Comment les ours parcouraient-ils autrefois réellement les rues de Russie?

Yuri Lizunov, Alexander Chumichev/TASS
Ce n’est pas seulement un stéréotype amusant. En Russie, rencontrer un ours dans la rue était une chose banale il n'y a encore pas si longtemps. Comment cela était-il possible et comment cela a-t-il pris fin?

Le 1er Juillet 1771, le Sankt-Petersbourgskie Vedomosti, journal le plus populaire de la capitale impériale, a rapporté que deux paysans de la région de Nijni-Novgorod (à 400 km à l’est de Moscou) avaient amené avec eux en ville deux énormes ours pour effectuer 22 tours spectaculaires différents, notamment l'imitation de juges au tribunal, de filles de la campagne se regardant dans le miroir et cachant leur visage aux garçons, d’une mère cuisinant des blinis et nourrissant son fils, ou encore de soldats marchant au pas, avec des bâtons à la place des fusils.

Les ours étaient également en mesure de retirer délicatement de la poudre à canon placée sur leurs yeux à l’aide de leurs griffes, ou de récupérer le tabac à chiquer de la bouche des dresseurs. Ils tendaient aussi leur patte à toute personne souhaitant la leur serrer, et quand on leur offrait un verre de vin ou de bière, ils le buvaient et remerciaient leur bienfaiteur d’un élégant salut.

La popularité des spectacles d'ours était alors impressionnante. En effet, en temps normal, deux humbles paysans n’auraient pu se permettre d’acheter un emplacement d’annonce dans le journal le plus lu de la nation ; cela prouve bien que ce type de divertissements était lucratif !

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L’ours qui unit un tsar et un paysan

Les historiens russes ont souligné que, dans la Russie médiévale, le fils d'un tsar pouvait aisément être amené à jouer avec celui d'un paysan, étant donné que leurs jeux étaient à peu près les mêmes. Et cela est particulièrement vrai lorsque l’on parle des spectacles d'ours, qui étaient appréciés tant par les campagnards que par les citadins, tant par les nobles que par les miséreux. À la cour du tsar, on avait ainsi spécialement élevé plusieurs ours, qui vivaient dans la ménagerie. Pour les simples gens, la chance d’assister à un spectacle d'ours ne survenait que lorsqu’un dresseur itinérant arrivait dans leur ville ou leur village.

Montrer des ours non dressés, comme au zoo, ne présentait à cette époque aucun intérêt. La tradition du dressage des ours russes a en réalité été développée bien avant le XVIIe siècle par les skomorokhs, saltimbanques russes voyageant à travers tout le pays.

Des oursons âgés d’environ six mois étaient capturés dans la nature et on leur apprenait à imiter certains gestes basiques de l'homme. Chaque action était ensuite commandée grâce à différents rythmes ou mélodies que l'ours reconnaissait. C’est pour cette raison que les montreurs d’ours chantaient ou jouaient toujours de la musique pendant les spectacles.

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Les dresseurs voyageaient d’ailleurs en général avec un joueur de violon et un autre de tambour, qui l’aidaient à rassembler les gens pour les spectacles. Ensemble, ils se produisaient habituellement la moitié de l’année, aux beaux jours.

Quels pouvaient bien être leurs profits?

Certains paysans ne voulaient pas dresser eux-mêmes les ours et achetaient un quadrupède déjà entrainé pour environ 40 roubles. À titre de comparaison, à cette époque, un jeune bélier coûtait 8 roubles, un avocat d’une petite ville de campagne gagnait 20 roubles par mois, un chapeau valait 2 roubles, etc. 1,5 rouble vous permettait d’acheter un tambour, 3 roubles un violon, 1,5 rouble suffisait pour une chaîne et une bride, et 0,80 rouble pour un passeport pour trois paysans. Pour ces 40 roubles, vous aviez ainsi le nécessaire pour commercer pendant 10 ans (avant que l’ours ne soit vieux et fatigué).

Au cours d'une saison, les montreurs d’ours gagnaient environ 130 roubles, en plus des vêtements et de la nourriture qu’on leur offrait régulièrement. Environ 25 roubles servaient à nourrir l’imposant animal pendant 7 mois, et il fallait en compter autant pour les trois personnes l’accompagnant. En fin de compte, il ne leur restait souvent qu’entre 70 à 80 roubles. La moitié allait au propriétaire de l'ours, et l’autre était divisée entre le violoniste et le joueur de tambour. En fin de compte, le montreur d’ours ne touchant qu’environ 40 roubles pour 7 mois de travail. Pas énorme, mais cela suffisait à un paysan pour joindre les deux bouts.

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Ces ours qui chassaient les mauvais esprits

Avec un peu de malice, il existait des moyens de gagner plus d’argent avec un ours, en profitant du fait que, chez les Russes, ces mammifères sont soupçonnés de posséder des pouvoirs surnaturels. Selon certains, ils peuvent en effet chasser les esprits hostiles (domovoïs) des étables et des isbas. En arrivant dans un village, le montreur d’ours veillait donc à raconter des histoires effrayantes sur de terribles « domovoïs » détruisant les maisons de paysans malheureux.

