«Une génération tue une génération»: réflexion d'un expert sur le postmodernisme en Russie

Anatoly Osmolovski, artiste conceptuel acclamé par la critique ayant défié la société post-soviétique dans les années 1990 et au début des années 2000, explique la complexe avant-garde contemporaine. Russia Beyond a tenu à vous faire partager ses écrits. Préparez-vous, car cela pourrait mettre votre matière grise à rude épreuve!

Le Musée d’Art Contemporain Garage, à Moscou, a publié un ouvrage comprenant la traduction d’une sélection d’articles parus entre 1993 et 2017 au sein du Moscow Art Magazine. Voici un extrait de l’essai d’Anatoly Osmolovski, «Une génération tue une génération», où il évoque la façon dont un artiste  de génie devrait agir.

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Il m’est difficile de comprendre d’où le système artistique contemporain prend sa source, mais je sais comment il se meut. Ici, un thème à la mode a émergé, provoqué par Dieu sait qui, quelques jeunes gens ont fait leur apparition, avec d’utiles contacts et une plume aiguisée, et voilà les « artistes » - les possesseurs d’un arsenal pauvre de quelques fraiches idées. Et à partir de là tout suit son cours habituel : critiques-collectionneurs-musées. Le mécanisme fonctionne. « Tout est en ordre et chaque chose est à sa place », écrit le commissaire d’exposition français Éric Troncy.

Tout ce processus est décrit en détails par Boris Groys dans Du nouveau. On peut être d’accord avec ce livre, avec une réserve cependant, il n’est pas ici question d’Art. Ce qui a fait l’objet de profondes réflexions est sujet à la suppression. Groys a magnifiquement analysé le mécanisme du fonctionnement de l’art contemporain et l’a par là même rendu dénué de sens. Il est absurde pour l’artiste contemporain de se débattre dans les courants de la prédictibilité, car l’imprédictibilité est l’essence même de l’art. C’est la totale indétermination de tout : du résultat, de la réaction, du destin.

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Nous tous sommes les créateurs du beau et du laid, suspendus en des guirlandes de mots et de dyslalies, nous tous sommes les otages de ce système. Nous prenons part à une entreprise incertaine et cette incertitude devient plus qu’évidente après la perception du conformisme absolu, qui a imprégné chaque molécule du système artistique contemporain. Et si les plus talentueux d’entre nous parviennent encore à défendre leur autonomie sociale, nous n’osons pas songer à l’interprétation adéquate de notre activité. Nous avons devant nous des exemples vivants, et j’en suis moi-même un : un clown idéologique, un révolutionnaire décoratif, un malentendu. Ces coquettes étiquettes sont tout ce que l’on peut obtenir de l’interprétation postmoderniste.

Le postmodernisme est un terme actuellement utilisé comme matraque de policier lorsque l’on débat avec un opposant, un objet pour une critique sans compromis. En mettant de côté toute cette confusion qui l’entoure, nous nous protégeons de la totalité, exprimée par la célèbre formule « le postmodernisme n’est pas une direction, mais une situation ». En réalité, on n’aurait pu inventer plus heureuse figure rhétorique pour la lutte contre un opposant ! En fait, le postmodernisme est le nom du programme concurrentiel général de la génération des pragmatiques des années 80. Développé dans la lutte pour le contrôle sur les moyens de communication de masse, la reproduction et la muséification, ce programme a accompli à merveille sa mission.

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Il a donné une bonne leçon sur la façon dont on fait de l’argent à partir de rien. Ce gros morceau de lard de la taille d’un éléphant gonfle de plus en plus de par son autosatisfaction et son impunité, mais le postmodernisme est uniquement un model concurrentiel qui pourrait à son tour être sujet à la suppression et au remplacement.

L’éreintement grandit depuis longtemps. L’impatience explose au grand jour. On souhaite du « sang » et des idoles rejetées. Aujourd’hui le slogan des cubo-futuristes russes est plus actuel que jamais : « jeter par-dessus bord du bateau à vapeur de la modernité… ».

« L’invention et l’élaboration d’alternatives précède la production de faits réfutatoires », a écrit Paul Feyerabend. Le changement de paradigme, de systèmes de préférences, suppose des programmes alternatifs, manifestant leur incompatibilité inhérente. C’est précisément eux qui sont en mesure de former d’une nouvelle manière notre perception. La situation artistique contemporaine nécessite d’urgence une dimension extérieure de comparaison, une vision corporative avec un système de valeurs et de priorités rigoureusement structuré.

