Les trésors architecturaux du monastère Saint-Cyrille-Belozersk

L'historien et expert en architecture William Brumfield nous emmène à la découverte des sites et de l'histoire de l'un des ensembles religieux les plus remarquables du nord de la Russie.

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Kirillov. Monastère Saint-Cyrille-Belozersk, vue sud sur le lac de Sivere. Au centre avec coupole verte : cathédrale de la Dormition. Au bout à droite : infirmerie et église Saint-Euthyme.

Au cours de la renaissance du monachisme au XIVe siècle à Moscou sous la direction de Saint Serge de Radonège, les moines missionnaires se sont rendus dans des régions éloignées du nord pour mettre à l’épreuve leur foi et leur dévouement. Dans le même temps, les princes moscovites ont soutenu leurs efforts, qui non seulement permettaient de propager la foi orthodoxe, mais également de consolider l'expansion territoriale de Moscou dans les riches forêts de l'extrême nord. L'un des monuments les plus caractéristiques de cette époque est le monastère Saint-Cyrille-Belozersk. Avec ses murs massifs, ses tours en briques et ses nombreuses églises, ce monastère était l'un des sites les plus imposants du nord de la Russie. Son emplacement, sur le lac de Siversk, près de la rivière Cheksna, était à la fois pittoresque et stratégiquement important.

Église Saint-Jean Climaque au-dessus de la Sainte porte, vue nord. À droite : Chambre du Trésor.

À l'été 1909, le chimiste et photographe russe Sergueï Prokoudine-Gorski (voir l'encadré ci-dessous) a visité le monastère au cours de son périple visant à photographier la diversité de l'Empire russe au début du XXe siècle. Une comparaison de la vue de Prokoudine-Gorski sur le monastère depuis la rive sud du lac avec la mienne, prise près d'un siècle plus tard, montre peu de changements dans l'apparence générale du site. Mais Prokoudine-Gorski a également photographié les églises dans les murs du monastère, et pas uniquement la cathédrale centrale de la Dormition. D’autres joyaux des XVIe et XVIIe siècles apparaissent dans ses photographies ainsi que dans les miennes.

Inspiré d'une vision

Église Saint-Jean Climaque au-dessus de la Sainte porte, vue nord-est.

La fondation du monastère peut être datée à 1397, lorsque le moine Cyrille (Kirill) de Belozersk (1337-1427) est arrivé au lac de Siversk et a aménagé une habitation troglodyte pour lui-même. Cyrille avait prononcé des vœux monastiques dans le puissant monastère Simonov de Moscou et était devenu disciple de Saint Serge, qui soutenait sa détermination. Inspiré par une vision de la Vierge Marie, il s'est rendu dans la région de Beloïe Ozero (lac Blanc) puis de là au lac de Siversk.

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Cyrille a été rejoint par le moine Ferapont, qui l'année suivante a fondé une communauté monastique sur le lac Borodavo, à proximité. Le noyau du monastère s'est rapidement formé et Cyrille l'a consacré à la vénérée Dormition de Marie, Mère de Dieu. Cyrille a été canonisé par l'Église orthodoxe russe en 1547.

Sainte porte. Large passage, vue vers la cathédrale de la Dormition.

Au cours des débuts turbulents du XVe siècle, le monastère Saint-Сyrille a joué un rôle clé dans le maintien de la stabilité dynastique de Moscou. À ce titre, il a reçu des dons qui, au XVIe siècle, en ont fait l'un des plus grands de Moscovie, le deuxième en taille après celui de la Trinité-Saint-Serge près de Moscou.

Patronage notable

Sainte porte. Large passage, baie sud, arc et voûte.

Comme c’était de coutume dans la Russie médiévale, le monastère d'origine a été construit en rondins. La première structure du monastère construite en brique et en pierre fut la cathédrale de la Dormition, commencée en 1496 et agrandie avec de petites églises attachées sur son flanc est au cours des deux siècles suivants.

Un soutien majeur pour le monastère est venu de Vassili III (1479-1533), grand-prince de Moscou, qui en 1528 y a fait un pèlerinage avec sa deuxième épouse, Elena Glinskaïa, afin de prier pour la naissance d'un fils et héritier. Basile a par la suite parrainé deux églises en briques dans le monastère, y compris l'église de la décapitation de Jean-Baptiste, qui est devenue le noyau d'un autre monastère. La consécration à Jean-Baptiste était associée à la naissance de son fils Ivan IV en 1530.

Église Saint-Jean Climaque au-dessus de la Sainte porte, vue sud.

Ainsi, le monastère fondé par Saint Cyrille a fini par être composé de deux monastères - dédiés respectivement à la Dormition et à Jean-Baptiste, avec en plus une colonie pour les travailleurs. Les dons continus d'Ivan IV (le Terrible) et de la cour de Moscou ont fait du monastère l'un des plus grands de Russie, surpassé uniquement par le monastère de la Trinité-Saint-Serge.

Croissance et expansion

Église Saint-Jean Climaque au-dessus de la Sainte Porte, vue sud.

L'ensemble du complexe monastique était protégé par un système de murs qui a subi plusieurs étapes d'expansion. La Sainte Porte, l'entrée principale du monastère de la Dormition depuis le nord, a été construite en 1524 et se composait de deux passages, dont le plus grand était ouvert les jours fériés pour accueillir les nombreux pèlerins. En 1585, les passages ont été peints avec des fresques représentant des images de dévotion, y compris des médaillons de saints liés par une vigne entrelacée - semblable au motif de l'Arbre de Vie.

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Église de Saint-Jean Climaque au-dessus de la Sainte Porte. Intérieur, vue vers l'est en direction de l’iconostase.

