Comment Mikhaïl Romm, réalisateur d’un film sur Lénine, a déconstruit le nazisme

Сadre tiré du film Lénine en 1918

Сadre tiré du film Lénine en 1918

Legion Media
Mikhaïl Romm était à la fois un conteur né et un réalisateur polyvalent. La diversité de ses œuvres va d'un film épique sur Vladimir Lénine au portrait d'une villageoise pauvre. Portrait d’un homme qui savait à la perfection comment raconter une histoire.

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Mikhaïl Romm a commencé comme un imposteur. Il est devenu réalisateur en en affirmant qu’il l’était, puis en se retrouvant obligé de prouver aux autres qu'il était pour de vrai. Dès le début, l'industrie cinématographique était pour lui un champ de bataille.

Mikhaïl Romm

Romm est né dans une famille juive de la ville sibérienne d'Irkoutsk où son père, médecin et bactériologiste, a été envoyé en exil pour ses activités révolutionnaires. En 1907, la famille Romm est finalement autorisée à retourner à Moscou. Mikhaïl est diplômé de l'Institut des arts et de la technologie en tant que sculpteur. Après plusieurs années de travail, il ne tenait plus en place, et rêvait de nouveaux horizons.

Romm s'est essayé à de nombreuses formes d'art. Il a écrit des romans historiques, des nouvelles, des contes pour enfants, des essais dans des journaux, traduit des œuvres de Zola, Maupassant et Flaubert, s’est essayé en tant qu’acteur au théâtre. Finalement, le septième art a pris le dessus.

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À la fin des années 1920, Romm a travaillé comme chercheur indépendant sur la théorie du cinéma. Ayant eu accès à des dizaines de films, il les a visionnés encore et encore pour mémoriser les éléments les plus significatifs, image par image. C’est là qu’il a commencé à écrire ses propres scénarios.

Romm croyait que si une personne savait de quels éléments un film est constitué, elle pourrait le reconstituer par elle-même, comme un puzzle. « Pourquoi ai-je décidé de me lancer dans le cinéma en premier lieu ? Je pensais juste que c'était quelque chose de totalement irresponsable, de trucs pour enfants, simples comme bonjour, tu vois. La littérature, par exemple, est une question sérieuse qui nécessite certains efforts. C’est pourquoi je me suis lancé dans le cinéma », s’est souvenu Romm plus tard, avec une pointe d’ironie.

Il faut une combinaison particulière d'égoïsme et de conscience de soi pour être un réalisateur. Romm a prouvé qu'il avait les deux en quantité suffisante.

Débuts risqués

En 1933, il est autorisé à réaliser son premier film muet, intitulé Boule de Suif (Pyshka) basé sur la célèbre histoire de Guy de Maupassant.

Ce n’est pas un secret que pendant le règne de Joseph Staline, tout devait se conformer à lui. La notion de « réalisme socialiste », imposée par Staline après la mort de Vladimir Lénine, a contraint de nombreux artistes talentueux à créer des images idéalistes, roses et souvent faussées de la vie soviétique. La censure était répandue et systémique au point que tous les livres, périodiques, peintures, films, représentations théâtrales - tout, presque jusqu’à la façon d’éternuer - devait être approuvé par les autorités soviétiques omniscientes. Le style personnel et les libertés artistiques n'étaient autorisés qu'en micro, nano-doses.

Le fondateur de la méthode littéraire du réalisme socialiste et auteur des Bas-fonds, Maxime Gorki, a regardé Boule de Suif de Romm et a dit que c'était un « bon film ». Mais plusieurs opposants et critiques ont accusé le réalisateur de dépeindre faussement la France et le peuple, affirmant que le film de Romm n’avait rien à voir avec la nouvelle de Maupassant de 1880. La critique était une question sérieuse pendant les années de la Grande Purge : des millions de personnes ont été la proie des répressions de Staline entre les années 1920 et 1950, et la moindre critique négative pouvait vous coûter la vie.

