Entre fascination et déception: la Révolution et son art

Prise du Palais d'Hiver par Pavel 
Sokolov-Skalya (1889–1961).

Prise du Palais d'Hiver par Pavel 
Sokolov-Skalya (1889–1961).

Ullstein Bild / Vostock Photo
Comment la Révolution de 1917 et ses idées ont bouleversé les artistes

Prise du Palais d'Hiver par 
Pavel Sokolov-Skalya (1889–1961). Crédit : Ullstein Bild / Vostock PhotoPrise du Palais d'Hiver par 
Pavel Sokolov-Skalya (1889–1961). Crédit : Ullstein Bild / Vostock Photo

La société russe reste divisée dans son appréciation de la Révolution d’octobre de 1917. À la veille du centenaire des événements, les médias sont de plus en plus souvent le théâtre de débats où l’on cherche à savoir ce que cette Révolution a apporté à la Russie et au monde. Or la Révolution a bouleversé non seulement les bases politiques du pays, mais également son système artistique. L’utopie de l’avant-garde se voit matérialisée pour quelques années. La démocratisation de l’enseignement, des expositions et des musées atteint un degré inimaginable jusqu’alors. Nombre d’artistes occidentaux sont bouleversés par la Révolution russe et fascinés par ses idées.

Des réformes révolutionnaires sont opérées à tous les niveaux. L’instruction artistique se démocratise et devient gratuite. L’ancienne Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg est renommée en Ateliers libres. Les peintres exposent leurs œuvres directement dans la rue et les séminaires sont ouverts à tous les passants. Kazimir Malevitch fonde UNOVIS (acronyme d’Affirmation du Nouvel Art), groupe qui a formé toute une génération de suprématistes. La qualité d’auteur est balayée en tant que telle, les étudiants exposent leurs tableaux sans les signer, Kazimir Malevitch aussi et ce, dans les années 1920 !

Les peintres de la gauche collaborent activement avec l’État. Malevitch, Vassili Kandinsky, Vladimir Tatline et Alexandre Rodtchenko travaillent au département des arts plastiques du ministère de l’Éducation. L’avant-garde est choisie par le pouvoir comme nouvelle langue artistique, par opposition à l’art « bourgeois » traditionnel. Le premier anniversaire de la Révolution est fêté au rythme des idées de Natan Altman qui recouvre l’Ermitage d’étoffe d’un rouge éclatant et décore la colonne d’Alexandre (sur la place centrale de Saint-Pétersbourg) de constructions suprématistes.

Des institutions artistiques sont mises en place pour élaborer la théorie de l’art nouveau. Le département des arts plastiques du ministère de l’Éducation propose d’unir tous les avant-gardistes au sein d’une Internationale. En 1921, l’Institut de la culture qualifie la peinture d’« art bourgeois » : désormais, l’artiste doit focaliser son activité sur la production d’objets.

L’influence des idées révolutionnaires se propage dans le monde entier, jusqu’à l’Amérique latine. Souvent, les graines de ces idées tombent sur un terrain propice. L’année de la Révolution russe, les Mexicains luttaient déjà depuis sept ans pour une constitution démocratique et pour la nationalisation des terres. Les peintres Alfaro Siqueiros et José Orozco prenaient part aux événements dans leur pays et ont accueilli la Révolution russe avec un grand enthousiasme.

Les Mexicains élaboraient un nouvel art « populaire », puisant l’inspiration dans les idées du socialisme. « Tout ce que nous avons vécu et réalisé dans l’art, c’est beaucoup, c’est très important, mais ce n’est que le début, le début d’un grand chemin vers le bonheur de l’humanité où le premier pas a été fait par Lénine, par la Révolution d’octobre », écrivait Alfaro Siqueiros dans son autobiographie.

