Pourquoi la seule école du Bolchoï à l’étranger se trouve au Brésil

Culture
ANNA GALAÏDA
Il y a 20 ans, parmi ses fondateurs figuraient les principaux maîtres du ballet moscovite et aujourd’hui ses anciens élèves brillent sur la scène du Bolchoï et dans les troupes d’Europe et d’Amérique.

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La ville brésilienne de Joinville, dans l'État de Santa Catarina, est le seul endroit du monde en dehors de la Russie où fonctionne une école du ballet du Bolchoï. Comment est-elle parvenue à faire en sorte que ses promus soient à prix d’or aux quatre coins de la planète ? Russia Beyond en a discuté avec Anna Koblova, professeur de danse classique. Au Brésil, elle partage avec ses élèves son expérience d’artiste du Bolchoï et de diplômée de l’Académie de chorégraphie de Moscou ainsi que de l’Académie russe des arts du théâtre.

Plus de 12 000 km séparent Moscou de Joinville. Pourquoi cette petite ville brésilienne a-t-elle été choisie pour créer une école du théâtre du Bolchoï ?

Joinville est une ville industrielle dans l’État de Santa Catarina, un des plus grands et des plus prospères du Brésil. À la fin des années 1990, c’est Luiz Henrique, ce passionné ayant beaucoup fait pour le développement de la culture, qui occupait le poste de gouverneur de l’État.

Joinville accueillait l’un des festivals de danse les plus grands du pays, qui comprenait différents courants de la chorégraphie – la danse contemporaine, classique, urbaine, nationale et même le hip-hop. Luiz Henrique a réalisé que si la ville avait un tel festival, elle avait besoin d’une école de ballet et de son propre théâtre. Cet homme était un maximaliste et lorsqu’il s’est mis cette idée en tête, il a jugé que, l’école de ballet russe étant considérée comme la meilleure au monde, il fallait créer au Brésil une école de ballet russe. Il est venu à Moscou et est parvenu à rencontrer Vladimir Vassiliev, à l’époque directeur général du Bolchoï. Ce dernier a soutenu l’idée. C’était l’époque de la croissance économique du Brésil, il y avait beaucoup d’argent pétrolier et l’école a été érigée pratiquement en un an, obtenant le statut de projet social. Ensuite, il était prévu de construire un théâtre pour que soit un complexe uni, comme dans les principales capitales du ballet du monde – l’école fournit ses cadres au ballet. Mais, il y a quelques années, Luiz Henrique a quitté ce monde, avant de mener à bien ce projet. Toutefois, il me semble, la ville comprend son importance et il verra le jour, mais plus tard que prévu.

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L’école continue-t-elle à fonctionner en tant que projet social ?

Parmi nos élèves nous comptons des enfants issus de familles pauvres ainsi que des enfants doués pour le ballet – tous ceux qui passent le concours, où il y a 120 personnes pour une place. L’école prend en charge l’alimentation de ses élèves, l’uniforme scolaire, le suivi médical, la bibliothèque et tout le matériel scolaire. Pendant huit ans, les enfants sont entièrement pris en charge.

Mais la pression est énorme : à l’école primaire la première moitié de la journée est réservée à l’enseignement de ballet et la deuxième au programme scolaire général, dans un autre établissement. Pour l’école secondaire c’est le contraire : le matin le programme d'enseignement général et le soir les matières spéciales et les répétitions.

D’ailleurs, les élèves de Joinville ou de l’État de Santa Catarina ne sont pas les seuls qui étudient dans l’école – nous avons des élèves du Brésil dans son ensemble, ainsi que du Paraguay, d’Uruguay, d’Argentine. Tous bénéficient du financement de cet État brésilien et des sponsors.  

C’est-à-dire que l’école ne bénéficie pas que du soutien étatique, mais aussi de celui du privé ?

