Une armée commune européenne pour éviter la désintégration de l’UE ?

Des soldats du Corps européen à Strasbourg.

Des soldats du Corps européen à Strasbourg.

Reuters
Le nouveau projet pourrait être fatal à l’UE en cas d’échec

L’un des résultats les plus importants du sommet informel de l’UE qui s’est tenu le 17 septembre à Bratislava est l’examen du projet d’armée commune européenne. Les leaders de l’UE pourraient concerter à leur prochaine rencontre, au mois de décembre, le projet de mise en place d’un état-major des forces armées européennes.

Pour un observateur russe non initié, la nouvelle de la création d’une nouvelle structure militaire en Europe se présente comme une manifestation évidente de « russophobie » et une tentative de relancer la course aux armements sur le continent européen. D’autant plus que de nombreux experts pro-Kremlin ont saisi l’occasion pour débattre des machinations ourdies par les pays occidentaux.

Or, si l’on prend la peine d’étudier attentivement la réaction au projet des membres de l’UE qui sont réellement préoccupés par le comportement « imprévisible » de leur grand voisin oriental, il est facile de déceler une bonne dose de scepticisme. Les leaders des pays baltes ont clamé haut et fort au sommet la nécessité de renforcer l’Otan en qualité d’unique mécanisme efficace de dissuasion de la Russie.

L’armée européenne sauvera-t-elle l’intégration ?

Il est évident que les leaders de France et d’Allemagne, à l’origine du projet, ne font que profiter de la crainte inspirée par une Russie imprévisible et dangereuse pour réanimer les processus d’intégration qui tournent au ralenti et sont sur le point de s’arrêter.

Si l’idée de François Hollande et Angela Merkel est considérée de ce point de vue-là, elle se présente sous un autre jour, sans aucun militarisme ni russophobie, simplement comme une solution politique et le souhait de trouver une issue à l’actuelle situation délicate.

Mais le grand problème, ce n’est pas l’éventuelle influence de l’armée européenne sur la situation après sa mise en place, mais les frais politiques qu’il faudra faire en cas d’échec, très probable, de ce projet.

Nombre de tentatives ont été faites pour créer des structures européennes de sécurité, mais elles ont toutes en fin de compte avorté, essentiellement en raison de leur incompatibilité avec les structures parallèles de l’Otan. Un nouvel échec politique dans le contexte de la crise actuelle pourrait être fatal pour l’UE.

En outre, une sérieuse inquiétude est suscitée par l’idée même de mettre en place un commandement militaire unifié en tant que dernier espoir de sauver l’UE de la désintégration.

La militarisation ouvre la voie à la guerre

Ces dernières années, l’Europe et la Russie ont avancé d’un pas ferme vers un changement de paradigme en matière de défense et de sécurité : le dossier du désarmement et de la réduction de la tension a définitivement cédé la place à celui du conflit et de la militarisation.

On peut discuter à l’infini pour tenter de savoir qui a enclenché le processus – l’Occident avec son idée de l’élargissement de l’Otan ou la Russie avec sa politique en Ukraine  , mais le fait est là : dans la réalité internationale moderne, le développement de différentes structures militaires devient presque, aux yeux des politiques, l’unique facteur possible de progrès.

L’UE se propose de sauver l’intégration européenne grâce à un état-major commun ; en Russie, le président Vladimir Poutine déclare que seul le développement du secteur militaro-industriel est capable de faire sortir l’économie nationale de la stagnation.

Or, il ne faut pas oublier qu’au tout début de la crise qui a finalement débouché sur la Seconde Guerre mondiale, les pays cherchaient à prouver l’efficacité de l’économie de guerre et de la consolidation militaire face aux problèmes économiques et politiques.

L’Italie, l’Allemagne, le Japon, l’URSS, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont passées tour à tour par l’étape de développement qui pourrait être baptisée de « militarisme productif » : les succès dans le domaine militaire permettaient d’améliorer la situation économique, d’accroître les revenus de la population et de renforcer le sentiment d’unité nationale.

Le seul problème est que cette situation a débouché sur la guerre la plus sanglante de l’histoire de l’humanité. Il faudrait prendre en compte cette expérience et ne plus envisager les initiatives militaires comme une locomotive du développement social dans quelque domaine que ce soit : l’économie, la politique ou l’intégration.

L’armée ne sera pas un facteur d’unité

La crise économique et politico-militaire, dont nous sommes apparemment encore loin de toucher le fond, oblige tous les acteurs des relations internationales à se tourner vers les bonnes vieilles méthodes. Personne ne se souvient plus de la « nouvelle Russie », personne ne semble plus espérer le développement du projet européen d’intégration.

La raison de la création d’une armée commune se profile nettement : protéger ce qui a été fait, stopper les tendances centrifuges et sonder le terrain en vue de trouver une nouvelle base pour l’unité européenne.

S’il s’avère que les Européens ont perdu leur impulsion d’intégration et qu’ils ont besoin de prendre du recul pour comprendre où ils vont, aucune armée européenne ne sera capable d’assurer une nouvelle consolidation. Et le fait est que personne ne pourra sans doute garantir la sécurité militaire du Vieux Continent mieux que l’Otan, même si la présidence américaine revient à Donald Trump qui n’en est pas un grand admirateur.

Texte original en anglais disponible sur le site de Russia Direct. Russia Direct est un média analytique international spécialisé dans la politique étrangère.

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