Ni vu, ni connu: comment Telegram est devenu un média alternatif en Russie

Loin de concurrencer les médias traditionnels, sa popularité va néanmoins croissant.

Loin de concurrencer les médias traditionnels, sa popularité va néanmoins croissant.

Reuters
Les canaux politiques de l’application de messagerie Telegram, surtout anonymes, deviennent toujours plus populaires en Russie: ils ont des dizaines de milliers de lecteurs, servent de référence aux journalistes, et sont suivis par les hommes politiques. Les informations politiques étant distribuées avec parcimonie en Russie, les habitants suivent attentivement cette messagerie cryptée, constatent les experts.

Trois journalistes se sont entretenus à la mi-janvier 2017 par skype, sur la chaîne de télévision Rossia 24, avec un homme en cagoule qui répondait par monosyllabes à leurs questions d’une voix modifiée par ordinateur. L’homme s’est présenté comme Nezygar, auteur du canal anonyme du même nom sur Telegram qui publie, selon lui, des « avis d’experts » sur la politique russe.

« Le journalisme politique appartient désormais au passé, a affirmé Nezygar à Rossia 24. J’appelle toutes les éditions à fermer et à passer sur les canaux Telegram. C’est plus honnête ». Toutefois, le lendemain, le canal a annoncé que Nezygar ne portait jamais de cagoule, ne donnait jamais d’interviews et que les journalistes avaient parlé à un imposteur. Une plaisanterie tout à fait dans le genre de Nezygar : le canal reposte régulièrement des raisonnements sur la personne que pourrait cacher le pseudonyme sans jamais confirmer ni infirmer quoi que ce soit.

Nouvelles de couloirs

Nezygar – qui est apparu en novembre 2015 et qui est lu actuellement par quelque 29 000 personnes – est le canal Telegram politique le plus populaire, mais il est loin d’être le seul. Chaque canal a son identité. Ainsi, Nezygar interprète les démissions et les nominations de fonctionnaires en évoquant en détail la lutte des clans au sein du pouvoir. En outre, il publie des prévisions, par exemple en affirmant qu’à l’automne prochain, la FIFA retirera le Mondial à la Russie. Certes, ces prédictions sont loin de se réaliser à chaque fois, mais ce fait ne diminue pas la popularité de Nezygar.

Un autre grand canal anonyme est Metoditchka (en russe édition méthodique) fort de 13 500 lecteurs. Il décrit essentiellement ce qui se passe dans les coulisses du gouvernement, du parlement et d’autres structures publiques et nous renvoie à l’histoire avec des citations exclusives, jamais parues dans les médias. Il existe également d’autres canaux consacrés à la politique.

Les fonctionnaires accros à Telegram

Le succès des canaux Telegram, même les plus populaires, ne peut toutefois pas être comparé aux médias traditionnels : s’ils comptent des dizaines de milliers de lecteurs, la Première chaîne de télévision peut se vanter d’avoir plus de 10 millions de spectateurs. Pourtant les canaux politiques de Telegram ne cherchent pas à conquérir tout un chacun, selon Nezygar. Ils s’adressent à ceux qui s’intéressent à la politique, avant tout aux journalistes, aux politologues et aux fonctionnaires.

Ces derniers sont particulièrement accros à Telegram. L’édition régionale Ura.ru indique, se référant à ses sources intérieures, que Nezygar et Metoditchka sont suivis par les ministres et les gouverneurs plus attentivement que les autres médias. « Les médias, il est possible de les négliger, tandis que les canaux Telegram sont perçus comme des rapports destinés aux supérieurs (qui lisent eux aussi Telegram) », a expliqué le responsable du secrétariat d’un ministre.

Les politiques régionaux lisent les anonymes de Telegram pour comprendre ce qui se passe au niveau fédéral, a affirmé à Ura.ru le secrétariat d’un gouverneur. « Les personnes haut placées du Kremlin ne nous donnent pas d’informations privilégiées et ne demandent pas l’avis des élites régionales », indique une source du site. Dans cette situation, les canaux Telegram sont une source d’information, même si celle-ci n’est pas la plus sûre.

L’attrait de l’anonymat

Les auteurs de certains canaux populaires ne cachent pas leurs noms. Le plus connu est davydov.in du politologue Leonid Davydov qui compte 20 500 abonnés. Dans une interview au site Lenta.ru, Leonid Davydov a expliqué qu’il n’avait pas besoin d’anonymat, car les lecteurs croient toujours un texte dont l’auteur a un nom et une renommée.

Dans le même temps, nombreux sont ceux qui préfèrent parler de politique anonymement. Il est impossible de vérifier l’authenticité des informations de Nezygar ni de Metoditchka, mais leur popularité va toujours croissant.

Les experts expliquent ce phénomène par le fait que la politique russe est très fermée et que le lecteur s’intéresse à n’importe quelle source, surtout si celle-ci affirme posséder des informations privilégiées.

« Le manque d’informations fait que les lecteurs croient mêmes les données impossibles à vérifier », constate le politologue Mikhaïl Kariaguine. Valéry Soloveï, professeur à l’Institut des relations internationales, renchérit : « C’est au compte-gouttes que le Kremlin nous livre des informations sur ses intentions. Les gens voulant savoir au moins quelque chose, ils se tournent vers n’importe quelle source capable de les informer ».

Il fait également remarquer que les canaux Telegram anonymes ont pour pivot des « fuites » qui donnent au lecteur l’impression d’être détenteur d’un secret, ce qui garantit le succès. « Les gens croient que si les canaux Telegram sont anonymes, ils sont plus sûrs et plus précis que les sources officielles, fait remarquer Valéry Soloveï. Ce principe a du succès quand les médias se réfèrent à des « sources dignes de foi » au sein de sociétés, mais ici, l’idée atteint son apogée ».

Telegram est une messagerie mise en place par le Russe Pavel Dourov, créateur du réseau social VKontakte, le plus populaire de Russie. Les serveurs de la société se trouvent à l’étranger et l’inventeur de Telegram affirme que cette messagerie offre une sécurité et une confidentialité totales.nnAu début de l'année 2017, le nombre d’utilisateurs actifs de Telegram a dépassé 6 millions.nnLes canaux de Telegram lancés en septembre 2015 sont en fait une plateforme de blog. Mais à la différence des réseaux sociaux, Telegram ne permet pas d’ajouter des commentaires ni de poster des « j’aime ». L’unique moyen d’avoir une liaison avec l’auteur du canal est de reposter l’enregistrement.n

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