Rapidement, les propriétaires inquiets approchaient le dresseur, lui demandant d'accomplir le rite de l'ours afin de protéger leur foyer. Alors que l'ours s’approchait de la maison du client, le dresseur tirait discrètement un petit fil relié à un anneau attaché à la babine du quadrupède, et le pauvre animal reculait douloureusement dans un grognement impressionnant, qui faisait croire aux spectateurs qu’il avait senti la présence d’un esprit malfaisant. Le dresseur, ou plutôt l’escroc, disait alors qu’un puissant domovoï maléfique hantait la maison, et qu’il ne pouvait être apaisé que par des sorts puissants pour lesquels, lui et son ours devaient être grassement payés. Une fois cette somme bien mal acquise reçue, le montreur d’ours détendait lentement l'ours et faisait avec lui le tour de la maison et de la cour, débarrassées de toutes forces surnaturelles diaboliques. Quel argent facile !

Un traitement insupportable

Heureusement, certains ont réalisé ce qu’étaient véritablement ces « jeux d'ours », une effroyable torture d’animaux. En 1865, un ancien officier de l'armée, le chambellan de la cour impériale Piotr Joukovski, a fondé la Société de protection des animaux russe. Et bien qu’elle n’était composée que de seulement 50 personnes, elle est parvenue à obtenir l’interdiction officielle des combats de coqs dans un premier temps, puis à ouvrir un centre de protection des animaux et, enfin, à interdire les spectacles d’ours.

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Le ministère de l'Intérieur a en effet reconnu que ceux-ci étaient non seulement de la torture sur les animaux, mais qu’ils encourageaient également les montreurs d’ours à ne pas travailler pendant près de six mois par an, à boire et à être des parasites pour la société. En 1867, les spectacles d’ours sont par conséquent devenus des infractions. Malheureusement, pour seulement 50 ans.

6 ans après l'interdiction de ces spectacles, est né Ivan Filatov. Il est devenu un célèbre entraîneur de lions, faisant voyager son cirque dans toute la Russie (il n'y avait pas d'interdiction concernant les performances de lions). Son fils Valentin a ensuite pris sa succession et, dans les années 1940, a fondé le spectacle intitulé « le Cirque des Ours ». L’État soviétique a vu les cirques comme un moyen important de divertir le peuple et a donc encouragé ces spectacles. Filatov et ses ours ont ainsi voyagé à travers toute l’Union soviétique, et même à l'étranger. Le cauchemar des ours était de retour, et même pire qu’auparavant, puisque qu’on les forçait alors à réaliser des tours bien plus compliqués, comme faire de la moto.

Que devenaient les ours retraités?

« Dans notre pays, il n'y a pas de système de retraite pour les animaux de cirques et de zoos qui ont déjà vécu leurs meilleures années. Le studio de cinéma Mosfilm a une sorte de "refuge pour animaux". Le problème est que dans ces abris, les animaux finissent en pelmenis [fameuses ravioles russes]. Ou en tapis de sol », explique Karen Dallakyan, vétérinaire et militante des droits des animaux.

Les ours retraités sont ainsi laissés à la merci de leurs anciens formateurs. Si ce sont des gens bienveillants, leurs ours ont de bonnes perspectives de mener le reste de leur vie dans des conditions décentes. Sinon…

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Artiste émérite de la Fédération de Russie, le dompteur Pavel Koudria était un de ceux qui s’en souciaient. Après que son numéro avec les ours Egor et Raïa est sorti du répertoire des spectacles, sur ordre de l'administration du cirque, il a en gardé et nourri ses collègues bruns à ses frais au sein de la ferme de campagne d'un ami, car la bureaucratie « Rosgostsirk » (l'organisation financée par l'État supervisant les cirques) refusait de reconnaitre le fait que les ours avaient travaillé dans l'industrie depuis de nombreuses années.

Il y a cependant des exemples plus positifs, comme celui du fameux Stepan, qui vit avec une famille russe de dresseurs d'animaux, travaille en tant qu’acteur et mannequin, ou encore de Macha, ourse et mascotte de Iaroslavl (251 kilomètres au nord-est de Moscou), et véritable star locale.

Cependant, la retraite des animaux de cirque est encore un problème majeur en Russie. Il existe une loi contre la cruauté envers les animaux, mais les cirques d'ours ne sont pas considérés comme de la torture. En outre, depuis le 27 Juin 2018, l'achat et la vente d'animaux rares et en voie de disparition (qui figurent sur la Liste rouge de Russie ou protégés par des traités internationaux) sont devenus des infractions pénales en Russie. Le pays évolue donc progressivement vers un traitement plus éthique des animaux – y compris des ours.

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