Avant-garde russe: pourquoi la nouvelle exposition du Centre Pompidou est-elle incontournable?

Reuters
L’exposition «Chagall, Lissitzky, Malevitch. L'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922)», qui sera inaugurée le 28 mars à Beaubourg, n’est, au cours de ces dernières années, pas la première tentative du musée de mettre en lumière ce phénomène russe. Mais Russia Beyond est sur le point d’avancer devant vous de solides arguments pour vous prouver qu’il faut absolument s’y rendre à nouveau.

1. Découvrir une ville provinciale devenue centre de l’avant-garde

Vitebsk est une paisible ville de province se trouvant à présent sur le territoire de la Biélorussie, qui était il y a 100 ans à l’extrémité occidentale du jeune État soviétique. Au gré des événements c’est précisément cette localité qui est devenue pour un peu plus de trois ans un véritable laboratoire révolutionnaire et l’incarnation vivante des idées avant-gardistes. D’après les quelques photographies ayant survécu et les souvenirs des contemporains, on peut entrevoir avec clarté le monde dont rêvaient les artistes ayant accueilli avec enthousiasme la révolution. En effet on y voit une ville ornée d’affiches suprématistes, tandis que le réalisme est relégué au passé et qu’un nouvel art s’immisce dans le quotidien. Les chercheurs appellent même cette période « la renaissance suprématiste de Vitebsk ».

Marc Chagall

Tout a commencé lorsque Marc Chagall, né dans cette ville et ayant étudié à Saint-Pétersbourg et Paris, a, après la Révolution, été promu « commissaire aux beaux-arts » du gouvernement de Vitebsk. En 1918 il a alors reçu la possibilité d’ouvrir une École populaire, accessible à tous ceux qui le désiraient, indépendamment de leur âge ou de leur situation matérielle. Il y a ainsi convié Lissitzky, puis Malevitch. Les convaincre n’a pas été difficile, les denrées se faisaient rares à Moscou, alors que Vitebsk était alors encore bien approvisionnée. Un manoir, confisqué à un banquier, a alors été confié à l’école, et lorsque les cours ont débuté, l’établissement comptait déjà 120 étudiants, principalement issus de familles juives peu fortunées (la ville de Vitebsk étant alors majoritairement peuplée de Juifs).

Professeurs de l'école populaire des beaux arts. Vitebsk, 26 juillet 1919. Assis de gauche à droite : El Lissitzky, Vera Ermolaeva, Marc Chagall, David Yakerson, Iouri Pen, Nina Kogan, Alexandre Romm. Debout : un élève de l'école

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Ce triomphe n’a cependant été que de courte durée, puisqu’à partir de 1921 la situation a commencé à se détériorer, la guerre civile ayant épuisé les stocks, et les bolcheviks ayant compris qu’un art tout à fait différent leur était nécessaire. Durant le printemps 1922 est sortie « diplômée » la seule et unique promotion de cette école, après quoi Malevitch et les élèves ont quitté Vitebsk, mettant fin à la gloire avant-gardiste de la ville.

2. Faire la connaissance de nouveaux avant-gardistes

Dans l’intitulé de l’exposition figure le nom de trois artistes majeurs, Chagall, Lissitzky et Malevitch. Néanmoins celui de leurs disciples et confrères n’en est pas moins important pour l’histoire de l’avant-garde, bien que moins largement connu. Dans cette exposition sont présentés 250 œuvres provenant de la galerie Tretiakov, du Musée russe, des musées de Vitebsk et de Minsk, du Van Abbemuseum d’Eindhoven, du Centre Pompidou lui-même et de collections privées. Parmi eux, les travaux de Vera Ermolaeva, qui a développé sa propre voie du cubisme, de Robert Falk, qui avait un atelier cézanniste, de David Yakerson, qui enseignait la sculpture, et de fidèles élèves de Malevitch tels que Nikolaï Souïetine, Ilia Tchachnik, Anna Kagan, Lasar Chidekel et Efim Roïak, constitueront certainement des découvertes pour les visiteurs européens et américains (l’exposition sera ensuite transférée au Musée juif de New York).

3. Apprendre où et comment est né l’UNOVIS

UNOVIS. Juillet 1922, au moment de sa dissolution. Vitebsk. Malevitch est le second en partant de la gauche au second rang.

L’un des principaux événements de la « renaissance de Vitebsk » est sans aucun doute l’apparition, début 1920, du groupe UNOVIS, acronyme pour « Champions du Nouvel Art ». Il s’agissait d’une sorte de « parti du suprématisme », s’étant formé autour d’un leader, en l’occurrence Kasimir Malevitch, et se composant d’environ 40 de ses élèves et disciples. Ils étaient à la tête du suprématisme non seulement par le biais du courant artistique, mais aussi par celui d’un programme de vie, et aspiraient à appliquer partout son esthétique. Ses membres se cousaient un carré noir (en référence à l’œuvre de Malevitch) sur leur manche et élevait la création collective au-dessus de la création personnelle, et ne plaçaient d’ailleurs pas d’étiquette près des œuvres lors des expositions. Le public devait en effet voir un style unique, sans que son attention ne soit perturbée par des noms concrets.