La Sainte Porte a servi de base à la construction en 1572 de la magnifique église de Saint-Jean-Climaque, que Prokoudine-Gorski a photographiée du nord et du sud (à l'intérieur du monastère). Dédiée au théologien byzantin et saint patron du deuxième fils d'Ivan le Terrible, Ivan (1554-81), l'église avait un autel secondaire dans son coin sud-est dédié au guerrier martyr Théodore Stratilates, saint patron du troisième fils et successeur d'Ivan le Terrible, Fiodor (1557-98),

La façade de l'église Saint-Jean est divisée par des bandes verticales en trois travées au-dessus des deux arcs du portail. Au sommet se trouve une bande de briques décoratives typique de l’architecture d’églises de l'ancienne ville de Pskov. Au-dessus de ses pignons courbes (zakomary), la ligne de toit comportait à l'origine deux rangées d'éléments décoratifs connus sous le nom de kokochniki.

Église Saint-Euthyme, vue nord-ouest. Arrière-plan gauche : Grande infirmerie.

Après les dommages causés par l’incendie au XVIIIe siècle, le toit a été remplacé par une couverture à quatre pentes et la coupole a été remplacée par une forme baroque. Malgré ces changements, l'église sert toujours de « phare » dans l'entrée imposante du complexe principal du monastère. Visible à droite dans la vue nord de Prokoudine-Gorski se trouve la Chambre du Trésor, construite au XVIe siècle et agrandie au XVIIe.

Au début du XVIIe siècle, les murs du monastère permirent de se défendre contre les maraudeurs pendant la crise dynastique et le conflit généralisé connu sous le nom de Temps des troubles. Un rétablissement prolongé n'a commencé qu'après l’accession au trône de la dynastie des Romanov en 1613.

Église Saint-Euthyme, vue nord-ouest. À droite : école religieuse.

Le milieu du XVIIe siècle a vu de modestes ajouts aux sanctuaires du monastère, comme l'église de l'hôpital dédiée à Saint-Euthyme le Grand (1646), avec sa tour en chapiteau soutenant une unique coupole. Les murs se terminent par une bande de briques décoratives qui est particulièrement visible au-dessus de l'abside du côté est. La Grande infirmerie est visible en arrière-plan.

Église Saint-Euthyme, vue ouest.

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Bien que sa tour distinctive rappelle les églises construites un siècle plus tôt sous le règne d'Ivan, la structure de base de l'église Saint-Euthyme est proche de celle de l'église Saint-Epiphane de Chypre, achevée un an plus tôt à l'angle nord-est de la cathédrale de la Dormition pour servir de chambre funéraire pour le prince Fiodor Teliatevski.

De rempart à musée

Église Saint-Euthyme, vue nord. 

La fortune du monastère a augmenté dans la seconde moitié du XVIIe siècle, lorsque le tsar Alexis Mikhaïlovitch a décidé de le reconstruire en tant que rempart imprenable pour les domaines vitaux du nord de Moscou. Par chance, aucune armée hostile ne s'est approchée de la citadelle qui avait été agrandie aux prix de si grands efforts.

Église Saint-Epiphane, vue nord-est.

L'importance stratégique du monastère Saint-Cyrille s’est peu à peu réduite, conduisant à sa désuétude au cours des XVIII-XIXe siècles. À la fin du XIXe siècle, un regain d'intérêt pour le patrimoine médiéval de la Russie a conduit à des efforts de restauration qui se sont poursuivis au début de la période soviétique. En 1924, le premier musée a été créé dans le monastère. La vague de répression idéologique dans les années 1930 a sapé une grande partie de ce travail et a conduit à des pertes matérielles, telles que la fonte du remarquable ensemble de cloches du monastère.

Après la Seconde Guerre mondiale, le musée du monastère Saint-Cyrille-Belozersk a commencé à retrouver son potentiel culturel. Le musée et le territoire du monastère sont devenus un dépositaire majeur des trésors culturels russes, avec une excellente galerie d'art religieux historique. Une partie du monastère a désormais été restituée à l'Église orthodoxe. En 2017, le monastère a célébré son 620e anniversaire, signe de son importance durable dans l'histoire de la Russie.

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Monastère Saint-Cyrille-Belozersk. Ensemble architectural, vue est. De gauche à droite : l'église Saint-Cyrille-Belozersk, la cathédrale de la Dormition, l'église Saint-Vladimir, l'église Saint-Épiphane. 15 juillet 1999.

Au début du XXe siècle, le photographe Russe Sergueï Prokoudine-Gorski a mis au point un processus complexe pour la photographie couleur. Entre 1903 et 1916, il a voyagé au travers de l'Empire russe, et a pris plus de 2 000 photographies en utilisant ce processus, qui impliquait trois expositions sur une plaque de verre. Il a quitté la Russie en août 1918, et s'est finalement installé en France avec une grande partie de sa collection de négatifs sur plaque de verre. Après sa mort à Paris en septembre 1944, ses héritiers ont vendu la collection à la bibliothèque du Congrès américaine. Cette dernière a digitalisé la collection de Prokoudine-Gorski et l'a mise en libre-accès pour le public au début du XXIe siècle. Un grand nombre de sites internet russes en proposent désormais des versions. En 1986, l'historien de l'architecture russe et photographe William Brumfield a organisé la première exposition des photographies de Prokoudine-Gorski à la bibliothèque du Congrès américaine. À partir de 1970, Brumfield, travaillant alors en Russie, a photographié la majorité des sites visités par Prokoudine-Gorski. Cette série d'articles juxtaposera les vues de Prokoudine-Gorski sur les monuments architecturaux avec les photographies prises par Brumfield plusieurs décennies plus tard.

Dans cet autre article, William Brumfield vous propose l’incroyable récit de l’icône disparue de Smolensk.

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