Apocalypse Now: le monastère Troïtse-Danilov à Pereslavl-Zalesski

L'historien et expert en architecture William Brumfield nous emmène à la découverte des fresques vibrantes de l'un des monastères les plus remarquables de la Russie centrale.

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Pereslavl-Zalesski. Monastère Troïtse-Danilov, vue de derrière le mur est. De gauche à droite : cathédrale de la Trinité avec chapelle Saint-Daniel Pereïaslavl attenante, clocher, église de Tous les Saints.

Aujourd’hui moins connue que les villes voisines de Vladimir, Souzdal ou Veliki-Novgorod, Pereslavl-Zalesski était jadis l'un des centres les plus importants de la culture médiévale russe. Son monastère Troïtse-Danilov contient l'un des exemples les plus impressionnants de fresque de cette époque, d'autant plus remarquable qu'il représente des scènes apocalyptiques de destruction et de damnation. En 1911, le chimiste et photographe russe Sergueï Prokoudine-Gorski (voir l'encadré ci-dessous) a visité la ville et photographié ses monastères. Mon propre travail à Pereslavl-Zalesski s’étend sur une période allant de 1980 à 2020.

Pereslavl-Zalesski. Vue panoramique du village de Veskovo. Premier plan à gauche : lac Plechtcheïevo. Au centre : murs blancs du monastère Goritski, au-delà duquel se trouve le monastère Troïtse-Danilov.

Fondé en 1152 par le prince Iouri Dolgorouki, Pereslavl-Zalesski occupait une position stratégique sur les principales routes reliant l'intérieur de la Russie médiévale à la Volga et à la mer Blanche. Son centre était caractérisé par des édifices en calcaire ancien.

La cathédrale de la Transfiguration et la zone fortifiée avec un haut rempart en terre existent encore à ce jour.

Monastère Troïtse-Danilov. Cathédrale de la Trinité. Au bout à gauche : clocher.

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Les nombreux monastères de Pereslavl-Zalesski, situés dans la ville et surplombant le lac Plechtcheïevo à proximité, occupaient une place particulièrement importante dans la vie politique et spirituelle de l'État moscovite. Parmi les plus anciens se trouvent le monastère Saint-Nicetas (Nikita), situé sur un terrain surélevé au nord du lac, et le monastère Goritski, surplombant le lac au sud. Ces monastères et d’autres apparaissent sur les photographies de Prokoudine-Gorski, y compris ses vues panoramiques de la ville.

Réponse aux prières d’un tsar

Le monastère de la Trinité faisait office de nouveau-venu. Son fondateur était un jeune moine nommé Daniil, né à Pereslavl-Zalesski à la fin du XVe siècle. Tonsuré encore enfant au monastère Saint Pafnute de Borovsk, Daniil retourna à Pereslavl-Zalesski où il vécut d'abord au monastère Saint-Nicetas, puis au monastère Goritski, où il devint hégoumène (équivalent de l’abbé). Connu pour sa charité envers les pauvres et les sans-abri, Daniil a reçu la permission d'établir un nouveau monastère sur un terrain en contrebas, près de la forteresse. 1508 est considéré comme l'année de sa fondation. À l'origine, il a été dédié à Tous les Saints.

Intérieur de la cathédrale de la Trinité. Dôme avec fresque du Christ Pantocrator.

En reconnaissance de son autorité spirituelle, Daniil a été nommé conseiller et confesseur du souverain de Moscovie, le Grand prince Basile III (1479-1533). En 1525, Basile fait face au risque d’une crise dynastique en raison de l’absence d'héritier masculin. Avec le soutien de l'Église, Basile a annulé son mariage avec Solomonia Sabourova, qui est entrée au couvent de l’Intercession de Souzdal, et a épousé Elena Glinskaïa. Au départ, ce second mariage ne produisit pas de descendance, et dans le cadre de ses prières pour la naissance d'un fils, le couple a entrepris des pèlerinages dans des monastères. Celui de la Trinité (Troïtsa en russe), placé sous la direction spirituelle de Daniil, était particulièrement vénéré par Basile. Après la naissance en août 1530 de son fils Ivan IV (plus tard connu sous le nom d'Ivan le Terrible), Basile a soutenu en signe de gratitude la construction de l'église principale du monastère, la cathédrale de la Trinité.

Intérieur de la cathédrale de la Trinité. Vue en direction de l’iconostase. À droite : jetée sud-ouest avec fresque du prince Fiodor Tchorny de Iaroslavl et de ses fils David et Konstantin.

Érigée en briques entre 1530 et 1532, la cathédrale est un exemple notable de la conception d'églises du début du XVIe siècle, avec un plan carré et une division symétrique en trois parties. Malgré la modification de sa ligne de toit, qui suivait à l'origine les courbes des pignons semi-circulaires (zakomary), la structure de base de la cathédrale de la Trinité reste inchangée à ce jour.

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La cathédrale de la Trinité est couronnée par une unique coupole sur un haut cylindre, ou tambour. En tant que principale structure de maçonnerie du monastère au XVIe siècle, la cathédrale aux murs blancs servait de point de repère parmi les structures en rondins sombres environnantes.