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Le groupe réalisait des affiches, des magazines, des panneaux publicitaires, organisait des fêtes urbaines, imprimait des brochures et journaux muraux – carrés de couleurs, angles droits et cercles envahissaient alors le paysage urbain. Les autorités de la ville ont un premier temps soutenu l’UNOVIS, lui commandaient des bannières pour les façades des bâtiments, des banderoles de fête ou encore une peinture suprématiste pour les tramways. Les membres de l’UNOVIS aimaient par ailleurs les slogans vifs. L’un des plus répandus était : « Le renversement de l’ancien monde des arts sera dessiné sur vos paumes ! ». En 1920, l’UNOVIS a assuré deux représentations théâtrales, reproduisant le célèbre opéra futuriste de Mikhaïl Matiouchine et d’Alexeï Kroutchenykh Victoire sur le soleil, présenté pour la première fois en 1913 à Saint-Pétersbourg, et ont ainsi mis en scène un ballet suprématiste. Malevitch était si impliqué dans l’UNOVIS qu’il a par ailleurs baptisé sa fille Una.

Kazimir Malevitch

4. Déterminer de quel côté vous êtes dans le conflit Chagall-Malevitch

Ces deux-là ont été collègues et ont même habité dans des chambres voisines au sein de l’école, mais ils ne sont néanmoins pas parvenus à devenir de véritables compagnons. Chagall était un romantique, chez qui les amoureux prenaient leur envol au-dessus de l’ordinaire ville. Malevitch, lui, était un pragmatique, prêt à détruire le monde jusqu’à ses fondations pour ses propres idées.

Chagall avait édifié cette formation sur le principe d’ateliers libres, où chaque étudiant serait en droit de choisir la voie artistique contemporaine avec laquelle il se sentirait le plus d’accroches. C’est précisément pour cela que dans l’école fondée à Vitebsk enseignaient à la fois l’ancien professeur de Chagall, Iouri Pen, et le membre de l’union « Le Monde de l’art » Mstislav Doboujinski.

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Le suprématisme n’était pour lui que l’un des multiples chemins, alors que Malevitch et ses disciples, le voyaient comme le point culminant du développement de l’art, et considéraient la peinture figurative, y compris les œuvres de Chagall, comme démodée et inutile. Progressivement Malevitch a attiré de plus en plus d’élèves, tandis que la classe de Chagall se vidait. Un jour, en revenant d’un déplacement, Chagall a noté la présence, au-dessus de l’entrée de l’école, d’une banderole sur laquelle figurait l’inscription suivante : « Académie du suprématisme ». Peu après, ses derniers étudiants ont annoncé leur transfert vers les cours de Malevitch. Au milieu de l’année 1920, Chagall, secoué par cette trahison, s’en est donc allé à Moscou pour travailler au Théâtre juif, avant d’émigrer en Europe deux ans plus tard. Malevitch, dans une lettre au poète Alexeï Kroutchenykh, en est même venu à proposer de « faire couler au fond de la mer [les gens comme Chagall] avec les muses, les méduses et les lyres, que les coquillages nacrés recouvrent leur corps de leur moirure ».

5. Vous représenter ce à quoi pouvait ressembler l’un des premiers musées d’art contemporain

Les plans de Chagall comprenaient la création à Vitebsk non seulement d’une école, mais également d’un musée d’art contemporain. Son projet a été confirmé en 1918 par le commissaire du peuple à l'éducation Anatoli Lounatcharski, et de Moscou ont alors été acheminées des œuvres d’artistes de l’époque. Le musée devait servir de base éducative pour les étudiants, mais aussi pour tous les habitants de la ville, et présenter les principales branches artistiques, du réalisme, au cubisme et abstrait, en passant par l’impressionnisme et le cézannisme – une approche encore actuelle de nos jours. En 1919 a été mise en place une exposition, anticipant l’ouverture de l’établissement. Y étaient incluses des œuvres du réaliste Iouri Pen, du maître de l’abstrait Vassily Kandinsky, de la figuriste Olga Rozanova, du célèbre couple d’artistes Larionov – Gontcharova, de Chagall, Lissitzky et d’autres enseignants de l’école de Vitebsk. Or, l’exposition du Centre Pompidou permet de se rendre compte de ce qu’était réellement ce lieu.

L’avant-garde a grandement influencé cette époque mouvementée de Russie, modifiant également le visage de l’architecture. Russia Beyond vous présente certains des bâtiments moscovites les plus représentatifs de cette période.

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