Mariage mixte à l’époque de l’URSS: une rocambolesque histoire d’amour franco-soviétique

Habituelles de nos jours, les unions avec les étrangers étaient plutôt rares et exceptionnelles sous l'URSS. Cependant, ni le rideau de fer qui divisait l'Europe, ni les frontières fermées encore plus strictement qu’aujourd’hui en raison de la Covid-19 ne pouvaient empêcher les sentiments de naître. Voici l’histoire d’amour exceptionnelle d’un couple franco-soviétique et de toutes les péripéties qui les ont accompagnés.

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« Rien ne présageait que j’aurais un jour un lien quelconque avec l’URSS »

Né dans une famille de petits employés à Paris, François* a eu la chance d'étudier au lycée parisien Voltaire où le russe était enseigné, un fait plutôt « exceptionnel à l’époque ». Par nature curieux, il tenait à découvrir « ce qui se passait dans ce pays [URSS] diabolisé par les uns et adulé par les autres », en lisant les classiques russes incontournables et le magazine mensuel soviétique Spoutnik, édité en plusieurs langues à destination des pays occidentaux afin de faire concurrence à son équivalent américain, Reader's Digest. « J’avais acheté le 1er numéro issu en 1967, se souvient-il, à la fin, il comprenait une leçon de russe avec la première phrase que j’ai apprise "Anton doma" [Anton est à la maison, ndlr] ». C’est ainsi que ce jeune adolescent français a noué ses premiers rapports virtuels et culturels avec un pays qui semblait très lointain.

Pourtant ce n’est point le russe, mais l’allemand, qui a joué le rôle primordial dans sa future histoire d’amour. C’est en effet durant l’été de 1972, lors de sa visite de la RDA pour un séjour linguistique, qu’il a rencontré son âme-sœur soviétique. Il s’agissait d’un voyage d’études au sein de l’université Humboldt de Berlin-Est, organisé pour les étudiants « germanistes » venant des « pays frères » de l’URSS, mais aussi de quelques pays capitalistes, tels que la France, l’Italie, la Grande-Bretagne et même les États-Unis. « Nous assistions à un cours de linguistique dans un amphithéâtre, quand Lillia* s’est assise près de moi, car, m’a-t-elle raconté plus tard, ses camarades russes l’ennuyaient », relate ses souvenirs François.

Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, 1973

« Ce jour-là, elle m’a empêché de suivre le cours…»

Étudiante à Moscou, Lillia, qui faisait donc partie de la délégation soviétique du célèbre Institut Maurice Thorez, a attiré l’attention de François bien avant qu'elle ne s'adresse à lui. « J’avais repéré cette jeune fille d’allure très occidentale avant le début de cours : cheveux longs “à la Françoise Hardy des années 1960”, jupe courte montrant ses genoux... Jamais, je n’aurais imaginé qu’elle venait de l’URSS ».

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Leur échange s’est ensuite poursuivi en dehors de l’université lors de nombreuses excursions dans le pays et de promenades dans la ville en buvant du « Coca Cola » est-allemand et en discutant de la culture russe. D’après François, il était clair que cette petite aventure avait permis à sa nouvelle amie de « faire bande à part par rapport à la délégation moscovite ». D’ailleurs, cela lui sera plus tard reproché par le responsable de la délégation.

Berlin-Est, 1972

De retour dans leur pays respectif, les amoureux, séparés par la distance et limités dans les moyens de communication, ont passé des mois à entretenir leurs sentiments l’un envers l’autre sur le papier, s’écrivant des lettres en allemand, qui prenaient du temps pour arriver à leur destinataire.

« Coûte que coûte la revoir en URSS »

Les années 1970 sont connues pour avoir été une période de « stagnation », marquée par la stabilité politique et le bien-être économique en URSS, et, au niveau global, comme le début de la « détente » dans les relations entre l'Ouest et l'Est. Néanmoins, alors que l’interdiction des mariages internationaux, introduite par Staline en 1947 « pour protéger les femmes soviétiques », a été annulée après sa mort, les liaisons romantiques avec un étranger pouvaient être considérées comme une « trahison » envers la Patrie et provoquer un licenciement et des difficultés successives à trouver un autre emploi. De plus, en dépit du fait que les mariages internationaux ont été de nouveau autorisés en 1969, l'ensemble du processus n’était pas aisé. Ainsi, par exemple, il était nécessaire de collecter un grand nombre de documents et parfois même de maintenir une conversation « éducative » avec un employé du KGB.

Panorama de Moscou. Vue sur la place Rouge

D’un autre côté, banal aujourd’hui, le voyage touristique en URSS à cette époque était aussi une affaire délicate à entreprendre pour un étranger, à part de rares personnes qui y venaient en tant qu’ingénieur ou étudiant. Toutefois, heureusement pour François, une agence Transtours, spécialisée dans les voyages dans les pays de l’Est, existait à Paris en ces temps-là et offrait des formules de séjours libres à Moscou et Leningrad. N'ayant jamais voyagé plus loin que l'Allemagne ou l'Autriche, le premier séjour à Moscou au printemps 1973 a été « la seconde découverte d’une autre culture entrevue dans les livres » pour François, qui a aussitôt été séduit par la richesse de la ville. Cependant, c’est le sens de l’hospitalité locale qui a pour lui été la plus agréable surprise, ainsi que « l’ouverture d’esprit sans préjugés des gens soviétiques vis-à-vis du ressortissant d’un pays bourgeois » qu’il représentait. Bien que de doux souvenirs soient fermement gravés dans sa mémoire, aujourd’hui, François avoue que « la motivation amoureuse » de son séjour gommait les impressions négatives qu’il aurait pu avoir en tant que simple touriste.

