Les bêtes noires de la censure soviétique

Lev Nosov/RIA Novosti
Les autorités russes étudient actuellement une éventuelle interdiction de la messagerie Telegram, régulièrement utilisée par les terroristes. À cette occasion, nous revenons sur les raisons évoquées par le passé par le gouvernement soviétique pour interdire différentes sources d’information.

Sergueï Lapine, président du Comité d'État pour la télévision et la radio d'URSS, lors d'une rencontre télévisée de la direction. 01/04/1973. / Lev Nosov/RIA NovostiSergueï Lapine, président du Comité d'État pour la télévision et la radio d'URSS, lors d'une rencontre télévisée de la direction. 01/04/1973. / Lev Nosov/RIA Novosti

Les bolcheviks saisirent le pouvoir en Russie en 1917 sous des slogans liés à la liberté, mais leur première décision fut de la restreindre par l’instauration d’une censure sévère. Début novembre 1917, le gouvernement soviétique signe le Décret sur la presse interdisant toute publication des quotidiens « bourgeois » critiques de l’autorité bolchevique.

Les années passent, mais la censure politique ne fait que se renforcer pour atteindre son apogée sous le règne de Joseph Staline. Après la mort de Staline, l’État assouplit quelque peu la censure, mais elle persiste jusqu’à la proclamation de glasnost par Mikhaïl Gorbatchev à la fin des années 1980. Quels étaient les ennemis des autorités soviétiques ?

Hommes politiques tombés en disgrâce

Comme l’indique la Grande Encyclopédie soviétique (GES), la censure soviétique « ne revêt pas le même caractère que celles des États bourgeois existants » et ne vise qu’à protéger les intérêts de la classe ouvrière. Ce n’était pourtant pas le cas. En réalité, la censure était un instrument de jeu politique cruel au sein de l’élite soviétique, particulièrement lors de la Grande purge stalinienne. Tous ceux qui tombaient en disgrâce perdaient souvent la vie, mais aussi leur place dans l’histoire.

« L’élimination physique des opposants politiques de Staline fut suivie par leur oblitération de toutes les formes d’existence visuelle », écrit David King, historien du graphisme britannique, dans son livre The Commissar Vanishes. Les retoucheurs travaillaient dur pour effacer toute trace des responsables déchus des photographies et des images.

Des paysans lisent le journal, dans lequel furent publiés les décrets de Lénine au sujet de la terre et de la paix. Le premier décret fut publié dans tous les journaux centraux le 10 novembre 1917. / RIA NovostiDes paysans lisent le journal, dans lequel furent publiés les décrets de Lénine au sujet de la terre et de la paix. Le premier décret fut publié dans tous les journaux centraux le 10 novembre 1917. / RIA Novosti

Ainsi, Nikolaï Iejov, le tristement célèbre responsable du NKVD (agence de police secrète, ancêtre du KGB), le cerveau derrière les répressions politiques de masse des années 1936–1938, perdra les faveurs de Staline et se retrouvera lui-même entre les mains de la police secrète en 1940 pour être finalement exécuté. Iejov disparaîtra alors de toutes les photographies sur lesquelles il se tient à côté de Staline.

Il en sera de même pour un autre chef célèbre du NKVD, Lavrenti Beria. L’un des plus proches alliés de Staline, il perdra rapidement son influence après la disparition de son chef en 1953 et sera exécuté. S’en suivra une demande insistante auprès de tous les citoyens soviétiques disposant d’un exemplaire de la GES contentant un article sur Beria : ils devaient l’arracher, avec l’article immense sur le détroit de Béring dans la foulée.

Livres indésirables

En 1921, le jeune gouvernement soviétique crée le Glavlit (Direction générale pour la protection des secrets d’État dans la presse) qui, pendant des décennies, sera le principal instrument de contrôle de la littérature. Les censeurs de Glavlit décidaient si un livre pouvait être publié en URSS ou s’il était nuisible et antimarxiste et donc interdit.

Ainsi, les citoyens soviétiques n’avaient pas accès à de nombreux livres qui aujourd’hui sont considérés comme des chefs d’œuvre dans le monde entier et symbolisent la littérature russe du XXe siècle, comme Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov et le Docteur Jivago de Boris Pasternak, sans parler de la plupart des œuvres d’Alexander Soljenitsyne qui critiquaient les violentes répressions soviétiques.