En 1927 et 1928, le peintre mexicain Diego Rivera vient travailler en URSS. Il devient l’un des fondateurs de l’union Octobre où il coopère avec Alexandre Deïneka, Dmitri Moor, les architectes les frères Vesnine et le grand cinéaste Sergueï Eisenstein. De retour au Mexique, il réalise la grande œuvre de sa vie : les peintures murales du Palais national de Mexico qui retracent l’histoire de son pays. Il fait une déclaration d’amour scandaleuse à la Révolution russe dans le mural du Rockefeller Center à New York, L'Homme contrôleur de l'univers, en représentant Lénine au centre d’une composition avec des travailleurs, œuvre que le client détruira peu après.

Les idées de la gauche sont également chères aux surréalistes français qui proposent pourtant de commencer par l’homme et sa conscience. Pour eux, l’instrument principal de la libération est l’art, ce qui ne les empêche pas de s’extasier devant l’idée de la révolution mondiale. L’écrivain français André Breton se dit fasciné par le triomphe de la Révolution russe et constate que la formation d’un État de travailleurs a entraîné « de grands changements » dans les têtes.

Emportés par le courant de la nouvelle utopie, les surréalistes publient une déclaration commune – La Révolution d'abord et toujours ! – où ils mettent en relief le besoin d’agir. En janvier 1927, cinq surréalistes – André Breton, Louis Aragon, Paul Éluard, Pierre Unik et Benjamin Péret – adhèrent au PC.

Bolcheviks (1920) par Boris Koustodiev (1878–1927). Crédit : RIA NovostiBolcheviks (1920) par Boris Koustodiev (1878–1927). Crédit : RIA Novosti

La société des chances égales est également acclamée en Allemagne par le Bauhaus, cet institut d’arts et de métiers dont nombre d’enseignants partagent des opinions politiques d’extrême-gauche. Les dernières tendances arrivent de Russie en Allemagne avec Vassili Kandinsky et El Lissitzky qui quittent le pays en 1921. Le premier se place à la tête d’un atelier de la peinture et de la fresque. Grâce au second, l’Allemagne fait connaissance avec les compositions suprématistes de Kazimir Malevitch.

Les architectes et peintres du Bauhaus, tout comme leurs collègues de l’école russe Vkhoutemas (Ateliers supérieurs d’art et de technique), croyaient fermement que le nouvel art aiderait à édifier un avenir radieux pour l’humanité toute entière. D’où l’intérêt pour la construction de logements standardisés. Hannes Meyer, recteur du Bauhaus, se rend en URSS avec des élèves pour diriger le département d’architecture créé afin d’élaborer des plans de masse et développer de nouvelles villes. Le concept de Hannes Meyer, qu’il qualifiera plus tard de Nouvelle théorie de construction, accorde le rôle principal au fonctionnement et à l’organisation de l’espace urbain.

Les unités de voisinage sont aménagées pour y vivre, étudier, faire du sport et occuper ses heures de loisir. La ville de Birobidjan (sud de l’Extrême-Orient russe) est partiellement conçue selon ce concept. Toutefois, Hannes Meyer et ses collègues commencent à étouffer dans l’atmosphère des années 1930. Ils quittent l’URSS en 1937. Mais leurs idées définiront pendant encore longtemps le vecteur de développement des villes modernes et viendront même influencer les constructions de l’après-guerre.

Les surréalistes sont déçus eux aussi, notamment par l’expulsion de Trotski, qui jette un doute sur la valeur de la Révolution russe. Ils sont déconcertés par le développement de l’État socialiste qui accumule de plus en plus de traits totalitaires. En 1933, André Breton quitte le PC. Se retrouvant au Mexique un peu plus tard, il entre en contact avec Léon Trotski et Diego Rivera et fait paraître le fruit de leur collaboration, le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant. Ce document juge indispensable d’« établir et assurer un régime anarchiste de liberté individuelle ». Dans un autre manifeste intitulé Surréalisme et anarchisme, déclaration préalable, André Breton affirme : « La libération de l’Homme […] ne peut à aucun prix mener à une société où tous les Hommes, à l'exemple de la Russie, seraient égaux en esclavage ».

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