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Tout le monde attendait la réaction de Staline, car il avait toujours le dernier mot. Le dirigeant soviétique, qui était notoirement imprévisible, a fait une remarque intelligente. Il s’est demandé pourquoi quiconque aurait besoin de comparer un roman et un film adapté de celui-ci. Et tout s’est débloqué. Boule de Suif a immédiatement obtenu le feu vert des autorités, remportant des distinctions à l’étranger. En 1934, le drame de Romm a reçu un prix au Festival international du film de Venise.

Romm aimait expérimenter différents genres. En 1937, il réalise Les Treize, un film d’aventure dans lequel la brillante actrice soviétique Elena Kouzmina joue le seul rôle féminin. Comme c'est souvent le cas avec les réalisateurs et leurs stars, elle est devenue l'épouse de Romm.

Premier film sur Lénine

À la fin des années 1930, Romm est passé de Maupassant au leader de la Révolution de 1917, Vladimir Lénine. Son nouveau film, Lénine en octobre, était un biopic mettant en vedette le charismatique Boris Chtchoukine. Son portrait du leader emblématique est devenu l'étalon du jeu d'acteur incarnant Lénine. Le tournage durait du petit matin à minuit. Il a fallu environ deux semaines pour tourner l'intégralité du film, dont le contenu a été guidé par Joseph Staline en personne. La première du film était prévue le 7 novembre 1937, pour marquer le 20e anniversaire de la Révolution d'octobre.

Cependant, les choses ont terriblement mal tourné lors de la première en octobre. Il y a eu d'innombrables problèmes techniques et la diffusion a dû être interrompue à 15 reprises. À la fin du film, tout le monde dans la salle attendait la réaction de Staline avec une expression plutôt abasourdie. Et le dirigeant soviétique a commencé à applaudir. Ceux qui l'entouraient ont eux aussi éclaté en acclamations. Le succès du film a été phénoménal. Après tout, c'était le tout premier film sur Lénine…

Les acteurs soviétiques Boris Chtchoukine (à droite) et Nikolaï Okhlopkov (à gauche) dans le film Lénine en octobre

Mais dans les cercles cinématographiques professionnels, les pairs de Romm ont eu des réactions mitigées face à cet opus. « Ce film me rappelle un concert dans lequel une excellente chanteuse a chanté mais c’est son mari dentiste arrive sur scène pour tirer sa révérence », a déclaré le cinéaste soviétique Alexander Dovjenko.

Lénine en 1918 interprété par le charismatique Boris Chtchoukine

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Après la sortie du film, le réalisateur a été invité à y ajouter quelques détails importants, tels que la prise d'assaut du palais d'hiver à Petrograd et l'arrestation du gouvernement provisoire. Romm a en réalité été obligé de faire un autre biopic intitulé Lénine en 1918, qui est sorti en 1939. Il a reçu le prix Staline pour les deux films.

Après la mort de Staline en 1953, Romm a réédité les deux films de Lénine, supprimant toutes les références à Staline.

« Rêve » ultime

« Un réalisateur est quelqu'un qui préside à une série d'accidents », a dit un jour le grand cinéaste américain Orson Welles. Romm est passé outre ses films sur Lénine et a tourné une nouvelle page. Au début des années 40, il réalise son chef-d’œuvre intemporel Rêve, avec Faïna Ranevskaïa.

Faïna Ranevskaïa dans le film Rêve

Son portrait de madame Rosa Skorokhod, une femme autoritaire et toxique qui dirige une pension, a catapulté l'actrice de génie vers la gloire.

Le film a été un succès international, atteignant le public de l'autre côté de l'Atlantique, y compris le président américain de l'époque Franklin D. Roosevelt.

Le nazisme droit dans les yeux

Romm a longtemps essayé de décoder la nature horrible et barbare du nazisme. Une excellente compréhension de l'histoire et de la psychologie l'a aidé à creuser suffisamment pour réaliser des films assez peu orthodoxes sur ce thème.

Mikhaïl Romm

En 1944, Romm a dévoilé son nouveau drame, Matricule 217, mettant en vedette Elena Kouzmina. Il détaillait l'histoire d'une jeune femme soviétique transportée en Allemagne et réduite en esclavage par les nazis.

