Esprits, sacrifices rituels et chasse aux démons: les chamans du Baïkal, arnaque ou réalité?

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NIKOLAÏ CHEVTCHENKO
Dans une époque où les touristes envahissent l’île d’Olkhon, perle du lac Baïkal et lieu sacré des chamans de Sibérie, et que les locaux ont appris à en tirer profit, parmi les adeptes du chamanisme a éclaté une véritable lutte pour le contrôle de l’âme des défunts. Mais que cache réellement ce phénomène?

Lorsque l’obscurité inonde la terre, le chaman entame la préparation du rituel. Un cadenas en forme de carpe, dont l’orifice n’est autre que l’œil du poisson, ferme la porte de la iourte de bois, lieu où se déroulent les mystères chamaniques. À l’intérieur, le froid nous enveloppe, tandis que de nos bouches s’échappe de la fumée.

Valentin Khagdaïev est considéré par beaucoup comme le principal chaman du Baïkal. Il se voit lui-même comme un authentique intermédiaire entre le monde des vivants et celui des esprits, entouré par des hordes de charlatans. L’énigmatique rituel chamanique qu’il s’apprête à exécuter est d’ailleurs destiné à le prouver.

Os superflu

Une heure avant le rite d’appel des esprits du feu et des aïeux, afin qu’ils me protègent durant l’année à venir, Khagdaïev est assis dans sa cuisine et délibère à propos du chamanisme d’aujourd’hui. « Je ne fais pas confiance aux néo-chamans. Ils organisent des shows, affirme-t-il. Le vrai chaman doit avoir un os superflu, la confirmation des cieux ».

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Et en effet, Valentin possède, sur sa main droite, six doigts. Sur la table de la cuisine sont éparpillées des miettes de pain, tandis que fument de minuscules bols remplis de vermicelles. Khagdaïev évoque sans détour l’un de ses collègues : « Un véritable représentant d’une lignée chamanique ne demandera jamais d’argent. Le visiteur amènera la somme qu’il peut. Il peut aussi apporter des produits ».

Il n’accuse ni ne donne de nom ouvertement, mais toute personne un minimum familière de ce monde comprend que Khagdaïev fait allusion au célèbre chaman de l’île, Mikhaïl Ogdonov, dont la seule motivation semble être l’argent.

Valentin soutient être capable d’entrer en transe, de communiquer avec les esprits, de voir l’avenir et de déterminer les problèmes d’autrui d’un simple regard. « Un chaman traditionnel est à la fois un prêtre, effectuant des rituels, un devin, prédisant l’avenir, et un guérisseur, soignant les maladies », explique-t-il.

Il suffit par ailleurs de commencer à lui parler de légendes pour que sa langue change soudainement, que son discours devienne inintelligible, que sa voix se fasse sourde et basse, comme hypnotisante : « La coupole de notre temple est le haut ciel. Et la terre est notre maison, la nature est l’univers ».

En réalité, Valentin a en grippe l’orthodoxie et l’islam pour la propagation de leur foi, et méprise les « nouveaux » chamans qui, selon lui, discréditent les véritables disciples du chamanisme : « Les nouveaux chamans, qui vivent en ville, accueillent toute la journée des citadins. Juste de l’argent, de l’argent, de l’argent, de l’argent… »

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Khagdaïev, d’après ses propres dires, a été sacré chaman par les anciens suite à la mort du dernier chaman de sa lignée : « Car tous se souvenaient que mon grand-père était chaman ».

Les chamans traditionnels sont choisis en fonction de leur généalogie, de leurs marques signalant une intervention divine (comme le sixième doigt de Valentin), et de leurs capacités surnaturelles. « Tandis que les nouveaux chamans … Ils payent 100 000 et deviennent chamans », se désole-t-il.

La maladie du chaman

Mikhaïl Ogdonov, 50 ans, chaman et propriétaire d’une base de loisir sur l’île d’Olkhon, affirme quant à lui avoir été élu en raison de la « maladie du chaman ».

« J’ai eu de terribles accidents. On m’a tiré dessus, on m’a donné des coups de couteau », confie-t-il.

Avant sa consécration, à 38 ans, Ogdonov travaillait pour le ministère de l’Intérieur. Son ancienne profession, dangereuse, pourrait expliquer à elle seule les drames survenus dans sa vie, mais lui assure qu’il s’agit de l’œuvre de la « maladie du chaman ».

