Comment la Pologne a (presque) conquis la Russie

Ernst Lissner, 1908
Au début du XVIIe siècle, les Polonais ont eu plusieurs excellentes occasions de se débarrasser de leur principal rival presque sans effusion de sang, et de devenir ainsi la seule grande puissance d'Europe de l'Est.

Pendant des siècles, l'Europe de l'Est a été le théâtre d'une lutte acharnée entre deux peuples slaves : les Russes et les Polonais. Il s'est avéré que le plus souvent, le vainqueur de cette confrontation était la Russie, à tel point que la Pologne, en tant qu'État, a plusieurs fois été tout simplement rayée de la carte.

Temps des troubles

Cependant, les Polonais ont obtenu une chance en or de vaincre leur puissant voisin oriental. Au début du XVIIe siècle, lorsque la Russie est tombée dans une période de conflit politique connue sous le nom de « Temps des troubles », les forces de la République des deux nations ont occupé le Kremlin et le fils du roi de Pologne a même été nommé tsar de Russie.

Lire aussi : Qui était le tsar et pourquoi les Russes appelaient-ils ainsi leur monarque? 

Confusion et chaos

À la fin du XVIe siècle, la dynastie des Riourikides, qui avait gouverné pendant plus de sept siècles, a été interrompue. Le plus jeune fils d'Ivan le Terrible, tsarévitch Dimitri, a été tué dans des circonstances étranges en 1591 et avec le décès de Fédor Ier, sans descendance, en 1598, le pays a sombré dans un chaos sans fin marqué par des luttes de pouvoir intestines entre clans de boyards, une succession incessante de dirigeants et l’apparition de toutes sortes d'imposteurs et prétendants au trône.

Principal rival de l’Empire russe à l'ouest, la République des deux nations suivait de près les événements dans l'État voisin, dans l'attente du moment opportun pour intervenir.

Première tentative

La première tentative a été entreprise par les Polonais en 1604. À ce moment-là, l’armée polono-lituanienne a traversé les frontières de l’État russe, alors dirigé par Faux Dimitri Ier, un arriviste qui affirmait être le tsarévitch Dimitri ayant survécu, mais qui était en réalité le moine Grigori Otrepiev.

Faux Dmitry prête serment d'allégeance au roi Sigismond III Vasa

L'idée de placer leur tsar sur le trône de Russie était très alléchante aux yeux des Polonais. Prenant officiellement ses distances avec l'imposteur, le roi Sigismond III Vasa et la Diète ont secrètement donné carte blanche aux magnats Jerzy (Youri) Mniszech et Konstantin Wisniowiecki, qui ont organisé la campagne.

L'aventure a été couronnée de succès. Le tsar Boris Godounov est décédé subitement et Faux Dimitri Ier a occupé le trône russe vacant.

Entrée à Moscou des troupes du faux Dimitri

Mais les espoirs des Polonais ont été déçus. L’imposteur n'est pas devenu une marionnette entre leurs mains et n'a tenu aucune des promesses qu'il leur avait faites à la veille de la campagne : abandonner une partie des terres occidentales, entamer la construction d'églises catholiques en Russie et ouvrir la voie aux jésuites.

Assassinat du Faux Dimitri

Cependant, Faux Dimitri ne convenait pas non plus à la noblesse locale, elle-même avide de pouvoir. Le 27 mai 1606, l'imposteur a été assassiné, ce qui a marqué pour les Polonais une pause dans leurs efforts visant à dominer la Russie.

Lire aussi : Ces combats qui ont duré des décennies: les deux conquêtes les plus rudes de la Russie impériale 

Deuxième tentative

En 1609, Sigismond III a entendu des rumeurs selon lesquelles une partie de la noblesse de Moscou, mécontente de la politique du tsar élu Vassili Chouïski, verrait d’un très bon œil que son fils, le prince Ladislas, occupe le trône de Russie. La noblesse russe, lassée par la guerre civile, était de plus en plus encline à inviter un candidat de l’extérieur, et non un boyard de naissance : le fils du souverain polonais convenait on ne peut mieux pour ce rôle.

