À la découverte des quartiers historiques de Perm

L'historien et expert en architecture William Brumfield nous emmène dans un voyage photographique à travers le passé de cette grande ville du nord de l'Oural.

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Perm. Bâtiment de l'Assemblée de la Noblesse (20, rue Sibirskaïa)

Centre industriel et administratif majeur situé sur le versant européen du nord des monts Oural, la ville de Perm s'étend le long de la haute rive Est du fleuve Kama. C'était une destination particulièrement intéressante pour Sergueï Prokoudine-Gorski, chimiste et photographe russe (voir l'encadré ci-dessous), qui a visité la ville lors de son premier voyage dans les monts Oural, en 1909.

Prokoudine-Gorski a pris une série de vues depuis le pont ferroviaire massif qui venait d'être achevé et qui traversait la Kama ; il a également pris son appareil photo monté sur trépied dans les collines situées à l'est de la ville, d'où il a photographié des vues panoramiques du centre-ville,qui donnent une idée des quartiers urbains de Perm. Ma première visite de la région de Perm a eu lieu neuf décennies plus tard, à l'été 1999. D'autres voyages en 2014 et en 2017 ont révélé une ville marquée par de nouvelles constructions importantes.

Sur cette photo : Perm. Vue ouest panoramique depuis les collines. De droit à gauche : rue Monastyrskaïa et cathédrale de la Transfiguration ; rue Torgovaïa (« du commerce »), maintenant appelée rue Sovietskaïa, avec l'église de Saint-Nicolas ; rue Pierre-et-Paul, nommée d'après la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul dont une partie du clocher est visible sur le bord droit de la photographie ; rue Pokrovskaïa (maintenant appelée rue Lénine) avec l'église de la Nativité de la Vierge. Au premier plan : la petite rivière Iégochikha (non visible sur la photographie).

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Le nom de « Perm » apparaît dès le XIIe siècle dans les Chronique des temps passés, et dériverait du finno-ougrien « pera ma », signifiant « terre lointaine ». À cette époque, « Perm » désignait également les territoires du Nord de l'Oural qui étaient contrôlés par le pouvoir économique de Novgorod, et où les chasseurs et marchands récoltaient les fourrures. Au XVIIe siècle, une grande partie de la région appartenait aux vastes exploitations de la famille Stroganov de l'Oural du Nord.

Construite pour l'industrie

Le peuplement de la ville de Perm a commencé au début du XVIIIe siècle et faisait partie du plan d'exploitation des gisements de minerais présents dans les monts Oural, instauré par Pierre le Grand. Ces matières premières représentaient des sources sûres de métaux industriels essentiels, utilisés notamment dans l'armée.

Le moteur du développement de cette région était Vassili Tatichtchev (1686-1750), l'un des premiers historiens professionnels de Russie. Érudit doté d'un don pour le pragmatisme, Tatichtchev admirait Pierre le Grand et était un fervent partisan du rôle central de l'autocrate et de l'État dans l'histoire de la Russie.

Dans les années 1720, Tatichtchev a installé des mines, fonderies et usines métallurgiques dans les monts Oural, y compris dans ce qui deviendrait la ville d'Ekaterinbourg. En 1720, il a choisi d'installer une colonie dans le village de Iégochikha près de la petite rivière du même nom, un affluent de la Kama. Ce cours d'eau est à peine visible dans le ravin au premier plan des panoramas de Prokoudine-Gorski.

Les travaux ont commencé par la construction de l'usine principale de Iégochika le 4 mai 1723, date considérée comme celle de la fondation de la ville de Perm. Le nom de « Perm » n'a cependant été officiellement adopté qu'en 1781, après un décretde Catherine la Grande qui a transformé cette colonie industrielle en un centre administratif pour l'Oural.

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Au cours du XIXe siècle, grâce à son emplacement idéal dans le bassin de la Volga, Perm est devenue un pôle pour le transport du sel et d'autres minéraux, ainsi que pour le minerai de métal et les produits issusd'autres usines métallurgiques de l'Est des monts Oural. En 1846, un service de bateaux à vapeur a d'ailleurs fait son apparition sur la Kama.

Expansion et développement

Une grande partie de la ville a brûlé lors d'un incendie en 1842, mais elle s'en est rapidement remise. En 1863, elle était sur la principale route sibérienne, et en 1878 la construction de la première phase du chemin de fer reliant Perm à Ekaterinbourg a été achevée, dans le cadre d'un boom ferroviaire qui a culminé au début du XXe siècle avec l'achèvement du Transsibérien.