Mur nord, baie ouest, 2e rangée. Fresques de la Genèse 19. De gauche à droite : Feu et pluie de soufre sur Sodome ; la femme de Lot transformée en statue de sel ; incendie de Sodome.

Malgré le statut dont il jouissait auprès de la cour moscovite, le monastère a contribué au chaos qui a affligé la Russie centrale pendant la dernière partie du règne d'Ivan le Terrible. La situation s'est aggravée après la mort du tsar Boris Godounov en 1605. En l’absence de successeur clair au trône, la Russie a été ravagée par des armées concurrentes et un désordre social massif, une période qui serait baptisée par la suite « Temps des troubles ».

Pereslavl-Zalesski a successivement soutenu des factions concurrentes - aucune d'elles n'a obtenu la victoire. Une grande partie de la population a été tuée ou est morte de maladies et de faim. En 1608, la ville a été occupée par les forces polono-lituaniennes, qui ont mis à sac les monastères, y compris celui de la Trinité.

Sur la photo : Mur nord, baie ouest, 1ère rangée. Fresques du livre de l'Apocalypse 20. De gauche à droite : L’ange enferme avec une clé Satan pendant 1000 ans ; les peuples de Gog et Magog encerclent le Camp des Saints ; Mort et Enfer jetés dans le lac de feu et de soufre ; la résurrection des morts (ci-dessus) ; Jérusalem céleste.

Une cathédrale digne d'un saint

En récupérant progressivement après sa longue dévastation, Pereslavl-Zalesski et ses monastères ont bénéficié de leur emplacement sur une route majeure menant vers le nord. Pendant le long règne du tsar Alexis Ier (de 1645 à 1676), le monastère de la Trinité a retrouvé les faveurs de la cour avec le soutien du prélat énergique de l'Église, Jonas Syssoïevitch (vers 1607-90).

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En tant que métropolite du riche diocèse basé dans la ville voisine de Rostov, Jonas a manifesté un intérêt actif pour l'établissement du culte de Daniil au monastère de la Trinité. En 1653, il supervise la découverte des reliques de Daniil sur le terrain du monastère. Cela s’est avéré être le premier pas vers la canonisation rapide de Daniil en 1653-54 avec l’approbation du patriarche Nikon à Moscou. En 1660, Jonas a construit une chapelle dédiée à Daniil sur le mur nord de la cathédrale de la Trinité.

Allée nord, voûte centrale du plafond. Fresque : Nativité de la Vierge Marie (Sainte Anne en haut).

La canonisation de Daniil a conduit à une période d'intense activité dans l'histoire du monastère. Des dons importants de la part de riches mécènes ainsi que de la cour moscovite ont permis au gérant du monastère de se lancer dans la peinture longtemps retardée des murs intérieurs de la cathédrale.

Hasard de l’histoire, le projet a eu lieu à une époque de créativité extraordinaire parmi les groupes de peintres de Iaroslavl et Kostroma. Ces artistes étaient actifs non seulement dans leurs propres villes, mais aussi à Rostov et à Moscou. En raison de sa haute estime pour le monastère de la Trinité, Jonas a accepté d’y envoyer l'un des groupes de peintres de Kostroma les plus accomplis, y compris les maîtres Gouri Nikitine et Sila Savine. Bien qu'occupés par des projets complexes à Moscou (notamment la mission consistant à repeindre les fresques de la cathédrale de l'Archange Saint-Michel au Kremlin), les peintres de Kostroma sont arrivés au monastère de la Trinité en 1662.

Sur la photo : Mur ouest, côté droit, 1ère rangée. Fresques de l'Apocalypse, 16-19. De gauche à droite : l'ange montre à Saint Jean le débordement de la coupe de la colère de Dieu ; vision de Babylone et de la Bête ; le peuple de Dieu quitte Babylone détruite ; le Juste Juge sur un cheval blanc tue avec une épée les peuples impurs.

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Fait remarquable, ils ont terminé les principaux sujets à l'automne de cette année-là. Mais en raison de la demande élevée dont jouissait leur travail, ils ont quitté la cathédrale et ne sont revenus qu’en 1682, après les nombreuses demandes de l'abbé.

À ce jour, les fresques conservent leur impact visuel. Cela s'explique en partie par la piété que confère leur style traditionnel et archaïque, avec des contrastes de couleurs vives. L'accent mis sur les conflits apocalyptiques et la destruction est tout aussi frappant.

Apocalypse Now

Allée nord, voûte centrale du plafond. Fresque : Nativité de la Vierge Marie (Sainte Anne en haut).