Une croyance répandue sur l’île voudrait d’ailleurs que le commun des mortels ne souhaite pas devenir chaman. Accepter cette voie est un choix imposé par les esprits, leur infligeant de lourds malheurs et maladies jusqu’à ce que le futur chaman prenne conscience de sa véritable destinée et l’embrasse.

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La « maladie du chaman » est un phénomène on ne peut plus brumeux, faisant l’objet d’avis des plus divers sur Olkhon. Seul le fait qu’elle existe réellement n’est aucunement mis en doute.

« Personne ne veut être chaman, car c’est un travail très difficile. La personne y est conduite. Il arrive qu’ils la forcent continuellement à être malade. Ensuite, la personne commence à entendre la voix de ses aïeux, précise Svetlana Chataïeva, 46 ans, directrice de la bibliothèque d’Olkhon. En médecine, on parlerait peut-être de schizophrénie. Mais les Bouriates rendent visite aux chamans et ces derniers disent : les ancêtres demandent à ce que quelqu’un devienne chaman, pour qu’il y ait dans leur lignée un guide vers l’autre monde ».

Ogdonov, chaman précédemment cité, se considère comme tel. Il avance pouvoir entrer en transe, être habité par les esprits des anciens, retirer les altérations et malédictions, guérir les maladies allant jusqu’au cancer, et chasser les esprits malfaisants. « Il arrive des cas de possession, lorsque dans l’âme d’une personne s’installe un esprit malin : des diables sous les traits de chiens ou de cerfs. Et la personne souffre », illustre-t-il.

Mikhaïl affirme être le descendant des célèbres chamans « ongonov » (des esprits des ancêtres), et avoir été fait chaman suite à un rituel de trois jours dans une partie sauvage et inhabitée de l’île, où il serait entré en transe et aurait sacrifié un mouton. Il nourrit réciproquement une inimitié à l’égard de Khagdaïev et l’accuse à son tour de se faire de l’argent sur le dos des touristes, nombreux à se rendre sur l’île, tant afin d’admirer la nature inviolée du Baïkal que de se mettre en quête de mysticisme et d’une sensation de l’au-delà, dont est ampli ce lieu.

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Dans le monde des esprits

« Prends le pain et jette-le au chien, ensuite cours au magasin. Achète de la viande en conserve, de la vodka, du lait, des cigarettes, du beurre, du thé », ordonne Khagdaïev.

La vendeuse me remet cet étrange lot, sans cligner de l’œil. « C’est pour le rituel ? », s’enquiert-elle. Dans cette épicerie de village, à proximité de la résidence de Khagdaïev, visiblement beaucoup de clients partagent cette même liste de courses.

Littéralement chaque personne vivant à l’année sur l’île et dans ses environs croit en les forces supraterrestres des chamans. Seuls quelques jeunes gens font exception, mais à cela les locaux trouvent également explication :

« Aujourd’hui la jeunesse ne croit pas en les chamans. Ils sont tous athéistes. Voilà, même ceux qui viennent de passer, s’exclame Vladimir, vendeur de 46 ans, pointant trois jeunes hommes ayant quelques instants auparavant acheté de la bière. D’un autre côté, quels problèmes ont-ils ? Ils n’ont pas encore goûté à la vie et n’ont pas encore eu de problèmes sérieux, et c’est précisément avec des soucis de ce genre que l’on rend visite aux chamans ».

Khagdaïev attend les produits sur le perron de sa iourte en bois, qu’il a construite spécialement pour la réalisation de rituels chamaniques. Il est en tenue complète de chaman : un manteau rouge et bleu, un « réflecteur » contre les mauvaises énergies et forces du mal se balance à son cou, tandis qu’il tient dans ses mains un tambourin chamanique, orné de symboles d’animaux, d’oiseaux, d’humains, d’arbres et d’astres célestes. Il me convie à entrer dans sa iourte pour entamer la cérémonie.

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Le long des murs sont disposés des canapés, au-dessus desquels trône une représentation de Gengis Khan muni d’un arc, de flèches et d’un rouleau de parchemin. Dans la iourte se trouvent de nombreux objets anciens et un véritable bric-à-brac : tableaux portants des motifs mystiques et peaux de bêtes se mélangent aux coiffes surmontées de cornes de renne, aux coussins poussiéreux, chiffons usagés et journaux. Le chaman me demande d’allumer le poêle.

