé, imité, et quand on a eu Internet, j’ai étudié tout cela en ligne, alors j’ai compris que j’avais tout mal fait, on a donc un peu corrigé et c’était bon », s’amuse-t-il.

La motivation de tous ces efforts ? Le bonheur de vivre dans un environnement sain, bien entendu, mais aussi la satisfaction de laisser quelque chose à leurs enfants, ce qui d’après Vladimir est à présent impossible en ville.

Un avis partagé par une autre habitante du village, ayant insisté pour garder l’anonymat. Originaire de Tcheliabinsk, cité du Sud de l’Oural connue tant pour sa pluie de météorites que sa pollution, elle a, avec sa sœur, décidé il y a 3 ans de tout abandonner, y compris sa confortable position de médecin, pour s’établir ici.

« En ville que veux-tu inculquer à ton enfant ? Que c’est bien de faire de la balançoire dans la cour de ton immeuble ? Ici mon fils s’occupe déjà de traire les chèvres, d’aller chercher de l’eau, il apprend à reconnaître les plantes. Il aura quelque chose à transmettre », me certifie-t-elle en récupérant dans une grange des hublots de lave-linges, qu’elle compte reconvertir en fenêtres pour sa demeure en construction.

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L’entraide, moteur de développement

Pour garantir, sur ces terres, un avenir radieux à leur descendance, les habitants de Tchistoïé Nebo sont néanmoins confrontés à un défi de taille : la création, sur place, d’emplois pérennes. En effet, si certains, à l’instar de Vladimir, parviennent à travailler à domicile, et que d’autres vivent de la location d’un logement en ville, leurs enfants, le moment venu, n’auront d’autre option que de rejoindre les grandes métropoles si aucune perspective professionnelle ne s’offre ici à eux. Face à cette situation, les villageois se sont donc fixé pour ambitieux objectif d’édifier une économie locale et durable, à partir du néant.

À titre d’exemple, en parallèle de son activité principale, Vladimir a fondé sa propre pépinière arboricole, tant dans le but d’accélérer la régénération des espaces désormais sauvages des alentours que de se créer un revenu complémentaire. Des voisins se sont également lancés dans la production laitière, tandis qu’un autre est en passe de bâtir son atelier de menuiserie qui, à terme, pourra se développer et accroître ses effectifs. Afin de soutenir ce tourbillon d’initiatives, la coopération est de mise, et chacun peut compter sur l’appui de son prochain.

« Nous en sommes venus à la conclusion que c’est bénéfique d’aider autrui, même si ce n’est pas un kolkhoze, mais qu’il s’agit de projets individuels, car au lieu d’avoir un voisin sans emploi, apparaît un voisin avec de l’argent, qui peut investir dans le village, et en plus c’est de la création d’emploi supplémentaire », s’enthousiasme Vladimir.

D’ailleurs, ajoute-t-il, parmi les projets envisagés figure un camping qui s’établira sur sa propre parcelle et nécessitera l’implication d’un individu qui sera, contre rémunération, chargé d’animer les excursions des touristes dans la nature.

« Si cette activité s’avère rentable, alors par exemple 10% du bénéfice seront reversés au fond de développement du village et on construira encore quelque chose, une fromagerie par exemple. Et par ce schéma on peut lancer l’économie locale », argumente mon interlocuteur.

Tous les espoirs du village sont toutefois tournés vers la fondation d’une école, les enfants étant aujourd’hui majoritairement scolarisés chez eux. Pour concrétiser cette idée et éviter d’interminables démarches bureaucratiques, les habitants de Tchistoïé Nebo souhaitent eux-mêmes attirer des enseignants en leur promettant de leur construire une maison et de les rémunérer tant avec du « lait et des légumes » qu’avec un peu d’argent.

