Vivre en autarcie dans la taïga russe: chronique d’une Robinsonne française

Aleksandr Khitrov
Marilia Petite s’est lancée dans un périple à vélo à la découverte des dernières forêts vierges de la planète, pour finalement s’enraciner dans un village de l’Extrême-Orient russe, dans lequel elle ne passera pas moins de sept années d’autarcie et de semi-nomadisme aux côtés du peuple udège. Alors que beaucoup rêvent de tout quitter en quête d’une harmonie perdue avec la nature, nous vous narrons aujourd’hui l’extraordinaire aventure de cette femme, qui n’a pu se contenter de simples songes.

« Il y a un panel d’émotions tellement large, mais moi, ce que je garde, c’est la beauté de la nature et ma manière d’être en dialogue avec elle. C’est l’immensité et l’éternité, cette sensation qu’il n’y a pas de frontières. Même la mort n’en est pas une. Tout est toujours là, en train de se régénérer, de disparaître, de revenir, et la forêt porte cette énergie de vie. Pour moi, la chose la plus belle, c’est donc la présence de ces hommes, dans la présence de cette forêt », c’est ainsi que Marilia Petite résume son fabuleux récit.

Tandis que le mois de mars 2009 venait de débuter, la jeune femme s’est en effet engagée, accompagnée d’un ami baroudeur, dans une épopée qui se révèlerait celle d’une vie. Chevauchant leur bicyclette, ils sont alors partis à la rencontre des dernières forêts primaires du monde et des populations vivant encore au sein de ces sanctuaires inviolés. Or, après une traversée d’Europe, et notamment de la célèbre forêt polonaise de Białowieża, tous deux ont pénétré le territoire de la vaste et méconnue Russie.

« J’ai toujours eu envie de découvrir des espaces sauvages grandioses et j’étais assez attirée par l’Asie centrale, par l’Altaï, ces montagnes qui gardent un peu le secret de toutes ces civilisations nomades et chamaniques, confie-t-elle, précisant tout de même avoir été effrayée à son arrivée en Russie par l’immensité sauvage s’ouvrant à elle. [J’ai réalisé qu’il allait] falloir apprendre à se mouvoir dans ces dimensions complètement différentes de l’Europe ».

Un défi qui ne rebutera toutefois pas notre héroïne. Ayant grandi dans une ferme du village costarmoricain de Trémargat et habituée dès son plus jeune âge à parcourir les collines avoisinantes à dos de cheval, Marilia s’est, il est vrai, de tout temps sentie en osmose avec son environnement naturel. D’ailleurs, c’est spontanément qu’elle s’était initialement dirigée vers des études d’ethnobotanique, discipline s’intéressant à la relation des sociétés humaines avec leur environnement végétal. Écourtant cependant son cursus, animée par un pressant besoin de délaisser la théorie au profit de la pratique, Marilia s’était ensuite enfoncée dans les étendues sylvestres du Centre Bretagne sans le moindre équipement, pour y établir un campement près d’un ruisseau, réduisant par là même au maximum ses besoins.

Cette première aventure n’était pourtant en réalité qu’une brève initiation à ce qu’elle s’apprêtait à vivre aux confins de la Russie. Après un périple d’un an et demi, le duo a effectivement, fin 2010, atteint à la force des mollets le Primorié, région extrême-orientale russe. Là, sur les berges de la rivière Bikine, un choix s’est imposé à Marilia : poursuivre sa route vers le Canada ou s’enraciner dans la pittoresque bourgade de Krasny Iar.

« Je ne me suis pas vue partir de cette sphère russe, où la civilisation n’a pas encore dompté cette réalité [de vie en conditions naturelles rudes]. Il y a un côté sauvage, que je ne pensais pas pouvoir retrouver ailleurs. Quand j’ai eu la vision du mode de vie des Udèges dans le village de Krasny Iar, je me suis dit que si je ne vivais pas ici cette expérience complètement en lien avec la nature, je ne le vivrais pas ailleurs », explique-t-elle.

Plus Udège que les Udèges

Ainsi, si son camarade d’expédition est bel et bien venu à bout de son tour du monde, Marilia a de son côté opté pour une halte à durée indéterminée dans cette région bordée par la mer du Japon. La bourgade de Krasny Iar l’avait en réalité immédiatement charmée par l’harmonie y régnant entre nature et locaux. À cela rien d'étonnant, puisque si quelques Nanaïs, Russes ou Ukrainiens résident en ces lieux, ce village de 550 âmes est majoritairement composé d’Udèges, dont il apparaît même comme le principal point de concentration. Or, ce peuple asiatique aux traditions fortement imprégnées de chamanisme était il y a peu encore parfaitement nomade et dépendait donc exclusivement des ressources sauvages.

Intrinsèquement liés à leur environnement naturel, les Udèges ont cependant subi une sédentarisation forcée en URSS, phénomène ayant eu un impact dévastateur dans leurs rangs. Cette ethnie comptant aujourd’hui près de 1 500 représentants ayant été privée de son mode de vie ancestral, l’alcool et d’autres fléaux se sont en effet immiscés en son sein. D’ailleurs, l’un d’eux, nommé Kostia (diminutif de Konstantin), avec qui Marilia se mariera et aura deux enfants, décèdera en 2016, assassiné par son oncle ivre.

« Sa mort, pour moi, c’est l’histoire d’un peuple, une histoire de déracinement. C’est un peu comme l’histoire des Amérindiens aux États-Unis », soutient-elle.

Famille udège au début du XXe siècle.

La langue udège fait à cet égard office de métaphore de cette brutale rupture, explique Marilia. Bien que faisant à présent l’objet d’initiatives de revitalisation, elle a, il est vrai, progressivement été supplantée par le russe.