Sigismond III Vasa à cheval

Le tsar Vassili Chouïski a donné lui-même à Sigismond est un motif d'invasion. Perdant la lutte contre un nouvel imposteur prétendant au trône, Faux Dimitri II, il s'est tourné vers les ennemis de la République des deux nations, les Suédois, pour obtenir une aide militaire, ce qui constituait une violation flagrante des accords russo-polonais. L'armée royale polonaise a envahi immédiatement l'État russe.

Une délégation de boyards s’est rendue dans le camp du roi polonais qui assiégeait Smolensk, invitant son fils à prendre les rênes de l'État russe, « uniquement si le roi conservait la foi grecque inviolable et non seulement ne touchait pas aux droits et libertés antiques du peuple de Moscou, mais ajoutait également des droits et libertés tels qui n’avaient jamais existé dans l'État de Moscovie auparavant ».

Vassili Chouïski

Le 4 juillet 1610, lors de la bataille de Klouchino, l'armée polono-lituanienne de l'hetman Stanisław Żółkiewski triomphe des forces alliés russo-suédoises et Vassili Chouïski est renversé. Deux mois plus tard a lieu le serment solennel des Russes envers le « tsar et grand-duc Vladislav Sigismondovitch ».

Compte tenu de l'absence de ce dernier, c’est l'hetman Żółkiewski qui a prêté serment. On a envoyé ensuite des lettres officielles dans d'autres villes. Par la suite, l'hetman a écrit dans une lettre au roi : « Seul Dieu sait ce qui se cache dans le cœur des hommes, mais, à ce que l’on voit, les Moscovites veulent sincèrement que le fils de votre majesté règne sur eux ».

Lire aussi : Cinq guerres victorieuses qui furent déterminantes pour la Russie

« Royaume sans roi »

L’accession au trône de Ladislas ne signifiait nullement l’adhésion immédiate de l’État russe à la République des deux nations. Au contraire, selon les accords russo-polonais, ni la foi catholique ni la noblesse polonaise n’avaient le droit de s’établir sur le sol russe, ce qui aurait nui aux coutumes et droits locaux. Les deux États n’ont pas fusionné, mais sont entrés dans une « paix éternelle », s’engageant à lutter ensemble contre l’ennemi et à se livrer au libre-échange.

Ladislas

Néanmoins, de telles conditions pouvaient difficilement dissuader les Polonais de s’enraciner profondément dans le système de gouvernement de l’État russe. Ils avaient déjà réussi à absorber le grand-duché de Lituanie, dans lequel les Polonais, après l’union de 1569, réalisée pacifiquement et pratiquement sans aucune persécution de la vaste population orthodoxe, avaient concentré tous les leviers du pouvoir entre leurs mains, reléguant les Lituaniens au second plan.

Cependant, il n’a pas été possible de vérifier si la même chose se serait produite avec les Russes. Invoquant le jeune âge de Ladislas, Sigismond n’a pas laissé son fils âgé de quatorze ans se rendre à Moscou. Il a commencé à signer personnellement les décrets et ordres, concentrant de facto le pouvoir entre ses mains, ce qui ne pouvait que susciter l’ire des boyards.

En ce qui concerne la conversion de son fils à l'orthodoxie, le roi de Pologne a affirmé que cela n'était possible qu'en unissant les églises sur la base de l'Union de Florence de 1439, ce qui impliquait de reconnaître la primauté du pape sur l'Église orthodoxe. Une déclaration qui n’a pas manqué pas d’indigner la noblesse russe.

Stanisław Żółkiewski

Puis est venu la goutte qui a fait déborder le vase : l'armée de la République des deux nations, violant les termes de l'accord, est entrée dans Moscou et a occupé le Kremlin. Désormais, le gouvernement de Moscou ne pouvait pas, sans l’aval de Żółkiewski, prendre la moindre décision automne sur la gouvernance de la Russie.

Moscou sous la botte polono-lituanienne

Les soldats de la garnison polono-lituanienne ont rapidement irrité la population locale. Ainsi, un noble nommé Blinsky, ivre, a tiré sur l'icône de la Vierge dans la porte de Sretenski et lui a infligé d'énormes dommages. Sans y réfléchir à deux fois, le commandant du Kremlin, Aleksander Korwin Gosiewski, a ordonné de couper les deux mains du coupable et de les clouer sous l’icône. Blinsky lui-même a été brûlé vif sur la place.