Le rituel débute uniquement une fois que le feu a pris de l’ampleur et qu’il n’y a plus aucun risque qu’il s’éteigne. Khagdaïev dispose alors trois pierres de la taille d’un gros poing sur la paroi supérieure métallique du poêle, de sorte qu’ils forment un triangle inversé. Il répand ensuite par-dessus de l’herbe séchée.  

« Pour commencer je vais prier aux esprits du feu, puis j’appellerai les esprits des anciens, et enfin la divinité créatrice, commente-t-il. Quand à la fin je dirai le mot "jus", joins tes mains, porte-les à ton front et dis trois fois : " Eï khouri ! Eï khouri ! Eï khouri !" ».

À gauche du chaman, sur un lambeau de journal, reposent les produits achetés précédemment. S’y trouvent également deux cuillères contenant des morceaux séchés de graisse animale et deux tasses sales. « Verse de la vodka dans un verre, et du lait dans l’autre ». L’effroi s’empare alors de moi à l’idée que le chaman me force à boire cela.

Avant de servir la vodka, il est nécessaire de retirer l’anneau métallique du goulot de la bouteille, « sinon il y aura un obstacle ». La conserve de viande doit quant à elle être ouverte à l’aide d’un long couteau émoussé. Le métal se soumet et un liquide se met alors à couler le long de mes mains. Le chaman demande à ce que je m’assoie à ses côtés et entonne un mantra au son de son tambourin : l’appel aux esprits a commencé.

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Il s’adresse tout d’abord aux esprits du feu : « Eï kherkhan ! Eï kherkhan ! Eï kherkhan ! ». Les flammes se font vacillantes sur cette mélopée. Après chaque mention du mot « jus » est répétée la phrase rituelle « Eï khouri », puis une goutte de lait, de vodka, et enfin de jus de viande, est versée sur chaque pierre dans le sens des aiguilles.

Les cigarettes, le beurre, ainsi que le thé volent directement dans le feu, encore emballés. Des bouts de viande en conserve, extraits avec une cuillère sale, connaissent le même sort et deviennent offrandes aux esprits.

Lorsque les cigarettes chutent dans les flammes, le chaman m’enjoint à me pencher au-dessus du poêle et à respirer la fumée du tabac et des herbes sèches, qui a déjà commencé à se consumer sur le métal incandescent. « Fais trois fois le tour du poêle », s’exclame-t-il ensuite.

Les flammes s’échappent avec vivacité vers le dôme de la iourte lorsque le chaman y verse directement de la vodka. Chants chamaniques hypnotisants, son monotone du tambourin, vapeurs enivrantes de tabac et de cette mystérieuse herbe m’ouvrent alors les portes vers un autre monde, celui des esprits.

« On va faire un rond. Marche derrière moi comme ça », m’explique Khagdaïev, qui se met à effectuer des cercles autour du poêle, toujours dans le sens des aiguilles. Il s’arrête brusquement, se retourne et prononce : « Tu dois me donner 3000 ».

Ces mots inattendus font alors voler en éclat le mysticisme qui m’enveloppait, tandis que Khagdaïev secoue les billets au-dessus du feu, avant de les ranger dans sa poche.

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« Les esprits ont accepté ton offrande », me confirme-t-il avec assurance. Sur ce, la fin du rituel est annoncée.

Attendant le minibus qui leur permettra de quitter le village d’Elantsy, sur l’île d’Olkhon, lieu de résidence de Khagdaïev et territoire d’Ogdonov, les locaux se tiennent sous un ciel bleu fondé, parsemé d’étoiles, et discourent de la croyance en le chamanisme.

« Je crois en les chamans. Je me suis moi-même adressé à une Bouriate. J’ai eu des problèmes dans la vie… je ne veux pas en parler. Je suis allé la voir, ai apporté du lait et du sel. Elle a aussi pris de l’argent. Elle a étalé des cartes de tarot, a raconté beaucoup de choses sur moi et mes soucis. Elle a brûlé une herbe. Les problèmes sont partis », narre l’un d’eux.

« Tout ça c’est du cirque pour se faire de l’argent », lui rétorque un autre.

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