Qui étaient les fols-en-Christ et pourquoi étaient-ils appréciés des tsars russes?

Le fol-en-Christ moscovite Saint Basile (Vassili)

Le fol-en-Christ moscovite Saint Basile (Vassili)

Vitaly Iourievitch Grafov/v-grafov.ru
Nus, sales, et marmonnant éternellement des prières, ils pouvaient offrir au tsar de la viande crue, le qualifier de mangeur de chair et finalement être invités à un festin à la cour. Tant l’élite que les paysans croyaient en leur pouvoir surnaturel.

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Lorsqu'en 1570 le tsar Ivan le Terrible et son armée se sont approchés de Pskov, ils s’apprêtaient à punir brutalement les habitants de la ville pour un énième différend. Les habitants, dans l'attente d'un terrible massacre, sont néanmoins venus à la rencontre d'Ivan, lui offrant du pain et du sel (qui ont longtemps été signes de grand respect). Mais ensuite, comme en témoignent les chroniques, une chose étrange s’est produite. Un homme nu, couvert de saleté, s'est détaché de la foule et a tendu un morceau de viande crue au tsar. « Ivachka [diminutif d’Ivan] pense-t-il que c'est un péché de manger un morceau de viande d'un animal quelconque au cours du jeûne, mais que ce n’en est pas un de manger une telle quantité de viande humaine, comme il l’a déjà fait ? », lui a-t-il demandé de manière ironique. Il faisait alors allusion aux atrocités commises par Ivan, qui avait sanguinairement soumis d'autres terres russes au pouvoir moscovite.

Or, qui pouvait s'en prendre de la sorte au tsar tout en s’en sortant indemne ? Seulement un fol-en-Christ. Et cet homme était l'un d'entre eux, portant le nom de Nicolas Salos (salo en grec signifie justement « simplet, stupide »). Selon la légende, il aurait ainsi sauvé Pskov de la punition – le Tsar, honteux de sa cruauté, aurait quitté la ville.

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Les bienheureux en Russie

Alexandre le Grand devant Diogène par Ivan Toupylev, 1787

Les bienheureux étaient connus aussi bien dans la Grèce antique (le plus célèbre d'entre eux était Diogène de Sinop, qui vivait dans un tonneau), que dans les pays musulmans (soufis), en Inde (bhakti), dans les régions bouddhistes (nyonpa) – dans chaque cas avec leurs propres particularités. Dans la tradition orthodoxe, on les appelait fols-en-Christ, bienheureux et même « éhontés ». Pourtant, leur comportement n’était aucunement le résultat de troubles psychiques, mais d’une obsession religieuse.

C'est d’ailleurs ce qui les distinguait des bouffons, ces derniers ne se comportant de façon comique et provocante qu’à l’occasion des fêtes. Pour les fols-en-Christ, la folie extatique était continue.

Le plus ancien fol-en-Christ russe connu, Isidore

Ce concept, la Rus’ (nom donné à la Russie médiévale) l’avait hérité de la Byzance orthodoxe. Le plus ancien fol-en-Christ russe connu, Isidore, a vécu à Rostov dans la seconde moitié du XVe siècle. Il répétait constamment le même mot ou la même phrase, vivait dans un marécage et utilisait des broussailles en guise de vêtements. On disait pourtant qu'il jouissait d’une autorité princière et au XVIe siècle, il a été canonisé à titre posthume.

C'est précisément au XVIe siècle que la folie en Christ est véritablement devenue populaire en Russie. Selon la légende, le fol-en-Christ Arkadi de Viazma était doté de la capacité de voir les serpents se cachant dans des cruches et des pots et les chassait donc en brisant ces derniers. À Rostov est apparu Jean le Poilu, et, en 1547 a été élevé au rang de saint Maxime de Moscou, qui avait vécu un siècle plus tôt et, dit-on, avait pour habitude de marcher nu. Bien que l'on ne sache presque rien de sa vie, il était lui aussi vénéré comme un fol-en-Christ.

Le saint russe Maxime de Moscou

Tout comme Maxime, le plus célèbre fol-en-Christ de Moscou, Basile le Bienheureux était constamment dévêtu. Malgré tout, une célèbre cathédrale sur la place Rouge porte désormais son nom. Dans son hagiographie, toutes les légendes classiques concernant les fols-en-Christ se mêlent : il se serait promené nu, se serait déchaîné dans les échoppes des halles, aurait brisé de la vaisselle, et, bien sûr, reproché au tsar sa cruauté. En réalité, de par leur comportement, l’on peut constater que les fols-en-Christ s’efforçaient de ressembler à Jésus, qui était vêtu de haillons, prêchait et était persécuté par les autorités.

