Cathédrale de la Dormition de Smolensk: le mystère de l’icône disparue

Avant qu'il ne se volatilise, des photos de ce célèbre trésor ont pu être réalisées.

Avant qu'il ne se volatilise, des photos de ce célèbre trésor ont pu être réalisées.

William Brumfield
Cette représentation de la Vierge Marie a survécu aux guerres et aux occupations, avant de disparaître de manière inexpliquée durant la Seconde Guerre mondiale.

Crédit : William BrumfieldCrédit : William Brumfield

Au début du XXe siècle, le chimiste et photographe russe Sergueï Prokoudine-Gorski inventa un procédé complexe de photographie couleur (voir encadré ci-dessous). Désireux d'utiliser cette nouvelle méthode pour immortaliser la richesse de l'Empire russe, il photographia de nombreuses villes historiques, parmi lesquelles se distingue tout particulièrement celle de Smolensk, qu'il visita durant l'été 1911 afin de documenter les sites reliés à l'invasion napoléonienne de 1812. Un siècle plus tard, en 2006 et en 2014, je suis allé photographier ces mêmes sites.

L'élément dominant le paysage de Smolensk est la monumentale Cathédrale de la Dormition de la Vierge, érigée sur une colline au beau milieu de la ville. Sergueï Prokoudine-Gorski ne s'est pas contenté de photographier l'extérieur du bâtiment : à l'intérieur, il a également pris en photo la relique la plus sacrée des lieux, l'Icône de la Mère de Dieu de Smolensk. Cette photographie a acquis une renommée exceptionnelle, non seulement en raison du défi technique qu'elle représentait (un intérieur sombre éclairé uniquement par la lumière naturelle) mais aussi parce que, par la suite, l'icône se volatilisa au cours des deux années durant lesquelles la ville fut sous occupation allemande, entre mi-juillet 1941 et fin septembre 1943.

Crédit : Sergueï Prokoudine-GorskiCrédit : Sergueï Prokoudine-Gorski

En perpétuel mouvement

Chaque icône orthodoxe est sacrée, mais celle de Notre Dame de Smolensk était particulièrement vénérée. D'après les récits traditionnels orthodoxes, elle faisait partie des icônes peintes par Saint Luc qui, selon la croyance, avait défini ce que l'on appelle la représentation de l'« Odigitria » (signifiant en grec « Celle qui montre la voie »), dans laquelle Marie porte le Christ, enfant, de son bras gauche, et le montre de la main droite.

Grâce au soutien de l’empereur, la représentation fit chemin depuis Jérusalem jusqu’à l'Église de Sainte Marie de Blachernae, à Constantinople, sous la protection de l'Impératrice Pulchérie (398–453), qui fut canonisée par les Églises catholique et orthodoxe pour son rôle dans la consolidation de la Chrétienté. D'après les registres de l'église, l'Empereur byzantin Constantin IX Monomaque fit don de l'Odigitria à sa fille Anastasia (ou Anna, son nom précis restant incertain) en 1046, à l'occasion de son mariage à Vsevolod, le fils du Grand Prince de Kiev, Iaroslav le Sage.

Après la mort de Vsevolod, l'icône fut transmise en héritage à son fils, Vladimir II Monomaque (1053–1125 ; son nom byzantin a été hérité de sa mère), qui joua un rôle considérable dans l'expansion du pouvoir et du territoire de la Rous' médiévale. Vers 1095, Vladimir transféra l'icône de Tchernigov, la principauté dont il était originaire, à Smolensk, où en 1101 il entreprit la construction du bâtiment originel de la Cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu. L'icône fut finalement installée dans l'édifice, achevé dans les années 1140 par le petit fils de Monomaque, Rostislav Mstislavich (1110–1167), qui dirigea Smolensk de 1125 à 1160.

