Comment est née et vit la diaspora russe en Belgique?

Anton Romanov
De 1918 à nos jours, la Belgique a accueilli trois grandes vagues d'émigrants russes. Si chacune diffère de la précédente, elles ont toutes beaucoup en commun. Dans cet article, nous vous racontons les histoires de personnes de différentes générations dont la vie est à jamais partagée entre les deux pays.

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Première vague – Le temps des changements

Lorsque les flammes de la Révolution ont déferlé sur la Russie, le juge de paix du gouvernorat de Toula Nikolaï Alexandrovitch Pouchkine, petit-fils du grand poète Alexandre Pouchkine, s'est empressé de transférer sa famille en Crimée, loin des troubles qui faisaient rage. Cependant, il est rapidement devenu clair qu'ils n'étaient pas voués à rester sur la péninsule, où Nikolaï avait autrefois servi comme chef de la Garde de la famille impériale, et qu'ils devraient quitter le pays. Le choix est tombé sur Constantinople, où après leur arrivée, Nikolaï a gagné sa vie avec des traductions.

Nikolaï Pouchkine et sa famille

Mais deux ans plus tard, les Pouchkine ont de nouveau été contraints de prendre la route – l'adaptation à la langue et à la mentalité turques s'est avérée trop difficile. « Mes ancêtres ont déménagé à Belgrade. Là, ils ont appris l'existence du cardinal belge Désiré-Joseph Mercier, qui aidait volontiers les émigrants russes. Sans hésiter, grand-père lui a envoyé une lettre... », partage avec nous aujourd'hui le petit-fils de Nikolaï, Alexandre Alexandrovitch Pouchkine. Le sort des ancêtres de l'épouse d'Alexandre, Maria Alexandrovna Pouchkine-Dournov, est similaire – ses proches ont fui en Turquie depuis Kiev, puis se sont installés à Paris, qui à l'époque était choisie comme refuge par de nombreux émigrés de la noblesse russe.

Alexandre et Maria, descendants directs d’Alexandre Pouchkine issus de familles différentes, vivent aujourd’hui à Bruxelles. L'histoire de leurs ancêtres ressemble comme deux gouttes d'eau à celle d'autres émigrants blancs qui ont quitté la Russie après la Révolution : espoir d'une restauration de l'ancien régime, profonde déception, années d'errance et, enfin, apparition d’un nouveau foyer, dans lequel, cependant, la vie n'a jamais été la même...

Mariage de Maria et Alexandre Pouchkine à Paris

« Je pense qu'il était plus facile pour les émigrants de la première vague de s'adapter à la vie en Europe que, par exemple, pour ceux qui sont arrivés ici après la Seconde Guerre mondiale. Ils avaient un avantage important – ils connaissaient les langues locales », dit Maria. La seule connaissance des langues n’excluait évidemment pas d’autres difficultés. Les deux familles Pouchkine, en Belgique et en France, ont dû déployer beaucoup d'efforts pour enfin s'installer dans leur pays d’accueil. À cette époque, le grand père de Maria, également un ancien juge, a obtenu un emploi dans une compagnie de téléphone française.

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Selon le London International Research Institute, entre les deux guerres mondiales, la Belgique a été le seul pays d'Europe occidentale où le nombre d'émigrants russes n'a cessé d'augmenter. Ainsi, en 1922, le pays avait déjà accueilli 3 823 anciens sujets des Romanov, et en 1930, 7 000 émigrants de Russie y avaient trouvé refuge ; en 1937 la diaspora comptait environ 8 000 personnes. La France était en tête pour le nombre d'émigrants de l'Empire russe, mais au moment de la Seconde Guerre mondiale, leur nombre a chuté : en 1922, 75 000 immigrés de Russie vivaient dans l’Hexagone, en 1930 – 200 000, en 1937 – 120 000.

Les Pouchkine d'aujourd'hui ressentent toujours un lien indissoluble avec la patrie de leurs ancêtres. Même si les traditions russes, comme la magnifique célébration de Pâques, avec ses tables remplies de nourriture et ses festivités, n'a pas pris racine dans la famille des petits-enfants, un russe très pur résonne encore dans leur maison, on trouve des volumes de littérature russe sur les étagères, et l’on y croise des invités d'origine russe. « Par mon passeport, je suis Française, mon mari est Belge, mais nous avons une mentalité complètement russe », dit Maria.

Alexandre et Maria Pouchkine

Selon Sacha (diminutif d’Alexandre), l'un des traits qui trahit les Russes est leur grandeur spirituelle. « Nous venons d'un pays immense, nos cœurs sont ouverts aux gens », estime-t-il. Le couple a visité la Russie pour la première fois en 1993 et depuis lors, ils ont parcouru le pays de long en large – ils ont pris le Transsibérien, séjourné en Crimée ainsi que dans les îles Solovki. « Nous avons emmené nos amis de France et de Belgique avec nous pour qu'ils puissent constater que la réalité russe ne ressemble pas du tout à ce qu'on leur montre à la télévision », explique Mme Pouchkine.

