Tout ce que vous devez savoir sur les gangs de jeunes en URSS

Histoire
GUEORGUI MANAÏEV
Ces bandes de jeunes agressifs et organisés étaient si nombreuses que la milice soviétique ne pouvait rien y faire.

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« Deux connaissances à moi, des gars du lycée professionnel fluvial de Kazan, des ados de 18 ans, parlent entre eux : "On a 18 ans, et on n’a toujours tué personne…" Cette phrase me fait encore mal aux oreilles », rapporte le maître des sports de combat rapproché Radif Zamaliev, qui dans sa jeunesse a vécu l’éclosion du « phénomène de Kazan », le déchaînement des bandes de jeunes de rue qui contrôlaient des quartiers et des cours de la ville.

« À partir de l’âge d’onze-douze ans tout le monde savait déjà tout sur ces groupes, sur leur territoire », raconte Robert Garaïev, l’auteur du livre Slovo patsana (Parole de mec). Le livre est un documentaire sur l’époque des années 1970-1980 à Kazan, où opéraient plus de 100 bandes organisées de jeunes. C’est l’histoire de ce livre qui a ensuite été adapté en série Slovo patsana. Krov’ na asfal’te (Parole de mec. Sang sur l’asphalte), qui a récemment cartonné en Russie.

« Tant que tu n’es pas membre d’un gang, il était simplement dangereux de se balader dans la rue, parce que tout le monde essayait de t’arrêter, te racketter, te frapper », confie Garaïev. Lui-même était membre de l’une de ces « kontoras » (mot signifiant « entreprises », mais prenant ici le sens de « gang »).

Les gangs effrayaient et terrorisaient toute la ville. « Beaucoup d’enfants ne peuvent même pas sortir dehors », se plaint une professeure dans le documentaire PTU ne s paradnovo pod’ezda.

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Comment étaient organisés les gangs de Kazan?

La première bande, la plus connue, est Tiap-Liap, nommée en ressemblance au quartier de l’usine Teplokontrol, où habitaient la plupart de ses membres. L’un des membres du gang, Sergueï Antipov, a trouvé un endroit pour une « salle de sport », où les radiateurs à vapeur servaient de poids, et le tuyau de gaz – de barre horizontale. En l’absence de clubs, d’ateliers, de sections sportives, cette « salle » était quasiment le seul endroit où pouvaient se rendre les adolescents le soir. Ceux, qui traînaient autour de la salle, ont alors été organisés de façon particulière.

Les membres de la bande étaient divisés en « âges ». Le premier âge était surnommé « skorloupa » (la coquille), « cheloukha » (l’écorce), et désignait des enfants de la primaire jusqu’à 13 ans. Les plus jeunes pouvaient « faire le guet », quand les âges plus élevés braquaient les magasins et les épiceries, mais leur fonction principale était de se rendre aux réunions et de faire des contributions d’argent.

Le deuxième âge était les « soupers » (les supérieurs), de 14 à 17 ans, et ils devaient constamment patrouiller les cours de leur quartier ou de leurs territoires. Ils s’occupaient aussi d’élever la « cheloukha », surveillaient qu’ils fassent bien leurs dons.

Les « molodyé » (les jeunes), de 17-19 ans, étaient la force de combat principale dans les bastons, s’élançaient vers les ennemis, briques, armatures, matraques en bois et en plastique en main. Ce sont eux qui organisaient principalement les raids et les vols nommés « s dobrym outrom » (bonjour/bon réveil) et « s dobrym vetcherom » (bonne soirée). Le but de ces raids était de surprendre la bande ennemie, l’effrayer, la frapper fort, voire la « casser » (infliger de sérieux dégâts de santé).

« Srednié » (les moyens), de 20 ans et plus, avaient le droit de partir dans d’autres quartiers en tant que soldats de la paix.

Les « starchïé » (les anciens), ou les « armeïtsy » (les soldats) avaient souvent déjà fait leur service militaire – c’est seulement eux qui avaient le droit de commencer des guerres de gangs, d’aller aux discothèques, de contrôler les points de vente.

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Enfin, à la tête de chaque gang, se tenait un ou plusieurs « avtor » (contraction du mot autorité), « ded » (père), « korol » (roi) – des gens d’autorité, qui définissaient la politique du groupe. Les deux premiers âges ne les connaissaient pas, même de nom.