La croissance de Perm au XIXe siècle est reflétée dans les vues d'ensemble de Prokoudine-Gorski sur la ville, avec ses cheminées crachant de la fumée. Malgré les changements radicaux survenus au cours dusiècle qui a suivila visite de Prokoudine-Gorski, bon nombre des bâtiments qu'il a photographiés existent encore.

Un témoignage historique en image

La photographie la plus riche en détails est un panorama de la partie ouest de la ville pris depuis les collines situées à l'est du centre-ville. À droite, on peut voir la rue Monastyrskaïa et son monument principal, la Cathédrale de la Transfiguration du Sauveur, visible à travers une brume de fumée industrielle. Cette rue relie différents monuments évoqués dans mon précédent article sur Perm. 

 Perm. Détail de la vue est de la ville depuis les collines. Au centre : clocher de l'église de Saint-Nicolas, attenanteau lycée pour filles Mariinsky. À l'arrière-plan, à droite : caserne centrale de pompiers et mirador.

La rue suivante sur la gauche était la rue Torgovaïa (« du commerce »), maintenant appelée rue Sovietskaïa. Ses symboles principaux, outre ses cheminées crachant de la fumée, sont le clocher et les coupoles de l'Église de Saint-Nicolas, construite entre 1895 et 1899 pour commémorer le mariage de l'héritier du trône Nicolas et d'Alexandra, en 1894. L'église était attenante au lycée pour filles Mariinsky.

Avec l’arrivée des Soviétiques au pouvoir, le clocher et les coupoles de l'église Saint-Nicolas ont été détruites, et le bâtiment a été entièrement transformé pour que l'Académie de l'Agriculture (désormaisune université) s'y installe. Mes photographies prises en 1999 montrent que la majeure partie de la structure de base en briques rouges a survécu.

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 Église de Saint-Nicolas, attenanteau lycée pour filles Mariinsky. Coupole et clocher détruits pendant l'époque soviétique).

Le mirador en briques rouge de la caserne de pompiers centrale de Perm est à peine visible à l'arrière. Achevés en 1883, la tour et les locaux qui l'entourent ont toujours leur fonction d'origine, comme le montre ma photographie de 1999.

Caserne centrale de pompiers et mirador

Au centre de la photographie de Prokoudine-Gorski, on voit un boulevard dont des parties étaient autrefois appelées rue de la Grande-Noblesse et rue Pierre-et-Paul. Cette dernière est nommée en l'honneur de la cathédrale éponyme, dont on aperçoit un bout du clocher sur le bord droit de la photographie. Construite entre 1757 et 1764, c'est la plus vieille église en briques de Perm qui existe encore aujourd'hui. J'ai inclus dans cet article ma photographie de la cathédrale en noir et blanc. Son clocher, détruit pendant l'époque soviétique, n'avait pas encore été reconstruit au moment de cette prise de vue. Renommé « rue Kommounistitcheskaïa » (« rue du communisme ») à l'époque soviétique, le boulevard entier est maintenant nommé « Rue Pierre-et-Paul ».

Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, vue sud-ouest. (Clocher détruit pendant l'époque soviétique).

La rue Pokrovskaïa (maintenant appelée rue Lénine) se trouve à droite sur le panorama de Prokoudine-Gorski. Au loin, on voit le clocher et la coupole de l'église de la Nativité de la Vierge (48 rue Lénine), construite grâce aux dons de marchands sur une longue période allant de 1787 à 1816.

Perm. Détails de la vue ouest de la ville depuis les collines. Rue Pokrovskaïa (maintenant appelée rue Lénine). À gauche : église de Marie-Madeleine. À droite : église de la Nativité de la Vierge.

La deuxième église en briques rouges de Perm a fermé en 1928, son clocher et ses coupoles ont été détruites et le bâtiment a été transformé en dortoir pour étudiants. Ma photographie de 2014 montre l'église restaurée sans son clocher, qui a été reconstruit à la fin de cette même année.

Vue nord-est de l'église de la Nativité de la Vierge (48 rue Lénine). Son clocher, détruit pendant l'époque soviétique, n'avait pas encore été reconstruit au moment de cette prise de vue, mais est maintenant restauré.