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Poursuivant son histoire, il admet que « ce type de séjours étaient plutôt onéreux, car les touristes occidentaux n’avaient pas le choix d’être logés ailleurs que dans les hôtels les plus sélects, comme Intourist ou Metropol. Il n’était pas rare d’y rencontrer d’autres Français également en voyage “sentimental” ». Il ne serait pas exagéré de dire que, pour une jeune femme russe, fréquenter un étranger pouvait causer des ennuis, voire être assimilé à de la prostitution et même de la suspicion d’espionnage. « Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises dans un atelier en périphérie de Moscou, prêté aimablement par un ami de Lillia, au cours de ces années avant notre mariage, et une fois à Leningrad en été 1974 », révèle ses petits secrets François. Selon lui, leur histoire d’amour a eu beaucoup de chance, mais il ne cache tout de même pas qu'il lui aurait été préférable de fréquenter l’élue de son cœur dans des circonstances moins contraignantes : « J’aurais préféré si elle avait pu venir en France avant que nous nous mariions, par exemple ».

Moscou, 1973

« Le jour de notre mariage, Brejnev était justement en visite officielle en France »

Le couple a su profiter du « dégel » dans les rapports entre la France et l’URSS pour organiser son mariage en novembre 1974, au ZAGS (bureau de l’état civil) de Zagorsk (aujourd’hui Serguiev Possad, dans la région de Moscou). D’après François, il est sûr que sans ce relâchement au niveau géopolitique, « les mariages se seraient certainement avérés très difficiles ». De plus, la chance a de nouveau été du côté des amoureux lors de la préparation des formalités préalables au mariage qui, contre toute attente, ont été plutôt « étonnamment simples ». En fait, par un simple et heureux hasard, François a rencontré un ami français, diplomate et parfait connaisseur de la Russie, qui venait lui aussi tout juste de se marier à Moscou. « C’est le destin qui en a voulu ainsi, il m’a donc donné “un mode d’emploi” très judicieux et le consulat soviétique à Paris m’avait fourni également sans difficulté des renseignements de base », se souvient-il.

L’immeuble du Comecon à Moscou

Non sans l’aide de connaissances, la célébration des noces a eu lieu dans une salle de l’immeuble du Comecon (le Conseil d’assistance économique mutuelle créé par Staline en 1949 en réponse au plan Marshall dans le but de fournir une aide économique entre différents pays communistes). Comme le raconte François, c’était « un beau mariage dans l’ambiance chaleureuse propre à la coutume russe où tout le monde criait "Gorko ! Gorko !" [équivalent russe du français "Le bisou ! Le bisou !", ndlr] ». Si la famille du côté du fiancé a été plutôt « interloquée sur le coup par ce mariage décidé dans la hâte », du côté de la fiancée, c’est la grand-mère de Lillia qui a eu une réaction plutôt hostile, car, selon elle, « les hommes français étaient tous infidèles ».

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« Son adaptation en France fut fulgurante »

Cependant, le couple a dû surmonter une nouvelle période de séparation : ce n'est qu'un an plus tard, en août 1975, que Lillia a finalement quitté l’URSS, après avoir consciencieusement terminé son année scolaire en tant que professeur dans une école à l’ouest de Moscou. N'ayant initialement aucune prédisposition pour s’acclimater en France, elle a progressé assez vite dans ses connaissances du français, surprenant constamment l'entourage de François par l'absence d'accent, si commun pour les russophones. « Elle s’est aussi appropriée très rapidement les traditions et coutumes françaises dans bien des domaines, et la cuisine notamment. Moi-même, j’étais plus attaché qu’elle à toute la panoplie un peu “kitsch” des souvenirs de Russie, comme matriochka, samovar etc. », restitue ses souvenirs François.

Grâce à sa formation linguistique, Lillia s’est reconvertie professionnellement en interprète-traductrice trilingue, un métier qui lui a permis de revenir maintes fois en Russie dans les années 1980-1990. François et elle ont eu l’occasion d’y retourner ensemble à titre privé en 1981, pour passer des vacances avec la famille de Lillia dans la station balnéaire de Sotchi. C’est en septembre 2016 qu’ils y sont allés ensemble à nouveau pour rencontrer leurs vieux amis. Néanmoins, comme il s'avérera, il s’agissait là du dernier de leurs voyages. « Trois ans plus tôt, en 2013, Lillia est partie en retraite, pour n’en profiter hélas que 7 ans, puisqu’elle est décédée l’année dernière. Nous avons eu deux fils de 39 et 32 ans et deux petits-enfants de 9 ans et demi et de 6 ans, et nous étions très heureux », c’est ainsi que François clôt son récit.

*Les prénoms des héros ont été modifiés à la demande de l'interviewé.

Dans cet autre article, nous vous présentions en images à quoi ressemblaient les mariages en URSS.

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