Comment un scientifique soviétique a déchiffré l'écriture maya

Sciences & Tech
ALEXANDRA GOUZEVA
Iouri Knorozov a trouvé la clé pour lire les textes de cette ancienne civilisation. Pourtant, il ne s'est rendu au Mexique pour la première fois que 40 ans après sa découverte historique.

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Cet introverti silencieux était considéré par tous comme un excentrique. Il parlait peu de lui-même, si bien qu'il était connu comme un génie un peu étrange et une personne mystique, et de nombreux contes à dormir debout et histoires invraisemblables couraient à son sujet. Il aimait aussi beaucoup les chats – dans tous ses articles scientifiques, il essayait de publier son portrait avec sa tendre Aspid (il l'incluait même comme co-auteur, mais les éditeurs rayait son nom). Il s'est également intéressé au mysticisme – il a rédigé un mémoire sur le chamanisme, et a étudié le lien entre le peuple aïnou des Kouriles et les Indiens, travaillant au déchiffrage de l'écriture de l'île de Pâques et de la langue proto-indienne.

Lorsqu'au début des années 1990, Iouri Knorozov, déjà âgé, est arrivé au Mexique, il a été accueilli comme une vedette – presque tous les enfants du pays le connaissent encore, alors que peu de gens en Russie ont entendu parler de lui. Le fait est que Knorozov a été capable de résoudre la principale énigme de l'Amérique, qui, pendant plusieurs siècles, a opposé sans succès tous les scientifiques du monde hispanophone – il a déchiffré l'écriture de la civilisation maya. Comment a-t-il réussi à le faire et pourquoi, de manière générale, s’est-il soucié de cette question ?

« Un enfant de l’ère stalinienne »

Knorozov est né en 1922 dans une famille de l'intelligentsia russe à Kharkov. Il a survécu à une grave famine dans l'Ukraine soviétique des années 1930 et a ensuite été jugé inapte au service militaire.

Il était en deuxième année à la faculté d'histoire de Kharkov lorsque la ville a été occupée par les nazis. On ne sait pas grand-chose de la vie de Knorozov pendant l'occupation – à l'époque soviétique, il n'était pas d'usage d'en parler, et il valait mieux dissimuler ce fait. Après l'occupation, toute la famille a déménagé à Moscou, et Knorozov a été transféré non sans difficulté à l'Université de Moscou, où il s'est sérieusement intéressé à l'ethnographie.

Les résidents des territoires occupés avaient été soupçonnés par les autorités soviétiques d’avoir collaboré avec les nazis. C'est justement ce « point noir » dans sa biographie qui a déterminé plus tard le destin de Knorozov – il lui a été interdit d’intégrer un doctorat (et il lui était certainement impossible de voyager à l'étranger). « Un enfant typique de l'ère stalinienne », disait Knorozov en plaisantant.

De Moscou, il a déménagé à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), où, à la demande de ses professeurs, il a été engagé pour travailler au Musée d'ethnographie des peuples de l'URSS. Il a alors mené une vie ascétique et même pauvre. Il s'est vu attribuer une minuscule chambre dans un bâtiment situé en face du musée et portait toujours les mêmes vêtements modestes. Il partageait une salle de travail avec d'autres scientifiques et, entouré de piles de livres poussiéreux à son petit bureau, résolvait les principaux mystères de l'humanité – pendant son temps libre.

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En quête de la clé de l'énigme maya

À Moscou, Knorozov était tombé sur un article du scientifique allemand Paul Schelhas, qui soutenait que le déchiffrage de l'écriture maya était une tâche insoluble. Le jeune scientifique a pris cela comme un défi. 

« Ce qui est inventé par un esprit humain peut être résolu par un autre esprit humain », a déclaré plus tard Knorozov dans une interview. Personne en URSS n'avait abordé le sujet avant lui, il a donc décidé de tenter le coup.