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Sur le bord gauche, deux petits dômes gris appartiennent à l'église de Marie-Madeleine (11 rue Lénine), construite dans un style néo-classique entre 1889 et 1892 en tant que section d'un grand orphelinat. Prokoudine-Gorski en a pris deux photographies détaillées qui ont une grande valeur quand on considère le destin de ce bâtiment. La coupole et le clocher ont été détruits dans les années 30 et un troisième étage a été ajouté, comme on peut le voir dans ma photographie de 1999. C'est maintenant l'Institut d'Écologie et de Génétique des Microorganismes qui l'utilise.

Église de Marie-Madeleine, vue sud-est

Ancienne église de Marie-Madeleine. Dôme et clocher détruits et ajout d'un troisième étage dans les années 30. C'est maintenant l'Institut d'écologie et de génétique des microorganismes qui l'utilise (11, rue Lénine).

Révélations d'une splendeur passée

La splendide maison de Sergueï Gribouchine est un peu plus loin dans le même quartier, cachée par les arbres sur la photographie de Prokoudine-Gorski. Construite entre 1895 et 1897, elle a été reconstruite en 1905 dans un style baroque somptueux pour le marchand Sergueï Gribouchine. Mentionnée dans Docteur Jivago de Boris Pasternak sous le nom de « maison aux statues », dans la ville fictive de Youriatine, elle sert aujourd'hui de siège à la branche ouralienne de l'Académie des sciences de Russie.

Maison de Sergueï Gribouchine. C'est maintenant le siège de la branche ouralienne de l'Académie des sciences de Russie (13, rue Lénine).

Maison de Sergueï Gribouchine (repeinte)

Si Prokoudine-Gorski et ses assistants avaient déplacé leur encombrant appareil photo quelques rues plus loin, jusqu'à l'intersection entre les rues Sibirskaïa(« Sibérienne ») et Voznessenskaïa (« de l'Ascension »), maintenant nommée rue Lounatcharskaïa, ils auraient pu capturer deux autres monuments culturels : d'un côté, on trouve un élégant bâtiment de style néo-classique construit pour l'Assemblée de la noblesse par Ivan Sviazev entre 1832 et 1837 ;de l'autre, sur la rue Sibirskaïa, on trouve une maison construite en 1852 et acquise dix ans plus tard par Pavel de Diaghilev, grand-père du célèbre impresario Serge de Diaghilev, qui y a passé la majeure partie de son enfance.

Perm. Bâtiment de l'Assemblée de la noblesse (20, rue Sibirskaïa)

Les photographies du Perm prérévolutionnaire prises par Prokoudine-Gorski transmettent fidèlement cette atmosphère de ville provinciale russe, avec un mélange d'architecture traditionnelle et d'expansion industrielle rapide. Ces photographies richement détaillées des quartiers de la ville sont devenues un témoignage unique de ce milieu historique qui disparaît à mesure que le temps passe.

Maison de Diaghilev (33, rue Sibirskaïa). Maison où Serge de Diaghilev a passé son enfance

Au début du XXe siècle, le photographe Russe Sergueï Prokoudine-Gorski a mis au point un processus complexe pour la photographie couleur. Entre 1903 et 1916, il a voyagé au travers de l'Empire russe, et a pris plus de 2 000 photographies en utilisant ce processus, qui impliquait trois expositions sur une plaque de verre. Il a quitté la Russie en août 1918, et s'est finalement installé en France avec une grande partie de sa collection de négatifs sur plaque de verre, ainsi que 13 albums d'épreuves par contact. Après sa mort à Paris en 1944, ses héritiers ont vendu la collection à la bibliothèque du Congrès américain. Cette dernière a digitalisé l’œuvre de Prokoudine-Gorski et l'a mise en libre-accès pour le public au début du XXIe siècle. Quelques sites internet russes en proposent désormais des versions. En 1986, l'historien de l'architecture russe et photographe William Brumfield a organisé la première exposition des photographies de Prokoudine-Gorski à la bibliothèque du Congrès américain. À partir de 1970, Brumfield, travaillant alors en Russie, a photographié la majorité des sites visités par Prokoudine-Gorski. Cette série d'articles juxtaposera les vues de Prokoudine-Gorski sur les monuments architecturaux avec les photographies prises par Brumfield plusieurs décennies plus tard.

Dans cette publication William Brumfield vous présente la ville de Miass.

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