Bien sûr. À lui seul, le soutien étatique ne suffit jamais, vu que l’école de ballet a beaucoup de dépenses. Des sponsors physiques et moraux ainsi que des parrains aident. Qui plus est, ces corporations ne sont pas toutes brésiliennes – tout désireux, toute personne physique peut parrainer le projet. L’aide ne se résume pas au financement, mais peut également consister en des services. Par exemple, toute personne peut choisir l’option qui permette de verser 2 réals au profit de l’école à chaque fois qu’elle paie les charges communales. Donc, l’école est parrainée par beaucoup de personnes et les gens ressentent leur implication dans notre mission. Quant à nous, cela nous permet d’être absolument honnêtes dans notre enseignement – les facteurs supplémentaires, tels le prix des études qui auraient pu influencer le processus d’enseignement, n’existent tout simplement pas.

Si l’enfant est doué – il étudie, si ses compétences ne sont pas suffisantes – il quitte l’école. Certes, l’État débloque l’argent pour un nombre précis d’étudiants, mais vu notre concours, des prétendants aux places vacantes existent toujours. Sans aucun doute – le processus d’apprentissage du ballet est compliqué. Par exemple, nous avons 20 filles dans une classe de l’école primaire, mais seules neuf sont arrivées à la classe de promotion. En même temps, 11 garçons figurent parmi les diplômés et il s’agit d’un non-sens lorsque dans une école de ballet le nombre de garçons prévaut sur celui des filles.

Compte tenu du fait que les principaux théâtres de Brasilia et de Rio de Janeiro ne fonctionnent pratiquement pas, aidez-vous vos promus à trouver du travail une fois leurs études terminées ?

Ce qui fait l’objet de notre fierté, c’est le fait que 75% des promus travaillent dans le domaine de leur spécialité, d’ailleurs, pratiquement tous en tant que solistes. Ceux qui restent dans le corps de ballet ne sont pas nombreux. D’habitude, les meilleurs diplômés restent dans le Jeune ballet, qui fonctionne auprès de notre école. Ils participent aux tournées et touchent un salaire qu’ils économisent d’habitude pour participer ensuite aux sélections dans des théâtres étrangers. Les statistiques montrent qu’actuellement toutes les compagnies de danse allemande comptent dans leurs rangs nos promus. Nos élèves dansent dans l’American Ballet Theatre, dans l’ancienne troupe de Maurice Béjart en Suisse, à Kazan, à Ekaterinbourg. Sur le site de notre école, il y a une section où on recueille les informations sur les sélections prévues dans les troupes de ballet d’Amérique et d’Europe. D’ailleurs, nos élèves restent en contact avec l’école, et dès qu’il y a des places dans une troupe, ils nous en informent. Les concours sont un autre moyen de trouver du travail. Le scénario idéal est celui qui a eu lieu il y a un an et demi à Perm, lorsque notre équipe s’y est rendue pour participer au concours Arabesque. À son issue, plusieurs personnes ont reçu l’invitation de faire partie de la troupe du Théâtre d’opéra et de ballet de Perm.

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Les liens avec le Bolchoï persistent-ils ? Devez-vous faire preuve d’un niveau professionnel pour préserver le statut d’école du Bolchoï ?  

Tout d’abord, nos étudiants ont un programme qui est identique à celui de l’Académie de chorégraphie de Moscou, ils ont les mêmes disciplines – la danse classique, populaire, en duo, l’histoire du ballet, l’histoire du théâtre, la chorégraphie contemporaine, le répertoire, les concerts. Le directeur artistique de l’école est Pavel Kazarian, qui, tout comme moi, a fait ses débuts au Bolchoï. L’année dernière, nos professeurs, parmi lesquels comptent nos anciens élèves, sont allés faire un stage au Bolchoï. Donc ils ont eu l’occasion de comparer ce qui se passe à l’école avec les processus en cours au Bolchoï.

En tant qu’élève de Nina Semizorova et de Svetlana Adyrkhaeva, je considère que je suis un maillon qui lie le Brésil à la Russie. À Joinville, les classes pour hommes sont animées par Dmitri Afanassiev, ancien soliste du Bolchoï. Malheureusement, Galina Kravtchenko, qui a patronné l’école avant 2017, n’est plus parmi nous. L’école bénéficie d’un énorme soutien grâce à l’image de marque internationale du Bolchoï, ce qui exige qu’on soit dignes de ce niveau. En ce qui me concerne, je peux dire que ce sentiment, je l’éprouve non seulement en classe, mais aussi dans la vie privée. 

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