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Tatiana Krylova est vendue en esclavage pour 15 marks. La femme se retrouve dans une famille allemande ordinaire, où elle est traitée comme un animal. Elle n'a pas de nom humain, pas de passé et pas d'avenir, seulement une matricule. Après l'occupation nazie de l'Union soviétique au début des années 40, les Allemands ont utilisé des millions de Russes, d'Ukrainiens et de Biélorusses comme travailleurs forcés (ou Ostarbeiters, littéralement « travailleurs de l'Est »).

Romm a reçu un autre prix Staline pour le film, qu'il a co-écrit avec son ami et scénariste Evgueni Gabrilovitch. En 1946, il remporte également le Grand Prix de l'Association des auteurs du meilleur réalisateur au premier Festival international du film de Cannes.

C’était la première fois, mais pas la dernière, que Romm tentait de retracer les origines du nazisme allemand. Plusieurs de ses films, comme Mission secrète (1950) et Meurtre dans la rue Dante (1956), dépeignaient la montée de la violence et de l’oppression.

Années de dégel

Romm a pu enfin respirer librement pendant le dégel culturel des années Khrouchtchev. Tel un prophète, il prévoyait l'essor de la science en URSS. Au début des années 1960, il sort son nouveau drame, Neuf jours d’une année. Ce film était un bijou absolu, comme un nouveau départ et une occasion de se redéfinir.

Alexeï Batalov et Innokenti Smoktounovski dans le film Neuf jours d'une année

Neuf jours d’une année évoquait deux scientifiques nucléaires : un grand idéaliste et un cynique inconditionnel. Dmitri Goussev (joué par Alexeï Batalov) est aux prises avec les conséquences de son travail après avoir été exposé à des radiations mortelles lors d'une expérience dans un laboratoire secret en Sibérie. Son temps est compté. Son idéalisme est peut-être futile, mais il le brandit comme une médaille. Son rival ami/ennemi (joué par Innokenti Smoktounovski) est quant à lui l'incarnation du scepticisme.

Le film de Romm a remporté un Globe de Cristal au Festival international du film de Karlovy Vary en 1962.

« Fascisme ordinaire »

En 1965, Romm a réalisé un film qui définissait toute une décennie, ou plutôt un siècle. Son opus magnum, intitulé Fascisme ordinaire  (Obyknovenny faschizm) était narré par Romm et co-écrit par Maïa Tourovskaïa et Iouri Khanioutine.

C’est un documentaire sans concession sur les horreurs et les origines du nazisme. Romm a repoussé les limites du désespoir humain avec son film non conventionnel, inondé d'images sinistres, principalement tirées des archives nazies ainsi que des archives personnelles d'Hitler.

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Le documentaire expose à la fois le système totalitaire de l’Union soviétique et les crimes de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, établissant des parallèles entre les deux maux dévastateurs.

« Je me souviens parfaitement de l'époque où l'idée même de comparer le nazisme et le communisme me paraissait blasphématoire. Cependant, lorsque le documentaire révélateur Fascisme ordinaire est sorti, la plupart de mes amis et moi avons totalement souscrit à l'agenda caché du réalisateur - montrer une similitude terrible, inconditionnelle et infernale entre les deux régimes », a rappelé l'écrivain de science-fiction soviétique Boris Strougatski.

Dans son documentaire puissant, Romm a utilisé tous les moyens visuels, de la musique aux images d'archives, pour déconstruire et passer au crible la tyrannie totale et la tragédie humaine. Certaines images sont violentes et profondément dérangeantes. Le réalisateur regardait chaque personne dans les yeux, que ce soit l'œil de la victime ou celui de l'agresseur.

«Triomphe de la violence» (Fascisme ordinaire)

À l'époque soviétique, le film a été retiré de la grande distribution et brièvement banni des cinémas après que le deuxième secrétaire du Parti communiste, le gardien de l'idéologie soviétique Mikhaïl Souslov, eut posé une question rhétorique au réalisateur : « Mikhaïl Ilitch, pourquoi nous détestez-vous tant ? ». La réponse, bien sûr, était dans le film.

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