Dans la diaspora russe, Sacha et Macha sont respectés non seulement pour leur célèbre nom de famille, mais aussi pour leurs activités caritatives, qu'ils mènent à bien depuis de nombreuses années. Le couple n'ayant pas d'enfants, il a donc décidé de soutenir ceux des autres. La Fondation Pouchkine organise des soirées de gala, dont tous les bénéfices sont reversés à l'hôpital N.N.Petrov à Saint-Pétersbourg, à l'association Renaissance, qui s'occupe de la transplantation rénale pour les enfants de l'ex-URSS, ainsi qu’à l'association belge de soutien aux enfants atteints de paralysie cérébrale So!Art. « Il fallait laisser quelque chose après nous pour qu'on n'oublie pas les Pouchkine et les enfants qui souffrent parce qu'ils n'ont pas de moyens d’être soignés », dit Macha.

Deuxième vague – Le temps de l'amour

« Elle racontait : "Dans le camp allemand, des gars belges sont venus vers nous. Une de mes amies a parlé à l'un, l'autre avec l’autre. Et puis je l'ai vu. Pas très grand, émacié jusqu'à l'os. Et j'ai réalisé – c’était lui !" », relate Monique Dhuygelaere au sujet de la rencontre entre sa belle-mère, la jeune femme soviétique Vera Kouchnareva et future présidente permanente de l'Union des citoyens soviétiques de Belgique, et son beau-père, Paul Moulin. La rencontre a eu lieu au cours de la Seconde Guerre mondiale, pendant leur travail forcé en Allemagne nazie.

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Kouchnareva est née à Lissitchansk. Au moment où les troupes d'Hitler ont fait irruption dans cette petite ville de l'Ukraine soviétique, la jeune fille vivait avec sa grand-mère – ses parents étaient partis travailler à Moscou. « Son père était un fervent communiste, quelqu'un a écrit une dénonciation. Vera a été l'une des premières à être envoyée en captivité en Allemagne », partage Monique avec nous. En Allemagne, la jeune fille a travaillé comme grutière dans une usine métallurgique. Un an plus tard, Italiens, Français et Belges ont été emmenés dans ce camp. Parmi eux se trouvait le futur mari de Vera. « La guerre peut-elle faire obstacle aux sentiments ? », sourit Monique. Vera et Paul se sont mariés le 9 mai 1945, après la libération du camp par les Alliés. À l’époque, Vera Kouchnareva ne savait pas que pendant de nombreuses années, elle ne pourrait pas retourner dans son pays natal...

Paul et Vera

On estime généralement qu’environ 5 000 femmes soviétiques comme Vera se sont retrouvées en Belgique après la guerre. « Beaucoup ont été mal reçues, conte Monique, dont la mère, Maria Kostileva, a subi le même sort. Toutes les familles belges n'étaient pas prêtes à accueillir des belles-filles soviétiques. De plus, il s'est avéré que certains Belges avaient déjà des femmes et des enfants. Dans ce cas, elles [les femmes soviétiques] se sont retrouvées complètement seules dans un pays étranger, sans aucun moyen de subsistance, ni connaissance des langues locales... ».

Elles ne pouvaient pas retourner en URSS à cause du risque de se retrouver dans les camps de Staline ou, pire encore, d’être exécutées. Heureusement, Vera et Maria ont réussi à éviter le pire – elles avaient maintenant une famille belge. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas traversé des épreuves difficiles… Elles ont dû chercher leur place dans une nouvelle société, travailler, élever leurs enfants.

Vera Kouchnareva

Femme forte et énergique, Vera Kouchnareva avait un don pour les activités sociales. L'amour pour sa patrie l'a poussée à participer à l'Union des patriotes russes, puis à l'Union des citoyens soviétiques de Belgique, une association créée en 1945 par des émigrants de la première vague qui soutenaient l'Armée rouge dans sa lutte contre l’Allemagne nazie. En 1950-1960, l'Union est devenue la plus grande organisation réunissant des Russes d'Europe occidentale, avec des succursales dans les plus grandes villes du pays – Bruxelles, Anvers, Liège, Gand, Charleroi. Ses membres organisaient des festivals de la culture russe, des projections de films soviétiques, enseignaient le russe et publiaient même leur propre magazine. « C’est tout à fait incroyable parce que ces femmes n’avaient pas fait d’études universitaires et ne possédaient aucune source de financement, raconte Monique. Avec de jeunes enfants dans les bras, elles montaient à bord d’un train et se rendaient à Bruxelles pour célébrer l’Ancien Nouvel An, le 8 mars, et le Jour de la Victoire... ». Paul Moulin a soutenu Vera dans toutes ses démarches. « C'était une personne très gentille qui pouvait rester seule à la maison pendant des heures alors qu'elle disparaissait aux réunions de l’Union », se souvient Monique.

Vera Kouchnareva (à gauche) avec les autres membres de l'Union des citoyens soviétiques de Belgique

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Vera Kouchnareva a vécu jusqu'à 96 ans, plus longtemps que son mari bien-aimé et ses deux fils. Elle a donné 70 ans de sa vie à l'Union des citoyens soviétiques de Belgique. « Comme les autres femmes de l'organisation, elle a aimé sa patrie jusqu'à son dernier souffle, dit Monique. Son âme a toujours été avec la Russie ».