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Cette vision, bien entendu, doit ne rien avoir en commun avec la réflexion discursive du poststructuralisme. Le nouveau programme concurrentiel, capable de percer la membrane des citations du postmodernisme, et doit aspirer à un communicabilité maximale. Le slogan, l’aphorisme, la pensée paradoxale, voilà les instruments d’une communicabilité et d’une ouverture maximales.

À mesure qu’a lieu la compréhension de la crise et l’impasse de l’art contemporain, provoquée par la rapacité postmoderniste, il nous faut avouer directement que son surpassement est possible si les artistes se tournent vers les formes d’expression avant-gardistes. Critiquées par le programme concurrentiel postmoderniste pour leurs intentions autoritaires et leur ambition enflée, ces formes, plus que toute autre, sont actuellement capables d’ouvrir la voie vers le futur de l’art, qui s’est embourbé dans l’opportunisme et le pragmatisme.

L’avant-garde contemporaine est avant tout une initiative législatrice, la capacité de faire un choix, de conclure des marchés risqués, de nommer les choses par leur nom. L’initiative législatrice contredit la conciliation et le pluralisme de la rapacité du postmodernisme. La réconciliation, la médiation, le compromis, sont la base du postmodernisme. En remplissant les fonctions d’un organisateur de dialogue, le postmodernisme-intermédiaire s’engraisse aux sens littéral et figuré du terme. La guerre, voilà le facteur excluant les intermédiaires. L’égalité authentique se trouve dans la guerre entre deux incompatibilités et non pas dans une réconciliation hypocrite.

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L’avant-garde véritable a besoin d’un ennemi, un ennemi idéologique, un ennemi personnel. Dans cette problématique, rien ne peut être plus fiable qu’une ségrégation cohérente par l’âge. « Les jeunes loups », c’est ainsi que l’on appelait le groupe de réalisateurs de cinéma français de la Nouvelle vague, affirmant leur collectivité sur le critère de l’âge. Ce nom me plait, il met sans équivoque les points sur les « i ».

Les questions, qui ont intéressé l’artiste dans les années 90 sont simples comme les textes d’un psychanalyste : Raconte-moi le jour le plus heureux de ta vie. Qu’est-ce qui t’effraie le plus dans la vie ? Que peux-tu citer qui pourrait gâcher l’humeur d’une personne ? etc. L’artiste contemporain est une personne qui a trouvé en elle la force de se montrer telle qu’elle est. L’honnêteté avant tout.

La position de l’artiste ne peut pas être déterminée par l’opposition positif/négatif, car l’artiste est le producteur du négatif.

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L’artiste contemporain est une personne capable de nier continuellement la responsabilité pour les actes commis. Cela ne signifie pas être irresponsable, mais de chercher constamment, de trouver et d’esthétiser une réalité, qui n’a pas été sujette à l’esthétisation. De tels actes s’accompagnent toujours d’un scandale, la réalité ne connait en effet pas le compromis, elle existe tout simplement. Avec un seul regard, l’artiste contemporain la transforme en texte, mais ce n’est pas au moment de la transformation que nous voyons le Corps : le résultat désiré de la quête de l’avant-gardiste.

La réalité russe contemporaine offre un matériau riche pour de tels actes. Les annonces privées Iz rouk v rouki (D’une main à une main) et Vsio dlia vas (Tout pour vous), les enseignes, les panneaux publicitaires, voilà la réalité, qui nécessite une esthétisation critique urgente. La publicité comme matrice de sa propre esthétisation critique urgente. La publicité comme la matrice d’un nouveau style et l’emphase avant-gardiste (incompatible avec la publicité) sont capables de créer un phénomène unique dont les contradictions internes et la non raccordabilité seront la plus adéquate réaction à la contemporanéité désagrégée. Ce centaure de l’art, ce mélange détonnant de pop art et de futurisme bandera son arc pour décocher une flèche dans le « cœur du monde ».

Si vous souhaitez vous familiariser de plus près avec l’art contemporain russe, Russia Beyond dresse ici la liste des meilleures galeries de Moscou et Saint-Pétersbourg.

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