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Des bénévoles de tous horizons en renfort

Afin de mener à bien ses projets, depuis 2014 Vladimir accueille, d’avril à septembre, des bénévoles venus du monde entier pour des périodes allant de quelques jours à plusieurs mois. Comme le veut la tradition du WWOOFing (pratique n’ayant que récemment pénétré en Russie et consistant à accueillir sur son exploitation biologique des volontaires qui, en l’échange d’un coup de main, se voient offrir le gîte et le couvert), il a bâti sur son terrain des commodités assurant l’autonomie, bien que spartiate, des voyageurs : tentes en bois, cabane nocturne, WC, ainsi qu’un vaste abri servant de cuisine, de lieu de vie et d’entrepôt de bois.

« Pour nous c’est en tout d’abord une aide pour l’exploitation, et deuxièmement c’est un échange culturel, au lieu que nous voyagions dans différents pays pour regarder comment c’est, ce sont eux qui viennent et nous racontent. Nous avons sûrement été parmi les premiers à le faire en Russie avec ce schéma de WWOOFing », assure le propriétaire des lieux.

Les profils sont divers et les motivations le sont tout autant. Parmi les 8 bénévoles présents lors de ma venue, se trouvent par exemple Fabian, un Allemand désireux d’accélérer son apprentissage de la langue de Pouchkine en immersion, Patrick, un Thaïlandais souhaitant ressentir les « vibrations » du pays, le Lillois Alain qui, d’origine russo-congolaise, connait bien l’Extrême-Orient russe, d’où est issue sa mère, et a donc décidé de se familiariser avec l’Ouest de la nation, ou encore la Saint-Pétersbourgeoise Alissa, dont la grand-mère habitait autrefois la région et qui replonge ainsi ici dans ses souvenirs d’enfance, tout en échappant, comme la Moscovite Maria, à la cohue urbaine.

« Je ne viens pas ici tous les ans, mais avec une régularité enviable. Pourquoi ? Parce que vivre constamment dans une grande ville est pour moi physiquement et moralement pesant. J’aime être en pleine nature et j’aime l’idée de Ioulia et Vladimir de planter des arbres et de s’entourer de gens de différents coins du monde ayant des intérêts similaires. Ici ma tête se repose. Le temps s’écoule plus lentement. Cela m’apaise », témoigne Alissa, qui en est à son quatrième séjour.

Quatre heures de labeur quotidien, tel est le quota imposé par Vladimir. Les tâches sont variées : désherbage, construction, plantation, récolte de bois. La veille encore, ils érigeaient un nichoir pour chauves-souris dans l’optique certainement de lutter contre les moustiques infestant les environs.

Une fois sa mission accomplie, libre à chacun de se détendre comme bon lui semble : sculpture sur bois, sieste dans un hamac, promenade à vélo, ou encore contemplation de la riche flore locale. Les événements organisés par les riverains ne manquent pas non plus : marchés, festivals, ateliers artistiques, séances d’improvisation musicale, parties de volleyball, …

Tout ici est fait pour renforcer la cohésion et chasser l’ennui. D’ailleurs, après un bain au lac et un délicieux dîner, végétarien comme d’accoutumée ici, nous voici gagnant, la nuit tombée, la propriété d’un voisin afin d’y passer une agréable soirée autour du feu.

Pour moi, l’escapade campagnarde touche cependant à sa fin, et alors que je rejoins le terrain de Vladimir pour y récupérer mes affaires, je croise dans son jardin son fils ainé, 3 ans, pieds nus et en couche-culotte dans l’obscurité, qui s’empresse de me montrer du doigt des ombres virevoltantes au-dessus de nous et de s’écrier : « Les chauves-souris, elles sont arrivées ! ».

Il semblerait ainsi que Tchistoïé Nebo compte de nouvelles résidentes, qui participeront, elles aussi, à faire de ce coin de Russie un petit bout de paradis.

Dans cet autre article, découvrez l’incroyable récit de cette française ayant vécu sept ans en autarcie dans la taïga russe.

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