Crédit : Sergueï Prokoudine-Gorski
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En 1239, la cathédrale et l'icône survécurent miraculeusement à une attaque mongole. La relique fut apportée en 1398 à Moscou par la Princesse Sophie, épouse du Grand Prince Vassili Ier, fils de Dimitri Donskoï. L'icône demeura dans la Cathédrale de l'Annonciation, au sein du Kremlin, jusqu'en 1456, lorsque, à la demande de l'évêque de Smolensk, l'Odigitria fut rétrocédée par le Grand Prince Vassili II. Avant son retour, on en réalisa une copie en tout point fidèle destinée à être exposée dans la Cathédrale de l'Annonciation du Kremlin, où elle restera jusqu'en 1525, lorsqu'elle fut transférée à la Cathédrale de l'Icône de la Mère de Dieu de Smolensk, nouvellement construite au couvent de Novodievitchi à Moscou.

Au début du XVIIe siècle, la Cathédrale de la Dormition de Smolensk fut sérieusement endommagée lors d'un siège polonais, au cours de la catastrophique crise dynastique connue sous le nom de « Temps des troubles ». Mais là encore, l'icône survécut. Après le retour de la ville sous le contrôle de Moscou, en 1654, on reconstruisit la Cathédrale de la Dormition au même endroit. Des défis architecturaux prolongèrent néanmoins le chantier de plusieurs décennies, avant que l'intérieur ne soit achevé en 1772.

Intérieur et façade majestueux

Le gros des travaux fut réalisé dans les années 1730 – 1740, soit lorsque la Cathédrale acquit sa forme actuelle, fortement influencée par le Baroque ukrainien. Ce style est en effet particulièrement reconnaissable à l'intérieur, où figure une sublime iconostase, dont le cadre ouvragé et les rangées d'icônes ont été créés par un groupe d'artistes et d'artisans supervisés par le maître ukrainien Sila Troussitski. Une partie de la première rangée d'icônes est visible en arrière plan de la photographie de Prokoudine-Gorski. Par ailleurs, mes clichés, pris en 2006 et 2014, donne une idée de la grandeur de la réalisation.

La mise en valeur de l'intérieur se poursuivit avec la création, en 1743–1746, des baldaquins finement sculptés et des kiots (mobilier servant à protéger une icône) situés à proximité de l'iconostase et à la base des imposantes colonnes de la cathédrale. La plus notable de ces installations contenait l'Icône de la Mère de Dieu de Smolensk.

Crédit : William Brumfield
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Au début du mois d'octobre 1812, alors que l'armée de Napoléon se rapprochait, l'icône de Smolensk fut évacuée à Moscou. Avant que n'éclate l'épique bataille de Borodino, elle fut d'ailleurs exposée lors d'une procession au Kremlin. Cependant, lorsque Moscou fut elle-même menacée, l'icône de Smolensk trouva refuge à Iaroslavl. Miraculeusement, la Cathédrale de la Dormition sortit indemne du violent assaut que subit la ville, et fut protégée jusqu'à ce que les Français n'abandonnent Smolensk, en octobre. En novembre 1812, l'icône, dans son cadre travaillé de métal, retourna à la Cathédrale de la Dormition, où Prokoudine-Gorski la photographia quasiment un siècle plus tard.

Défiant encore toutes les probabilités, la Cathédrale de la Dormition de Smolensk survécut ensuite à deux longues batailles, en 1941 et 1943. Durant les 26 mois d'occupation allemande, elle fut fermée et protégée, mais sa miraculeuse icône manquait à l'appel lorsque la ville, en ruines, fut reprise. Cela constitua une perte majeure pour la culture russe, d'autant plus que cette antique relique n'avait jamais été étudiée avec des méthodes scientifiques avancées.

L'espace contenant initialement l'original de l'Odigitria de Smolensk est à présent occupé par une copie peinte en 1602 pour une église voisine, située au dessus de la Porte du Dniepr, dans l'enceinte nord de la forteresse de Smolensk. Le baldaquin, sous lequel cette copie conforme reste un objet de profonde vénération, est visible sur mes photographies de 2006 et 2014.

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