Autrefois étudiant à l'Université de Moscou, Knorozov a aidé à trier les archives des trophées militaires provenant d'Allemagne et, parmi les documents de la bibliothèque de Berlin, il a trouvé une édition de trois « codex mayas » manuscrits subsistants, publiés en 1930. En outre, il a mis la main sur un autre document important, la « Relation des choses du Yucatán », datant du XVIe siècle. Il a été écrit par l'évêque catholique Diego de Landa après la conquête espagnole du Mexique et des Mayas. Il y donne des informations sur la culture et l'écriture de cette civilisation, esquisse une trentaine de hiéroglyphes et propose même sa propre version de l'alphabet en utilisant l'alphabet latin.

« Ma première étape a été d'utiliser ce que l'on appelle les statistiques positionnelles. Son essence est de compter les signes qui occupent une position définie. Le but de cette technique est de déterminer quels caractères et à quelle fréquence ils apparaissent à certains endroits, par exemple à la fin ou au début d'un mot, plutôt que leur nombre en général », a expliqué Knorozov dans une interview au journal Vetcherni Leningrad la méthode mathématique qu'il a appliquée. Après avoir étudié les documents, il s'est rendu compte que chaque signe maya se lisait comme une syllabe – et a proposé un système permettant de lire toute la langue.

En 1952, le savant a publié dans une revue ethnographique un article intitulé Écriture antique de l’Amérique centrale, dans lequel il exposait sa méthode. Ce travail a suscité l'intérêt des milieux scientifiques et un professeur de Moscou l'a invité à rédiger une thèse sur le sujet. Qui plus est, l’enseignant a demandé à ce qu’un rang de docteur soit accordé à son protégé, contournant celui de candidat, qui était une rareté dans la science soviétique.

Le déchiffrage de l'écriture maya a offert de nouvelles perspectives sur cette énigmatique et ancienne civilisation, ainsi qu'une compréhension plus approfondie de sa culture et de son mode de vie, qui suscitaient un immense intérêt dans le monde entier, et notamment chez les Hispaniques.

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Une vedette latino-américaine

Après la publication de l'article de Knorozov Le mystère des Mayas dans le magazine Sovetski Soïouz en 1956, la communauté mondiale a pris conscience de son exploit. Le scientifique a également publié une monographie sur l'écriture maya, et (oh, miracle !) a été autorisé à se rendre à l'étranger pour un congrès des américanistes à Copenhague, où il a présenté sa découverte.

Des étudiants, des scientifiques et même des politiciens mexicains ont alors commencé à se rendre en « pèlerinage » auprès de Knorozov à Leningrad. Il a même reçu la visite du président déchu du Guatemala, Jacobo Árbenz Guzmán, qui a laissé dans le livre d’or du musée une note sur l’« aimable scientifique soviétique Knorozov, à qui notre peuple maya doit tant »

Par ailleurs, dans les années 1970, le premier mayaniste soviétique a également publié une traduction des textes mayas disponibles. Il a reçu le prix d'État de l'URSS pour ses mérites scientifiques, le comparant à Jean Champollion, qui a déchiffré les hiéroglyphes égyptiens au XIXe siècle. Cette analogie, bien sûr, était incroyablement flatteuse pour Knorozov.

Le rêve de Knorozov de voir les écrits mayas de ses propres yeux ne s'est réalisé que dans les années 1990 – 40 ans après sa découverte, alors qu’il était déjà un homme âgé. Le chercheur s'est rendu au Guatemala sur invitation personnelle du président, puis a visité le Mexique à trois reprises. Il a ainsi enfin pu admirer pour la première fois les principaux monuments d'architecture maya – Palenque, Mérida, Uxmal, Dzibilchaltún et bien d'autres. Il a également reçu, entre autres, une distinction honorifique de l'ambassadeur du Mexique en Russie, l'Ordre de l'Aigle Aztèque, dont il était très fier.

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