Musique post-soviétique et dépression: bienvenue dans le monde des doomers de Russie

Getty Images; Russia Beyond
Les représentants de cette nouvelle sous-culture russe écoutaient simplement de la musique post-soviétique et rêvaient d'une vie meilleure. Leur esthétique est toutefois soudain devenue populaire à l'étranger: aujourd'hui, sur fond de leurs morceaux préférés, les blogueurs occidentaux filment des parodies du KGB et même des instructions sur la façon de se teindre les aisselles.

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« J'ai toujours gravité vers les ruines. [...] Des bâtiments abandonnés, utilisés et, pour une raison quelconque, abandonnés par les hommes. [...] Les gens s'utilisent aussi les uns les autres, puis s’abandonnent et s’oublient quand leur but est atteint. [...] J'envie leur raison, qui est tellement absorbée par la consommation qu'elle ne remarque pas le vide, cette folie de leurs propres aspirations et de leurs espoirs vides. Leur optimisme me semble anormal. Ils dansent comme des fous sous le Soleil, dont les rayons irradient leurs plus basses aspirations ».

C'est ainsi qu'Alexandre Kolessov, un plombier moscovite de 27 ans, révèle les fondements philosophiques de sa fascination pour les bâtiments abandonnés. Dans ces lieux, il écoute des chansons tristes et se livre à une réflexion profonde.

Alexandre et d'autres Russes partageant ses intérêts s'appellent eux-mêmes les « doomers ». Les doomers russes se distinguent de ceux des autres pays par leur amour pour une esthétique post-soviétique unique. Cet amour est étonnamment partagé par les étrangers : les vidéos avec le hashtag #Russiandoomers dans les comptes TikTok étrangers ont recueilli 13 millions de vues et des gens du monde entier tournent des vidéos avec du rock de la fin de l'ère soviétique comme bande sonore.

« Je me serais bien pendu, mais ma mère a fait un gâteau »

D’éternels cernes sous les yeux, une expression triste, un bonnet noir, un imposant casque musical et une cigarette suspendue à ses lèvres – voilà à quoi ressemble la caricature du doomer russe représentée sur un mème devenu populaire sur le segment russe d’Internet en 2019.

Le doomer russe n'est rien d'autre qu'un dérivé du doomer occidental, qui a vu le jour en 2018 sur le site 4chan. Le doomer occidental a entre 20 et 30 ans, a eu le temps d'être déçu par la vie, souffre de dépression. Le doomer russe est un peu plus jeune – il n'a pas plus de 25 ans, il souffre d'échecs dans ses études et sa vie personnelle, est constamment nostalgique d'une enfance insouciante passée dans l'arrière-pays russe au milieu de rues sombres enneigées et d’immeubles en panneaux délabrés. Plus que tout, il adore les promenades nocturnes et écouter en boucle ses chansons préférées.

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Dans leurs communautés, les doomers russes partagent leurs malheurs de la vie et obtiennent le soutien de leurs pairs. En règle générale, il s’agit d’histoires d'amour non réciproque ou d'incidents relationnels. Beaucoup expriment simplement leur humeur mélancolique en décrivant le paysage qu'ils observent chaque jour.

« 7 heures du matin. Tu sors, immédiatement ton visage commence à piquer à cause du gel, tu te promènes dans les rues à moitié vides à la lumière d'un réverbère. [...] La neige crisse sous tes pas, tu peux voir les immeubles en panneaux sombres, et les résidences universitaires, et les maisons privées, et les trolleybus et minibus bondés. Et tu arrives, et seulement alors il commence à faire jour, et il n'y a pas de Soleil au-dessus de la ville, mais juste un point de lumière derrière les nuages, illuminant les rues et frappant les fenêtres – seulement alors tu te réveilles grâce à cette vue », écrit l'un des doomers.

Les doomers ont également leur propre musique – le plus souvent du rock soviétique à la jonction des années 80 et 90, ainsi que du post-punk et de la synth-pop inspirés par Depeche Mode et d'autres groupes du genre.

Les fans de l'esthétique post-soviétique publient souvent sur YouTube des playlists de la musique des doomers russes. Les vidéos sont activement commentées par un public nostalgique, et il est parfois difficile de dire s'il s'agit d'une fine ironie ou d'un « refuge » pour les personnes déprimées.

Les Internautes ont rédigé les commentaires suivants sous l’une des chansons de doomers russes :

« Je me serais bien pendu, mais ma mère a fait un gâteau ».

« Je me souviens comme avec ma mère nous sommes allés à Omsk [une ville sibérienne]. L'autoroute, parsemée de lampadaires, la nuit, et cette chanson. Ma mère me dit de m’endormir, mais moi je regarde par la fenêtre, j'écoute la musique [...]. Je donnerais tout pour être là-bas encore un moment et écouter cette chanson pour la première fois ».

« J’écoutais la chanson originale sur cassette avant de démarrer ma Lada par -30° en Sibérie. C'est la même chose ! ».