Les règles de conduite dans un gang

Les membres des bandes ne les appelaient, évidemment, pas « gangs ». « Motalka » (du mot « motat’sa », vaciller, participer à la vie d’un gang de rue), « kontora » (entreprise), ou « oulitsa » (rue) étaient des noms bien plus acceptés, même si les gangs étaient le plus souvent appelés par leur nom. Dans le Kazan des années 1970-1980, opéraient des dizaines, sinon des centaines, de « motalkas » : Jilka, Soukonka, Khadi-Taktach, Tiap-Liap, Tchaïniki, Sosnovka, Pentagon – nommés d’après des rues, des lieux de rencontre, des signes ostentatoires (les Tchaïnikis (les théières) marquaient par exemple leur territoire en accrochant des théières aux arbres et aux grillages).

Pour intégrer un gang, il fallait passer la « propiska » (l’enregistrement). D’habitude, les nouveaux étaient frappés fort au visage. S’ils pouvaient tenir debout et se défendre, on les intégrait à la « kontora ». Si un garçon plus âgé voulait s’intégrer, il pouvait être contraint d’attaquer un passant au hasard ou un membre d’une autre « kontora ». Tous les membres des « kontoras » avait l’interdiction formelle de fumer, de boire, de consommer toutes substances. Si quelqu’un se faisait attraper avec des cigarettes ou ivre, on ne punissait pas que lui, mais tous les membres de son âge – en les frappant, parfois très violemment. Ainsi, l’on forgeait une solidarité de groupe et une responsabilité mutuelle dans les « kontoras », qui unissait les délinquants et les forçait à se surveiller les uns les autres.

Il fallait en outre se rendre régulièrement aux « réunions », chaque âge avait les siennes. D’habitude, l’on s’appelait aux réunions entre voisins, puisque les membres de gangs habitaient à côté, dans les mêmes cours et bâtiments. Les réunions des plus jeunes âges avaient lieu quasiment tous les jours, et les enfants manquaient donc les cours – c’était dans l’intérêt des chefs de ces gangs, ainsi la « skorloupa » et les « molodyé » restaient nonéduqués, délaissés, et ne voyaient qu’un seul chemin de vie – celui de la rue.  

Aux « réunions », l’on expliquait aux « patsany » (mecs) les règles de la morale de rue : il fallait tenir sa parole, toujours défendre sa cour et sa « kontora ». Si les membres d’une autre bande t’arrêtaient et demandaient « T’es qui ? », le « patsan » devait dire à quelle « kontora » il appartenait, même s’il comprenait, qu’il serait tabassé. Mentir, cacher son appartenance à la « kontora » était honteux – ils seraient « décousus », c’est à dire virés du gang, en se faisant au moins très fortement frapper. Plus encore, l’on raconterait à tout le monde leur trahison, et ils ne pourraient plus intégrer d’autres « motalkas », ce qui voulait dire qu’il serait dangereux de se balader dans la rue.

Les « bandits » se distinguaient par leurs habits – des vêtements de sport en été, des doudounes en laine et des bonnets de couleur en hiver. Les habits devaient être confortables pour la baston, et le bonnet – assez épais pour protéger au moins un peu des coups de barres de fer, ou des « montajkas » – des pieds de biche de construction.

Que faisaient les «bandits»?

La fonction principale de tous les âges était le don d’argent dans la caisse commune de la bande, « l’obchtchak ». D’où les jeunes gens tiraient leur argent ? Évidemment pas des parents. Ils braquaient d’autres garçons dans la rue, surtout ceux, qui n’appartenaient à aucune « motalka ». Ils étaient appelés « tchouchpany ». Chaque membre d’une « motalka » pouvait arrêter un « tchouchpan » dans la rue et la racketter, prendre ses vêtements et ses chaussures. Ce genre de braquages était considéré légal du point de vue de l’éthique de la rue, puisque les garçons qu’ils détroussaient n’appartenaient pas au monde criminel et, du point de vue des « patsany », n’étaient pas considérés comme des hommes.

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L’on expliquait aux plus jeunes que l’on récoltait l’argent pour le « grev », le soutien financier des « siens », enfermés dans les endroits de détention. Cependant, cet argent finissait le plus souvent entre les mains des chefs des « kontoras » – eux, s’achetaient des vêtements chers, des motos, qui étaient considérées comme le transport d’élite des « bandits ».

« Ils voulaient ressembler à la mafia italienne – ils ont trop vu de films étrangers au cinéma. Quel autre exemple pouvaient-ils avoir ? », explique le journaliste, chercheur en criminalité russe Alexandre Raskine. Radif Zamaliev raconte l’histoire d’une connaissance à lui : « Il avait un ressentiment de la rue, parce que quand il "roulait sa bosse", il versait chaque semaine 3 à 5 roubles, et quand il s’est retrouvé derrière les barreaux, il n’a reçu aucun colis de la rue ».

