Ce «bip-bip» qui transforma l’humanité à tout jamais

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Réunis début octobre à Paris à l’occasion du 60e anniversaire du lancement par l'URSS du premier satellite artificiel de la Terre – événement qui a ouvert à l’homme les portes de l’espace - des éminents scientifiques, penseurs et acteurs de l’exploration de l’espace ont évoqué les avancées scientifiques rendues possibles depuis grâce aux satellites, mais aussi soulevé les questions qui vont au-delà du progrès technologique.

Le Forum ouvert sur l'Avenir Spoutnik 2017 s’est déroulé à Paris le 4 octobre en présence des astronautes Thomas Pesquet, Jean François Clervoy, Claudie Haigneré, de l’astrophysicien Hubert Reeves, de l'artiste et philosophe Hervé Fischer, d’universitaires, ainsi que de dirigeants des filières spatiales russes et françaises. La coopération internationale dans l’exploration de l’espace, les avancées de la recherche dans de nombreuses domaines, rendues possibles grâce au développement des technologies spatiales, les futures missions vers la Lune et la planète Mars, mais aussi le rôle qu’a joué la petite sphère d'aluminium émettant le célèbre « bib-bip », mis en orbite il y a 60 ans, dans l’émergence d’un nouveau phénomène – la conscience planétaire, étaient les thèmes dominants des interventions des participants du forum.

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L’espace pour tous

La révolution numérique et l’évolution des technologies spatiales ont permis à l’espace de rentrer dans la vie de tous, a souligné lors de son intervention Leonel Suchet, directeur général délégué du CNES, rappelant qu’il y a encore peu de temps, les agences mondiales spatiales avaient l’habitude de travailler avec une communauté très restreinte de la recherche, de la science et de la défense, alors qu’aujourd’hui il y a des enjeux beaucoup plus larges – l’agriculture, la pêche, le transport et l’aménagement du territoire. L’espace répond à tous ces sujets, il est au service de la Terre pour le bénéfice de tous. De nos jours, il y a de plus en plus de satellites, tous en coopération internationale, pour mesurer les gaz à effet de serre, les températures, l'humidité des sols. Le lendemain de l’espace c’est aussi les méga-constellations : les milliers de satellites autour de la Terre, créant des constellations permettant de communiquer à très grande vitesse avec de très hauts débits partout sur la planète. C’est aussi les tout petits nano-satellites de moins d’un kilo. Le spatial vit aujourd’hui l’élargissement de tous les possibles.

« Et tout cela est parti du lancement un jour d’octobre 1957 depuis Baïkonour de Semiorka. On a vécu une coopération très riche sur ce cosmodrome de Baïkonour et l’année dernière on a fêté 50 ans de la coopération franco-russe, qui a commencé moins de dix ans après ce premier lancement, qui a été extrêmement secret au milieu de la guerre froide. […] Nous, les ingénieurs français du CNES, nous avons vécu à partir des années 90 les moments extrêmement riches de cette coopération grâce à nos amis russes qui nous ont ouvert leur façon de travailler, qui nous ont tout expliqué, qui nous ont intégré dans leurs équipes pour préparer et réaliser ces missions. J’ai une pensée pour leur génie, leur force de volonté pour avoir créé tout ça et avoir permis tout ce que nous développons aujourd’hui », a déclaré Leonel Suchet en rendant hommage aux collègues russes.

Lionel Suchet, Sergey Saveliev, Naziha Mestaoui, Hubert Reeves, Hervé Fischer.

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Les satellites conçus par le CNES, l'ESA, l’agence spatiale russe Roskosmos, et la NASA, en nous donnant un accès en temps réel à l’information et aux monitorages sur l'état de la planète, ont permis l’émergence de domaines de recherche nouveaux et multiples : la protection de la biodiversité, l’évaluation de l’utilisation excessive des ressources naturelles, les prévisions météorologiques, la télémédecine et la santé, la prévention des catastrophes naturelles, l’estimation de la portée des dérèglements climatiques, la diffusion des savoirs traditionnels et innovants dans des zones insulaires, rurales, désertiques et de haute montagne, la veille humanitaire ainsi que des nouveaux regards et actions d’avenir comme l’engagement pour le développement durable et une plus grande solidarité planétaire. L’artiste Hervé Fischer appelle cette conscience planétaire, créée par les technologies satellitaires et numériques, une « conscience augmentée », une notion beaucoup plus importante, selon lui, que « la réalité augmentée » qui enrichit les appareils que nous utilisons aujourd’hui.

Ce navire spatial qu’est la Terre

Hervé Fischer est convaincu que le lancement de Spoutnik, qui a transmis le « bip-bip », entendu sur Terre, fut le point de départ du développement d’une pensée planétaire, qui est devenue une base de notre évolution humaine : nous sommes solidaires et dépendants de tout ce qui se passe au niveau écologique, politique, humain et cela crée de nouvelles façons de penser. « J’espère que cela va changer l’histoire de l’humanité. Nous avons un seul navire spatial – la Terre, nous sommes les seuls pilotes de ce navire et si nous avons des valeurs trop opposées, nous n’allons jamais pouvoir dessiner notre itinéraire et savoir où nous allons. Le progrès technologique est évident, le progrès humain est beaucoup moins évident, mais c’est de ce dernier que dépend notre avenir. Aujourd’hui nous sommes dans l’humanisme technoscientifique, notre salut est collectif, et il sera possible grâce au bip-bip d’il y a 60 ans », a déclaré l’artiste aux participants du Forum.

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Éviter le délire technologique

Hubert Reeves, astrophysicien au CNRS franco-canadien, Président honoraire et fondateur de l’association française Humanité et Biodiversité, travaillait au moment du lancement de Spoutnik à New-York pour la NASA. « C’était l’hystérie, les gens disaient : les communistes sont dans le ciel, on les entend ». Et d’expliciter que l’on se retrouvait devant une humanité qui avait la possibilité de s’éliminer en 15 minutes. « C’était un choc », se souvient le scientifique.

En s’adressant aux participants du Forum, qui a été accueilli par le Centre spirituel et culturel russe à Paris, Hubert Reeves a exprimé son inquiétude pour l’avenir de l’humanité, en expliquant son engagement pour la cause écologique et les problèmes spacio-ecologiques et leur rapport avec la physique spatiale. « Nous parlons du voyage sur Mars dans 20 ans, mais il faut s’assurer que l’humanité sera encore présente. Nous sommes une espèce particulièrement fragile et particulièrement menacée par ce que nous avons créé nous-mêmes. Il faut toujours avoir dans la tête que même avec les technologies les plus avancées, l’avenir n’est pas assuré pour nous. Le problème de la détérioration de notre environnement, qui pourrait nous éliminer aussi bien que la guerre nucléaire, n’est pas moins important. Le développement de la physique spatiale peut aider à restaurer la détérioration que les humains imposent à leur planète », a affirmé le scientifique.

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Pour contrer le danger du délire technologique, Hubert Reeves évoque la nécessité des comités de bioéthique participatifs démocratiques et des gouvernances au-delà des Nations unies, afin de décider de ce qu’on peut faire avec toutes ces avancées technologiques. « Les technologies peuvent améliorer la vie des gens et les faire avancer, mais aussi détruire tout ce qui a été construit par l’humanité », conclut-il.

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