Pourquoi l'Apocalypse ? Les églises russes représentent souvent le Jugement dernier sur le mur ouest, mais les représentations détaillées de l'Apocalypse (de la vision de Saint-Jean à Patmos) sont rares. Les souvenirs du Temps des troubles ont peut-être joué un rôle dans le choix du sujet. Néanmoins, l'Église orthodoxe russe était également entrée dans une période de grandes turbulences dans les années 1650, lorsque le patriarche Nikon a promulgué des réformes liturgiques qui ont choqué les croyants traditionnels. Bien que Nikon ait perdu la faveur du tsar Alexis et ait été déposé en 1666, l'État a insisté pour que ses réformes soient mises en œuvre. Le résultat fut un schisme au sein de l'Église et la montée de groupes dissidents généralement connus sous le nom de Vieux croyants. Des disputes passionnées et des persécutions ont balayé l'Église.

Mur sud, côté droit, 1ère rangée. Fresques de l'Apocalypse, 12-13. Apparition de l'Antéchrist.

Quel que soit le lien avec les événements extérieurs, les peintres de Kostroma ont transmis des images cataclysmiques à la fois du livre de la Genèse et du livre de l'Apocalypse (le dernier livre de la Bible chrétienne) - l'alpha et l'oméga. Sur le mur ouest, par exemple, Lot et sa famille sont représentés fuyant le danger avant la destruction de Sodome et Gomorrhe. Le mur sud est particulièrement vivant dans ses représentations de bêtes fantasmagoriques avec des références directes à des passages de l'Apocalypse. Le Christ et la Vierge Marie sont représentés debout en opposition aux forces de l'Antéchrist.

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Mur sud, 1ère rangée. Fresques de l'Apocalypse, 12. De gauche à droite : le Christ et les Justes vêtus de blanc ; le dragon rouge à sept couronnes et dix cornes ; vision de la femme vêtue du soleil.

Surplombant le dôme, se trouve une image majestueuse du Christ souverain maître de toutes choses (Pantocrator). Considérée comme l'une des grandes réalisations de l'art médiéval russe, cette fresque constitue une sublime culmination des représentations agitées qui ornent les murs de la cathédrale.

Achèvement d'un ensemble

Mur sud, 1ère rangée. Fresques d'Apocalypse, 13 (Apparition de l'Antéchrist). Adoration de la bête à sept têtes et dix cornes.

Le monastère de la Trinité a continué à prospérer pendant la dernière partie du XVIIe siècle. Sa cathédrale a été renforcée par la construction d'un grand clocher en chapiteau en 1689. D'autres ajouts de cette période comprennent l'église de Tous les Saints, une structure modeste construite au nord de la cathédrale dans les années 1680. Il convient de noter en particulier l'église de la Louange de la Vierge (1695), qui possédait un grand réfectoire attenant.

La majeure partie de ces chantiers a été soutenue par le prince Ivan Bariatinski (1615-1701), qui a gagné la confiance d’Alexis et a passé sa vie au service du tsar. À un âge avancé (au début des années 80), il se retira au monastère et en 1697 prit le nom monastique de Iefrem.

Dôme. Fresque du Christ Pantocrator & Archanges. À gauche : les évangélistes Luc (en haut) et Jean avec Prokhor.

Peu de temps avant sa mort, il a permis la construction de l'église de la porte ouest, dédiée à l'icône de la Mère de Dieu de Tikhvine (1700). L’édifice a complété l’ensemble principal de sanctuaires du monastère.

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Pendant la période soviétique, le monastère Troïtse-Danilov a été fermé (en 1923) et vandalisé, les icônes de la cathédrale ayant été perdues ou détruites. Une tentative modeste de nettoyage des fresques en 1982 a ensuite échoué faute de financement. En 1995, le monastère a finalement été restitué à l'Église et le travail minutieux de restauration s'est poursuivi. Ayant survécu à des décennies de négligence, les magnifiques fresques de la cathédrale de la Trinité peuvent à nouveau être vues dans leur éclat époustouflant.

Monastère Troïtse-Danilov. Réfectoire de l’église de la Louange de la Vierge

Au début du XXe siècle, le photographe russe Sergueï Prokoudine-Gorski a élaboré un processus complexe de photographie couleur. Entre 1903 et 1916, il a voyagé à travers l'Empire russe et a réalisé plus de 2000 photographies grâce à ce processus, qui impliquait une triple exposition sur plaque de verre. En août 1918, il quitte la Russie et s'installe finalement en France où il emmène une grande partie de sa collection de négatifs sur verre, ainsi que 13 albums d’épreuves-contact. Après sa mort à Paris en 1944, ses héritiers vendent la collection à la Bibliothèque du Congrès (Etats-Unis). Au début du XXe siècle, la bibliothèque a numérisé la collection Prokoudine-Gorski et l'a mise gratuitement à la disposition du public mondial. Quelques sites Web russes ont désormais des versions de la collection. En 1986, l'historien de l'architecture et photographe William Brumfield a organisé la première exposition de photographies de Prokoudine-Gorski à la Bibliothèque du Congrès. Au cours d'une période de travail en Russie commençant en 1970, William Brumfield a photographié la plupart des sites visités par Prokoudine-Gorski. Cette série d'articles juxtapose les monuments architecturaux immortalisés par Prokoudine-Gorski avec des photographies prises par Brumfield des décennies plus tard. 

Dans cette publication découvrez quatre charmantes villes historiques dans la région de Moscou.

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