 Meeting de la section pétersbourgeoise de l'Union de la Lutte pour la Libération de la Classe Ouvrière, en février 1897. Peu après la prise de cette photo, le groupe entier a été arrêté par la Okhranka. / Nadejda Kroupskaïa Meeting de la section pétersbourgeoise de l'Union de la Lutte pour la Libération de la Classe Ouvrière, en février 1897. Peu après la prise de cette photo, le groupe entier a été arrêté par la Okhranka. / Nadejda Kroupskaïa

La diffusion des livres écrits par les auteurs émigrés ayant fui la Russie soviétique était évidemment interdite également, privant les Soviétiques des romans d’Ivan Bounine ou de Vladimir Nabokov.

Pourtant, la censure soviétique ne parviendra jamais à éradiquer entièrement la littérature indésirable. Dès la fin des années 1950, les Russes intéressés par la littérature et las de la censure commencent à diffuser des copies fait main de livres bannis auprès de leurs amis. Ce processus s’appelait samizdat (auto-publication) et de nombreux livres interdits pourront ainsi atteindre leurs lecteurs.

Art moderne

Nikita Khrouchtchev, qui dirigea l’URSS de 1953 à 1964, était plus libéral que Staline et il condamna donc la politique répressive dans son Discours secret de 1956. Selon l’historien russe Leonid Katsva, Khrouchtchev envisageait même de supprimer la censure idéologique dans l’art, mais changea finalement d’avis.

L’un des facteurs qui influença la décision de Khrouchtchev fut sa rencontre avec l’avant-garde. Lors de sa visite à l’exposition Nouvelle réalité, organisée par de jeunes artistes d’avant-garde, Khrouchtchev fut indigné par leur style de peinture fort irréaliste et se mit à jurer. « Le peuple soviétique n’a pas besoin de ça !,  hurla-t-il.  On vous déclare la guerre ! ».

Les artistes Avdey Ter-Oganyan et Iouri Pala&iuml;tchev devant le tableau de ce dernier intitul&eacute; Nouvelle d&eacute;nud&eacute;e, ville de Taganrog, 1988, Exposition &eacute;ph&eacute;m&egrave;re.nAvdey Ter-Oganyan<p>Les artistes Avdey Ter-Oganyan et Iouri Pala&iuml;tchev devant le tableau de ce dernier intitul&eacute; Nouvelle d&eacute;nud&eacute;e, ville de Taganrog, 1988, Exposition &eacute;ph&eacute;m&egrave;re.</p>n
Ce cartoon intitul&eacute; Radio-Activit&eacute;&nbsp;est apparu dans le journal L&#39;Estonie Sovi&eacute;tique le 24 janvier 1970 et s&#39;inscrivait dans une campagne de la presse sovi&eacute;tique contre les &eacute;missions quotidiennes de la Voix de l&#39;Am&eacute;rique.nAP<p>Ce cartoon intitul&eacute; Radio-Activit&eacute;&nbsp;est apparu dans le journal L&#39;Estonie Sovi&eacute;tique le 24 janvier 1970 et s&#39;inscrivait dans une campagne de la presse sovi&eacute;tique contre les &eacute;missions quotidiennes de la Voix de l&#39;Am&eacute;rique.</p>n
 
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Sous le règne de Leonid Brejnev (1964 – 1982), l’État continuera à opprimer les artistes s’éloignant des traditions du réalisme soviétique. Ainsi, en 1974, le gouvernement détruira une exposition d’art non-conformiste dans la banlieue de Moscou à l’aide de bulldozers et de canons à eau. L’événement entrera dans l’histoire sous le nom de l’Exposition Bulldozer.

Chaînes de radio occidentales

Tout au long de la guerre froide, l’Occident comme l’URSS chercheront à influencer les populations du camp opposé en proposant « un point de vue alternatif ». Ainsi, fin 1946, la station de radio britannique BBC commence à diffuser auprès des citoyens soviétiques. Voice of America, Radio Liberty et Deutsche Welle la rejoindront deux ans plus tard.

Magnétophone Tembr MAG-59M (1964) sans boîtier. Incorrectement présenté comme un « fait-main ». / Musée d'État de l'histoire politique de RussieMagnétophone Tembr MAG-59M (1964) sans boîtier. Incorrectement présenté comme un « fait-main ». / Musée d'État de l'histoire politique de Russie

Sans surprise, le Kremlin n’apprécie pas le fait que les médias occidentaux tentent de s’immiscer dans la vie des citoyens soviétiques et commence à bloquer les ondes utilisées pour la diffusion de ces chaînes radio. Selon Rimantas Pleikis, journaliste radio letton, l’URSS disposait du système « anti-radio » le plus ample et le plus performant du monde.

Pourtant, même ce système n’était pas parfait. Ceux qui le souhaitaient continuaient à écouter les « voix étrangères » apportant des opinions alternatives aux Soviétiques, ainsi que du jazz et du rock. Finalement, en 1988, Mikhaïl Gorbatchev mit officiellement fin au blocage des chaînes radio occidentales.

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