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La cathédrale Saint-Basile sur la place Rouge

Étonnamment, le tsar Ivan le Terrible en personne faisait la promotion de la folie en Christ et de ses représentants. On sait par exemple qu'il a lui-même aidé à porter le cercueil de Basile le Bienheureux, que c'est en sa présence que Procopius, Jean d'Oustioug et Maxime de Moscou ont été canonisés. En tant que premier tsar de Moscou, il cherchait en vérité à montrer sa vigoureuse piété : selon la tradition grecque orthodoxe, ce sont les fols-en-Christ qui étaient les croyants les plus sincères et les plus désintéressés ; ainsi, pour Ivan, ces actions étaient un élément de sa politique religieuse et sociale. 

Saints ou escrocs ?

Durant le règne du fils d'Ivan le Terrible, Fédor Ier (1557-1598), un tsar pieux et tranquille, la folie en Christ russe a connu son apogée. Immédiatement après sa montée sur le trône, des miracles ont commencé à se produire sur la tombe de Saint Basile, qui, en 1588, a donc été canonisé et enterré dans l’enclot de la cathédrale de l'Intercession de la Sainte Vierge sur les douves, qui à partir de là, sera appelée cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux. Il est à noter que cette célébration a été programmée pour coïncider avec la visite du patriarche Jérémie de Constantinople à Moscou – par la canonisation du fol-en-Christ, le tsar de Moscou et les autorités ecclésiastiques voulaient prouver leur piété au vénérable invité. 

Cependant, les saints sont toujours voisins des pécheurs et déjà en 1630, les autorités religieuses ont compris que le phénomène de la folie-en-Christ était souvent utilisé par des esprits mal intentionnés. Le patriarche Joasaph a écrit en 1636 : « D'autres prétendent être fous, mais ensuite ils sont vus dans leurs pleines capacités », et en 1646 il a interdit aux fols-en-Christ de pénétrer dans les lieux de culte, parce que « en raison de leurs cris et de leurs grincements les chrétiens orthodoxes ne peuvent entendre le chant divin ». À la même époque, les « véritables » fols-en-Christ se sont mêlés dans l’imaginaire du peuple avec les faibles d’esprit et les malades mentaux, à qui la folie procurait un halo de sainteté. Ces derniers ont alors eux aussi commencé à être qualifiés de fols-en-Christ.

Le fol-en-Christ Saint Basile priant presque nu dans la neige

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La folie en Christ est devenue populaire de manière massive au XVIIe siècle, lorsqu’est apparue la plupart des biographies « folkloriques » portant sur les activités de ces individus. Malgré les cas d’escroquerie, les fols-en-Christ étaient même accueillis à la cour impériale. Le prêtre et écrivain grec orthodoxe Paul d'Alep, fils du patriarche Macaire III d'Antioche, venu en Russie en 1654-1656, a festoyé avec le patriarche Nikon et a vu quelle vénération celui-ci nourissait pour un fol-en-Christ : « Ce jour-là, le patriarche a fait asseoir à ses côtés à table le nouveau Salos, qui marche constamment nu dans les rues. Ils ont une grande foi en lui, et l'honorent par-dessus toute mesure comme un homme saint et vertueux. Il a pour nom Cyprien et est qualifié d'Homme de Dieu. Le patriarche lui servait continuellement de la nourriture de ses propres mains et lui servait à boire dans les coupes d'argent, dans lesquelles il buvait lui-même, et recevait les dernières gouttes dans sa bouche à des fins de sanctification, et ainsi de suite jusqu'à la fin du repas. Nous avons été surpris »

Négation et renaissance 

L’étonnement de l'archidiacre n'était pas accidentel : l'Église orthodoxe grecque de l'époque considérait déjà presque tous les fols-en-Christ comme des escrocs. En 1666, Macaire III et son fils Paul sont venus à nouveau en terres russes pour participer au Grand concile de Moscou, qui a finalement condamné l’imposture des fols-en-Christ. Peu à peu, la vénération du peuple envers ces derniers a donc diminué : à partir de 1659, on a cessé de vénérer Saint Basile dans la cathédrale de l'Assomption du Kremlin, et déjà en 1682, on ne lui vouait un culte plus que dans la cathédrale portant son nom.

Le coup final à la folie en Christ a été porté par Pierre le Grand, qui a écrit : « De telles folies ... un grand dommage à la patrie. Juge avec prudence, combien y a-t-il en Russie de milliers de paresseux comme ces mendiants... par l’impertinence et l’humilité rusée  ils mangent le labeur des autres ». À partir du début du XVIIIe siècle, les fols-en-Christ ont ensuite été soumis à la torture et à la prison. Cependant, pendant longtemps encore des pèlerins « illuminés » et vivant dans la pauvreté « au nom du Christ » ont voyagé en Russie, exploitant l’attrait du peuple russe pour les fols-en-Christ.

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Au cours de la réhabilitation post-soviétique de la foi et de l'Église orthodoxes, le phénomène de la folie en Christ a néanmoins repris vie. En 1988, lors d’un concile local a été canonisée la bienheureuse Xenia de Saint-Pétersbourg, qui a vécu au XVIIIe siècle. Et ce n'est aucunement le dernier cas dans l'histoire récente du pays.

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