Aleksander Korwin Gosiewski

Cependant, la spirale de la confrontation ne pouvait plus être arrêtée. Le 1er avril 1611, les affrontements entre les Moscovites et les Polonais et les Lituaniens se sont transformés en un véritable massacre que même Gosiewski n’a pu empêcher.

Le mercenaire allemand Conrad Bussow, qui servait alors dans la garnison de Moscou, a rappelé l'étendue des pillages commis par les soldats polonais et lituaniens : « Ils ont pris du velours, de la soie, du brocart, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et des perles. Dans les églises, ils retiraient aux saints leurs robes, colliers et démontaient les portes d'argent richement ornées de pierres précieuses et de perles... Celui qui était parti vêtu dans des vêtements tachés de sang revenait au Kremlin en portant des parures hors de prix... Ont alors commencé une débauche monstrueuse, la fornication et une vie si impie qu'aucune potence ne pouvait les arrêter ».

Lire aussi : Bataille pour Moscou: comment l’État russe a survécu et vaincu en 1612

Libération

Comme plus personne ne comptait sur la venue du tsar Ladislas et étant donné que la domination de la Pologne était devenue pénible non seulement pour Moscou, mais également pour les autres villes de l’État, des mouvements de libération, connus sous le nom de première et deuxième milices populaires, ont émergé dans la société russe.

L'Appel de Minine aux habitants de Nijni Novgorod en 1611

Au printemps de 1611, la majeure partie de Moscou a été libérée et la garnison polono-lituanienne était assiégée entre les murs du Kremlin. Se trouvaient également dans la ville des membres du gouvernement russe, la soi-disant Semiboïarchtchina, ainsi que le futur souverain de la Russie, le premier tsar de la dynastie des Romanov - Mikhaïl Féodorovitch.

Grande famine à Moscou en 1601, gravure du XIXe siècle.

Le désespoir et la faim ont atteint leur paroxysme chez les Polonais et les Lituaniens. Selon le commerçant Bozok Balyk, « les assiégés mangeaient chevaux, chiens, chats, souris, rongeaient leurs ceintures, déterraient du sol des cadavres pourris et les dévoraient. En raison de ce type de nourriture, la mortalité a augmenté en flèche. Les vivants ont commencé à se jeter sur les vivants, à les lacérer et à les dévorer ».

Les espoirs de la garnison concernant une aide extérieure se sont estompés avec la défaite près de Moscou des troupes de Jan Chodkiewicz, qui était venu leur prêter main forte. Le 20 novembre, Chodkiewicz s’est rendu.

Lire aussi : Ces deux hommes de bronze sur la place Rouge à qui la Russie doit sa liberté

Ultime tentative

L'élection de Mikhaïl Féodorovitch Romanov au trône le 21 juillet 1613 a conduit à une situation dans laquelle la Russie avait en réalité deux tsars légitimement élus. Les longues négociations et les différends entre les parties n’ont abouti à rien. On a demandé une médiation à l'ambassadeur de l'empereur allemand Erasmus Handelius, qui a répondu : « Un État a deux souverains ; il y a du feu et de l'eau entre vous : comment concilier l'eau et le feu? ».

Mikhaïl Féodorovitch lors d'une réunion de la Douma des boyards

À la fin de l’année 1616, Ladislas, déjà adulte, a tenté de reconquérir le trône russe en renversant « l’usurpateur Romanov ». Bien que l'armée polono-lituanienne eut été à nouveau en mesure de s'approcher des murs du Kremlin, il n’est pas parvenu à le conquérir. Et le peuple russe ne le voyait plus comme un tsar, mais comme un agresseur étranger.

Ladislas, devenu entretemps monarque de la République des deux nations, n’ renoncé officiellement à ses aspirations au trône russe qu’en 1634. Les Polonais n'ont pas saisi leur chance de briser l’échine de leur rival oriental qui, après s’être renforcé, ne manquerait pas l'occasion de mettre fin à l'Etat polonais plusieurs siècles plus tard.

Qui d'autre que Napoléon a pillé, incendié et occupé Moscou? Vous trouverez la réponse dans cette autre publication

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.

Plus d'histoires et de vidéos passionnantes sur la page Facebook de Russia Beyond.
À ne pas manquer

Ce site utilise des cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter les cookies