Marc Chagall: une course contre la catastrophe

Dessin de Natalia Mikhaylenko

Dessin de Natalia Mikhaylenko

Le célèbre peintre Marc Chagall était considéré comme un juif, un Français et un Américain, mais aussi comme un Russe, étant né dans la Russie impériale.

L’un des plus célèbres tableaux de Marc Chagall porte un nom plutôt complexe, « Le temps n’a point de rives ». Une œuvre surréaliste, elle dépeint un poisson géant aux ailes, installé sur une horloge qui vole au-dessus d’une rivière et jouant du violon. Ceci représente en effet une métaphore très juste, car Chagall a vécu sa vie tout comme ce poisson. Un homme très perspicace quant à l’ambiance autour de lui, il s’envolait dès que le danger s’approchait. Ce « sixième sens » l’a sauvé de pogroms en Empire russe, de la répression stalinienne et des camps de concentration nazis. Il a presque réussi à atteindre son centième anniversaire, traversant un siècle sanglant, plein de guerres et violences.

Divers cataclysmes hantaient l’artiste depuis le moment de sa naissance. Lorsqu’il est né, un incendie s’est déclaré dans sa commune natale de Liozno (Biélorussie). C’est avec les flammes que le monde a marqué l’arrivée du peintre. Au début, c’était le marché de la commune qui a pris le feu, puis l’incendie s’est propagé aux maisons voisines. Finalement, en moins d'une heure, un quartier entier était enflammé. Pour protéger son fils, la mère de Chagall traversait les rues, son berceau à main, à la recherche d’un endroit sûr. « Peut-être, c’est pourquoi je suis toujours affolé et je cherche à me déplacer tout le temps », disait l’artiste.

Ensuite, il a rencontré de nouveau son destin, cette fois-ci personnifié en Kasimir Malevitch, père du suprématisme. Après la révolution de 1917, Chagall a été nommé «commissaire des Arts » de la ville de Vitebsk. Ses responsabilités comprenaient notamment la gestion de l’école d’art locale et l’organisation de « célébrations de la révolution ». Ce poste fut pour lui une chance de se montrer. Ainsi, il a organisé une célébration de la révolution à la surréaliste : des citoyens revêtus en chapeaux à larges bords, aux rubans aux boutonnières, portaient des banderoles avec des slogans comme « Vive la révolution des mots et des sons! »; quelques dames sont arrivées au défilé sur pilotis; sur les ordres de l’artiste, les maisons ont été peintes en oranges avec des rectangles bleus, et le bâtiment de l’administration de Vitebsk a été orné d’un drapeau représentant un homme sur un cheval vert, avec une inscription « De Chagall à Vitebsk ».

Et tout allait bien, mais Malevitch, auteur du célèbre « Carré noir sur fond blanc », a convaincu les fonctionnaires bolcheviks que Chagall n’était pas assez « révolutionnaire », car il préférait représenter sur ses tableaux des gens, tandis que le « vrai art de la révolution » devait selon Malevitch être absolument abstrait, donc privé d’objets.

Bien évidemment, ce n’était pas la vraie raison. Malevitch voulait tout simplement occuper le poste de commissaire, et il a fait tout pour éliminer son rival. Chagall a donc été obligé de quitter l’URSS. Quelques années plus tard, le peintre, déjà installé à Paris, a appris que les autorités soviétiques avaient commencé à sévir contre les artistes. Sans aucun doute, lui, il aurait eu le même destin s’il était resté en Union soviétique.

Mais un peu plus tard, la France est également devenue un pays dangereux pour Chagall : c’est la Seconde Guerre mondiale qui a éclaté. Le peintre ne quittait pas le sol français presque jusqu’au moment où les troupes allemandes ont envahi le pays. Il a à peine évité ce danger : il n’est pas du tout difficile d’imaginer ce qu’un artiste juif aurait dû subir sous le régime d’occupation. Effectivement, c’est encore en 1933 que les nazis brûlaient ses peintures avec d’autres œuvres de l’« art dégénéré ».

Au dernier moment, Chagall est parti pour New York. Il semble que c’ait été pour lui un endroit parfait, mais il a continué de courir jusqu’à la fin de sa vie. Lorsqu’il était encore enfant, une gitane lui a prédit qu’il trouverait la mort en vol. Cette prédiction ne s’est pas réalisée : Chagall est mort dans son lit. Mais, effectivement, c’est en vol qu’il vivait, juste comme les personnages de ses tableaux. Dans ses œuvres, tout le monde vole dans les airs : des amants, des Juifs de villages russes et mêmes des poissons. Et, bien sûr, ils jouent encore du violon.

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