Au siège de l'Union des citoyens soviétiques en Belgique, situé rue Lebrussard, le personnel de la Maison russe à Bruxelles a inauguré un musée commémoratif. « Bien que l'histoire de ces femmes soviétiques soit peu connue en Russie, la Belgique se souvient encore de leur dévouement envers leur patrie et apprécie la contribution qu'elles ont apportée à la promotion de la culture russe à l'étranger », déclare sa directrice Vera Bounina.

Troisième vague – Le temps de la réconciliation

 Aliona Nalivkina

« Aujourd'hui, les représentants de la diaspora russe en Belgique s'unissent d'abord autour d'intérêts communs, pas en fonction de leur origine. Auparavant, les descendants des gardes blancs arrivés dans le pays après la Révolution voyaient d’un mauvais œil ceux qui s’étaient retrouvés ici après la Seconde Guerre mondiale. C’est compréhensible – ils appartenaient à des mondes idéologiques différents, déclare Aliona Nalivkina, une habitante de Bruxelles qui dirige depuis trois ans la Fédération belge des organisations russophones (FBOR), sorte de successeur de l'Union des citoyens soviétiques en Belgique. Mais avec l'effondrement de l'URSS, tout le monde s’est entendu, et on pouvait les rencontrer lors des mêmes événements ».

Aliona est née dans une famille russe du Kazakhstan. Son grand-père, Nikolaï Ouskov, un médecin militaire qui a survécu au blocus de Leningrad, y a été envoyé pour servir dans l'un des camps de prisonniers de guerre situés près de la ville de Karaganda. Après sa mort, la famille n'est pas retournée en Russie. « C'était [Karaganda] une vraie ville d'exilés, raconte Aliona à propos de sa deuxième patrie. Des Allemands, des Juifs, des Russes se sont retrouvés là-bas au fil des années... Au début des années 2000, beaucoup ont commencé à partir. Par exemple, presque tous mes camarades de classe, descendants d'Allemands, ont déménagé en Allemagne. Nous avons pris la décision de déménager mon mari et moi », partage la femme avec nous.

Le grand-père d'Aliona Nalivkina, Nikolaï Ouskov

À cette époque, Sergueï et Aliona travaillaient dans la réparation d’équipement télé. Ils ont d'abord déménagé en République tchèque puis, deux ans plus tard, ils se sont installés en Belgique. « Nous nous sommes retrouvés dans un pays de forêts denses, avec des rues magnifiquement pavées, et des magasins vendant des produits de la plus haute qualité. Bien sûr, ce n'était pas le cas au Kazakhstan soviétique », se souvient Nalivkina.

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Au début, la vie n’a pas été facile pour les émigrants, mais ils ont eu la chance de tomber sur des personnes pleines de bonté. Des connaissances occasionnelles leur ont expliqué comment rédiger correctement des documents, comment chercher un emploi. Il était nécessaire de faire face à l'isolement linguistique. « Mon mari avait appris le français pendant ses études dans une université kazakhe, mais je ne connaissais pas les langues locales, raconte Aliona. Grâce aux enfants, j'ai rencontré un voisin qui s'est avéré être un descendant de la première vague d'émigrants et qui parlait un peu russe, nous avons passé beaucoup de temps ensemble. Petit à petit, mon cercle social s'est élargi ».

Au moment où la femme s'est retrouvée dans le « plat pays », les réseaux sociaux n'étaient pas encore développés, et les gens originaires de Russie et d'autres pays post-soviétiques ne pouvaient communiquer que dans le cadre du forum Russes en Belgique. « Une des jeunes femmes a proposé d'organiser une fête russe, je l'ai immédiatement appelée et nous avons réuni un petit groupe d'initiative. C'est devenu le point de départ de l'émergence de la FBOR », déclare Aliona.

Depuis, l'organisation a mis en place de nombreux événements pour promouvoir la culture russe, dont le plus important, le festival Rendez-vous avec la Russie, a lieu chaque année dans le parc central de Bruxelles. « Des étudiants de l'école chorégraphique de Saint-Pétersbourg se produisent sur scène, ainsi que des artistes locaux, des stands sont installés autour, vous pouvez déguster de la cuisine russe, assister à une exposition d'art russe ou simplement acheter un souvenir, raconte Aliona Nalivkina. Beaucoup de gens se rendent au festival. Il est difficile d'imaginer que jadis, pour attirer des participants, nous approchions dans la rue des passants qu’on entendait parler russe ».

Aliona avec les artistes du théâtre Art Brusselki

Aliona dit être avant tout reconnaissante envers la Belgique pour l'opportunité qu’elle a eue de se connaître elle-même. En effet, c'est ici qu'elle a créé son propre studio de théâtre Art Brusselki, et son mari est un spécialiste très populaire à la télévision locale. « Je ne suis pas devenue une vraie Belge, car je pense toujours en russe, mais je participe à la vie locale comme tout autre habitant de ce pays », dit-elle.

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