Que signifie réellement «camarade» en russe?

"Vous êtes sur le bon chemin, camarades!", par N. Terechtchenko, 1962. Conservé à la Bibliothèque d'État de Russie, à Moscou.

Sputnik
Les méchants Soviétiques dans les films hollywoodiens s’adressent souvent à leurs semblables par le biais du terme « camarade », c’est-à-dire « tovarichtch » en russe. Qu'est-ce que cela signifie et quand ce mot est-il apparu pour la première fois ?

Après la Révolution russe de 1917, les formules d'adresse utilisées en Russie impériale sont devenues obsolètes. Auparavant, il existait un système complexe de manières de s’adresser à autrui. Nobles, fonctionnaires et officiers militaires, marchands respectés et prêtres – il était nécessaire de comprendre le rang et la position de chacun, et toutes les formes étaient respectueuses de par leur précision. Seules les simples gens – citadins et paysans – n’avaient pas de formule d’adresse propre. Ces règles soulignaient donc l'inégalité de la société russe et les bolcheviks étaient désireux de changer cela.

Révolution française et changements de langage

Après l'abolition de la noblesse en France lors de la Révolution de 1789, les Français ont élaboré une nouvelle forme d'adresse pour le peuple libre : « citoyen ». Même l'ancien roi de France était désormais appelé « citoyen Louis Capet ». Mais en Russie, l'utilisation de ce mot après la Révolution sonnait faux. Il impliquait en effet des droits et des libertés démocratiques, comme en France, tandis que les bolcheviks s’étaient engagés dans une structure sociale  et étatique différente, non pas démocratique, mais socialiste. Par conséquent, un autre terme était nécessaire.

Des relations humaines et un respect mutuel entre les personnes: un individu est pour un autre un ami, un tovarichtch, un frère!

Le socialisme est né en Allemagne et ses premiers adeptes avaient adopté « Kamrade » comme formule d'adresse. En latin, « camarada » signifie littéralement « compagnon de chambre » et, selon diverses études linguistiques, il était probablement utilisé pour désigner les personnes partageant le même dortoir pendant leurs études.

Après la Révolution française et les révolutions européennes de 1848, « camarade » est devenu une forme affectueuse d’adresse pour les personnes partageant les mêmes idées socialistes et, surtout, se battant pour elles. Les Russes ne disaient néanmoins pas « camarade ». Ils avaient leur propre version – « tovarichtch ».

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Frères de commerce

En russe, « tovarichtch » signifiait initialement non pas « ami », mais « frère de commerce ». Il a pour racine « tovar », qui signifie « marchandise », et un « tovarichtch » était donc un partenaire dans les affaires. Par ailleurs, parmi les Cosaques, un membre légitime de la communauté était aussi qualifié de « tovarichtch ». Enfin, ce terme était également utilisé dans la fonction publique. De 1802 à 1917, a par exemple existé le poste de « tovarichtch du ministre », qui n’était autre que le ministre adjoint.

Votre lampe, tovarichtch ingénieur!

Après la Révolution, les bolcheviks ont rapidement adopté « tovarichtch » comme formule universelle d’adresse envers les leurs, c’est-à-dire les communistes. Contrairement à Louis XVI, appelé « citoyen Louis Capet » après la Révolution française, le tsar Nicolas II n’était cependant pas appelé de la sorte, car il ne pouvait faire partie de cet ensemble voulu homogène. D’ailleurs, « vous n'êtes pas un tovarichtch pour nous » était une insulte grave parmi les bolcheviks et, dans les années 1930, pouvait même causer la mort, puisqu'elle portait instantanément l'accusation d’être un ennemi de l'idéologie communiste.

Tovarichtch ou citoyen ?

Dans les procédures officielles, telles que les procès ou les cours martiales, le terme « grajdanine » (citoyen) est donc finalement entré dans l’usage. En effet, un citoyen n'était pas nécessairement un tovarichtch, puisqu’il pouvait être un opposant au régime.

La forme féminine de ce mot (grajdanka) n’était toutefois pas appliquée (tout comme « tovarka », féminin de « tovarichtch » rapidement devenu obsolète). L’on s’adressait alors aux femmes par le biais de la forme masculine même si, évidemment, leur nom de famille conservait une terminaison féminine, telle que « tovarichtch Ivanova » (la forme masculine aurait été « tovarichtch Ivanov »).

Au sein de l'armée soviétique (puis russe, ukrainienne et biélorusse), « tovarichtch » est devenu une adresse réglementaire. Les supérieurs s’adressent à leurs subordonnés en indiquant soit leur rang et leur nom, soit leur grade et « tovarichtch » : « capitaine Petrov » ou « tovarichtch capitaine ». Les subordonnés, quant à eux, s’adressent aux plus haut gradés en utilisant uniquement cette dernière variante : « tovarichtch colonel », « tovarichtch lieutenant .

En outre, dans la tradition soviétique, les dirigeants du Parti communiste étaient toujours appelés « tovarichtch » : tovarichtch Staline, tovarichtch Brejnev, etc.

Le leader soviétique Léonid Brejnev s'exprimant pour célébrer le 60e anniversaire du Komsomol (jeunesse du Parti communiste). Moscou, 27 octobre 1978.

Lire aussi :Cinq faits sur Iouri Andropov, l’unique agent du KGB à avoir dirigé l'URSS

Qu’en est-il aujourd’hui ?

De nos jours en Russie, il n'y a pas d’expression d'adresse prescrite. Lors d’occasions formelles, sont utilisées les formules prérévolutionnaires « gospodine » (monsieur) et « gospoja » (madame).

« Grajdanine » (citoyen) possède désormais une connotation formelle et même hostile – un clin d’œil évident à l’époque soviétique. « Tovarichtch » est quant à lui désormais largement utilisé de manière ironique et même de façon à rabaisser. Pour parler d’une connaissance, un Russe utilisera plutôt « priatel » (collègue) ou « znakomy » (connaissance).

Nos objectifs sont clairs, nos tâches déterminées. Au travail, tovarichtch!

Un Russe désignant quelqu'un comme « tovarichtch » cherchera très probablement à dédramatiser une situation, pour tenter de résoudre de façon joviale un conflit ou une situation difficile, comme une altercation publique à bord du métro ou une dispute dans une file d’attente chez le dentiste.

Dans cet autre article, nous nous intéressons à la manie du dirigeant soviétique Léonid Brejnev de saluer ses semblables par un baiser sur la bouche

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