« Je pense qu’une langue est liée à un mode de vie, et effectivement le leur change depuis que les Russes sont arrivés, et après la guerre ça a changé radicalement. Ils ont été sédentarisés, mis dans un village, donc forcément, la langue n’est plus le reflet de leur vie », avance-t-elle.

Toutefois, bien que leur existence s’articule donc à présent beaucoup autour de la culture potagère, les Udèges conservent un lien privilégié avec Mère Nature, tant dans leurs savoir-faire que dans la répartition des territoires de chasse. Aussi, Marilia, faisant de manière inattendue irruption dans la famille Kolentchouga, dont était issu son époux, a rapidement été introduite, notamment par la grand-mère, à la vie en forêt, à l’économie de survie.

Ainsi, au-delà des conserves préparées grâce au labeur au jardin, a-t-elle été familiarisée avec la cueillette sauvage d’angélique (que les locaux appelle même « chou udège »), de fougères comestibles ou encore d’ail des ours. Toutefois, souhaitant aller plus loin dans sa démarche et faisant face à une certaine méfiance des villageois, qui la soupçonnaient d’être une espionne ou une journaliste cherchant à se faire de l’argent sur l’histoire de leur peuple, Marilia a décidé, suite à la naissance de Saveli, leur premier fils, de suivre Kostia sur le territoire de chasse pour y vivre plusieurs mois.

Or, il s’agissait là d’un geste fort, les femmes udèges ayant, contrairement à leurs maris, totalement abandonné le nomadisme au profit de la vie au village. Renouant avec les traditions ancestrales, Marilia a alors par ce biais gagné l’estime des locaux.

« Je devenais presque plus Udège que la plupart d’entre eux. C’est-à-dire que je touchais vraiment à leur identité, je devenais ce qu’ils sont, ou ce d’où ils venaient », interprète-t-elle.

La Robinsonne de la taïga

Si au village la routine journalière de la jeune maman consistait à entretenir le potager et le feu, à collecter du bois et de l’eau, ou encore à confectionner gants et valenkis (bottes de feutre) en prévision de l’hiver, il était aussi ainsi rythmé par les expéditions et migrations. À l’approche de la blanche saison par exemple, le couple et son fils, auquel s’ajoutera par la suite Milan, leur second enfant, parcouraient 150 kilomètres en barque sur la rivière Bikine afin d’atteindre le territoire de chasse et de s’y établir pour quelque temps.

« Notre vie était faite de déplacements sur la rivière, en barque ou en motoneige, et puis après, de grosses périodes de temps où on était complètement immergés en forêt. Et là, le quotidien c’est la nature, donc faire du bois, s’occuper du camp de base, et puis marcher en forêt, aller chercher ci, aller chercher ça, et puis profiter quoi ! Il y avait une réelle harmonie dans ces moments-là, car tu es maître de ton temps et tu respires avec la forêt », décrit avec enthousiasme Marilia.

Là, en plein milieu de l’épaisse taïga, la petite famille logeait alors dans une modeste cabane en bois de 20m² bâtie par Kostia. Mais un jour, en visite chez des amis à quelques dizaines de kilomètres de leur havre forestier, Marilia s’est laissé séduire par le village d’Oulounga, duquel se dégageait un accord parfait entre vie humaine et nature indomptée. Le couple, désirant une plus grande demeure pour élever ses enfants, y a par conséquent fait l’acquisition d’un terrain.

La mort de Kostia a néanmoins bouleversé cette perspective idyllique. Seule en pleine forêt avec deux enfants en bas âge, Marilia a donc finalement démonté, avec l’aide de proches venus de Bretagne, leur petite habitation, loin de toute civilisation, dans le but de la reconstruire à Oulounga.

Retour en Argoat

Elle vivra encore un an en compagnie de ses deux enfants dans ce hameau, avant de prendre la décision de regagner sa terre natale. Ce choix, difficile, a toutefois également été motivé par un désir de partager son expérience. Par la suite, des expositions photographiques ont donc été organisées à Khabarovsk et Loutchegorsk (Extrême-Orient russe), tandis que d’autres sont prévues en 2019 à Vladivostok et Moscou. Par ailleurs, un film retraçant son histoire est à l’étude et requiert aujourd’hui un financement.

De retour dans son village de Trémargat, connu pour être un laboratoire d’expérimentation de vie en communauté et d’écologie, Marilia a aujourd’hui en outre pour objectif de participer à la création d’un espace collectif d’échange de savoir-faire et de pratiques augmentant l’autonomie des habitants. Or, son expérience dans la taïga russe sera à cet égard un atout indéniable, la jeune maman ambitionnant par exemple d’y installer un pressoir ainsi qu’un atelier de transformation alimentaire.

« Encore une fois, mon expérience russe, qui a été d’être dans une autonomie alimentaire, là je la retranspose de manière pratique en essayant de mettre en place cet outil qui pourrait servir à tout le monde pour faire des bocaux, des saumures, et puis aussi dans l’échange de recettes », illustre-t-elle.

Marilia n’a toutefois pas fait ses adieux aux contrées sauvages de Russie, puisqu’elle retourne régulièrement dans son « pied-à-terre » d’Oulounga, comme elle l’appelle, que ses enfants sont eux aussi ravis de retrouver, et notamment Milan, aujourd’hui âgé de quatre ans et demi, qui ne cache pas sa joie de pouvoir s’y exprimer en russe.

« Maintenant, à travers mes enfants, je porte un peu l’histoire du peuple udège », conclut cette aventurière des temps modernes.

Vous souhaitez, vous aussi, vous lancer à l’aventure dans la taïga russe mais n’avez jamais mis les pieds en forêt ? Voici quelques conseils à connaître absolument.

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