À part la récolte d’argent des plus jeunes, les membres des gangs s’adonnaient au racket de petites et moyennes entreprises de Kazan, mais aussi des vendeurs des marchés.

Le 31 août 1978, les membres du gang Tiap-Liap ont organisé un raid massif dans le quartier Novo-Tatarskaïa Sloboda, qui était contrôlé par la « kontora » du même nom. Plus de 50 adolescents aux armatures et aux pistolets ont pénétré le quartier en attaquant tout le monde sans distinction. Plusieurs dizaines de personnes ont été blessées, y compris des femmes et des personnes âgées, deux personnes ont été tuées. Cependant, après le raid, personne n’a porté plainte à la milice – les habitants de Kazan avaient peur d’une vengeance des bandits.

Néanmoins, ce raid audacieux a conduit à l’arrestation des chefs de la bande. Comme le rapporte Alexandre Raskine, plus de 80 personnes ont été arrêtées, plus de 30 chefs actifs sont passés devant le tribunal. La tête du gang, Zavdat Khantimirov, a été finalement condamné à mort. Pourtant, l’anéantissement de Tiap-Liap n’a fait que stimuler une plus grande expansion de la criminalité de rue à Kazan.

Pourquoi la milice n’a rien fait face aux gangs?

La raison de l’apparition de la criminalité de rue dans les villes de l’URSS s’explique pour Garaïev par les amnisties, lorsque des criminels s’étant déjà faits au système carcéral se retrouvaient dans la société et ramenaient avec eux leur « loi ». La plus grande amnistie d’après-guerre a eu lieu en 1953, puis d’autres amnisties ont été prononcées pour les 40 (en 1957) et les 60 ans (1977) de la révolution d’Octobre.

L’urbanisation croissante a conduit à un afflux de populations de nombreux villages et de communes vers Kazan, ramenant avec elles d’anciennes habitudes de pugilat de « rue contre rue », « village contre village ». De plus, certaines bandes sont apparues dans des quartiers qui étaient célèbres pour leurs « bagarreurs » avant même la révolution. Par exemple, encore sous le tsar, les habitants de Soukonnaïa Sloboda et de Staro-Tatarskaïa Sloboda se rendaient au lac Kaban pour se battre, et c’étaient les combats pugilats les plus violents de la Russie.

La structure des bandes ressemblait à celle des combats aux poings, avec une séparation par les âges et le rôle dirigeant des chefs. Comme dans les combats aux poings, selon les règles, les bastons entre les bandes devaient durer jusqu’au premier sang – mais, comme avec les poings, dans la réalité, les gens étaient très souvent battus à mort.

La milice n’était pas prête à une confrontation avec les bandes organisées. Alexandre Avvakoumov, ex-directeur-adjoint de la police judiciaire du Tatarstan, a demandé dans une interview à la journaliste Sacha Soulim : « Vous pensez que, si l’on avait envoyé un bataillon de miliciens, quelque chose aurait changé ? On aurait fait un raid, arrêté dix personnes, mais il serait impossible de leur reprocher quoi que ce soit. Les leaders ne faisaient rien, c’est les autres qui faisaient tout pour eux ». De plus, rappelle Garaïev, il n’y avait pas de fondement législatif à l’arrestation des bandits. Le code pénal de l’URSS de 1960 ne comportait pas la notion de crime organisé, elle n’est apparue que dans le nouveau code pénal de la Fédération de Russie, adopté en 1997. À ce moment-là, des centaines d’organisations criminelles agissaient en Russie – des héritiers des gangs de rue de Kazan.

« À chaque époque existent de grandes formations criminelles, et les membres de ces bandes, comme Tiap-Liap, leurs règles d’organisation des activités criminelles sont devenues de vifs exemples pour les futures organisations criminelles, entre autres dans les années 1990 », explique Alexandre Raskine. Le « phénomène de Kazan » n’a finalement pas été liquidé ou écarté. Les membres des gangs ont simplement grandi et ont intégré le crime « adulte » des années 1990, lorsque l’argent n’était plus volé aux enfants dans la rue, mais aux entreprises, aux usines, et aux administrations des villes.

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La chute de l’URSS a changé les valeurs et a donné à la jeunesse plus d’opportunités d’étudier et de se développer. La salle n’était plus le seul endroit où l’on pouvait se rendre le soir. La criminalité de rue dans les villes est restée un sérieux problème pendant des années, mais dans les années 1990, il n’était plus du tout vital pour les adolescents d’appartenir à une bande.

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