« Je pense juste à la façon dont je vais sortir dans 5 ans dans mon quartier miteux mais douloureusement aimé, passer devant les garages, me souvenir de toute mon enfance, réaliser que rien n'est éternel, et il ne restera que toi et ta tristesse ».

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Une dépression source de force

Selon Alexandre Kolessov, dont les réflexions sur les bâtiments abandonnés ont été décrites au début du texte, les vrais doomers ne sont pas du tout tristes par nostalgie.

« Un doomer est une personne qui a compris comment tout fonctionne et comment être pour réussir dans [la vie], mais qui a compris qu’il est déjà trop tard. Souvent, un doomer est une personne plutôt intelligente qui n'affiche pas sa nature compréhensive pour produire une impression momentanée. J'ai constamment le sentiment d'être superflu, de ressentir le vide de la vie. Mais je ne parlais pas d’outsiders ou de losers, bien qu'il y ait un certain pourcentage de ces personnes [parmi les doomers] », a-t-il déclaré.

Vlad Nesterov, un lycéen, affirme quant à lui qu’un doomer peut être une personne de n’importe quel âge, qui a des problèmes à un certain stade de sa vie.

« Je pense que tout le monde a eu quelques difficultés dans la vie. En même temps, en écoutant précisément du post-punk russe, tu fumes ou tu bois, tu es imprégné de tristesse et de l'esprit des vieux immeubles soviétiques. Mais c'est mal, c'est une évasion de la réalité, et il faut être capable de résoudre ses problèmes », nuance-t-il.

Bogdan Gavriline, gérant de la communauté « Russian Doomer Music » sur le réseau social russe VKontakte, est en désaccord avec Nesterov. Selon son groupe, la plupart des doomers en Russie sont des hommes âgés de 16 à 21 ans, et les communautés doomers elles-mêmes aident à combattre les difficultés de la vie.

« Tout le monde ne peut pas se qualifier de doomer, c’est se mettre des étiquettes. Pour moi, et probablement pour les autres participants, c'est plutôt un état d'esprit. Les gens aiment l'esthétique des immeubles construits il y a des années. Tu les regardes et t’espères que les choses s'amélioreront peut-être après un certain temps. Cela te donne de la force pour demain », résume-t-il.

Selon la psychologue Olga Propoubertat, la participation à la communauté des doomers donne aux gens la possibilité d'être eux-mêmes plus souvent.

« Dans le monde, il convient habituellement de profiter de la vie et de n’embêter personne avec ses problèmes. Mais ici, il est possible de partager ses réflexions et de ne pas être jugé en retour. Un doomer n’est pas obligé de rayonner de bonheur et de succès, il peut être déprimé, il a droit à des émotions négatives comme n'importe quelle autre personne. Permettre la tristesse est un processus important dans la société, auquel nous devrions aspirer », déclare-t-elle.

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Les vrais doomers viennent de Russie

Les doomers russes sont devenus populaires parmi les résidents d'Europe et des États-Unis grâce à leur musique préférée : le rock de la fin des années 80 et les morceaux post-punk de groupes modernes. Le titre Soudno du groupe russophone biélorusse Moltchat doma, publié sur YouTube en janvier 2019, a recueilli 18,4 millions de vues et la plupart des commentaires appartiennent à des utilisateurs étrangers. En mai 2020, ce morceau a atteint la deuxième place du classement mondial Viral 50 sur Spotify.

La chanson est également devenue populaire sur TikTok, avec des gens du monde entier qui lui ont consacré 163 000 vidéos. Parmi les plus populaires, on trouve des vidéos parodiant les Russes, d’autres où des utilisateurs essayent tous leurs vêtements en accéléré, ou encore... des tutoriels de teinture des poils sous les aisselles. Et ce, malgré les paroles lugubres de la chanson : « Il est difficile et inconfortable de vivre, mais il est confortable de mourir ».

@christiantheshowm

Long story short I’m no longer allowed to travel to Russia😐 #fsb#russia#iykyk

♬ Судно (Борис Рижий) - Molchat Doma

« D'où le double sentiment envers cette tendance TikTok, parce que vous voyez que les gens ne comprennent pas de quoi parle la partie lyrique [de la chanson] dans son ensemble. Même si de l'extérieur tout cela semble un peu sauvage, cela fait très plaisir que les gens choisissent précisément ta composition », a déclaré Pavel Kozlov, le bassiste de Moltchat doma, dans une interview accordée à Aficha Daily en août 2020.

Le guitariste Roman Komogortsev a ajouté qu'il est normal de profiter de l'ambiance d'un morceau étranger sans en connaître le sens, surtout si le morceau se prête bien aux tendances de TikTok.

Néanmoins, les auditeurs étrangers eux-mêmes ne comprennent pas tout à fait pourquoi ils sont si accros à la musique des doomers russes, et posent eux-mêmes cette question dans les commentaires des listes de lecture correspondantes sur YouTube. D'autres utilisateurs jugent en réalité que seule cette culture peut transmettre les sentiments de tous.

« Cela ressemble au sentiment que l'on ressent lorsqu'on atteint le rêve de toute une vie et que l'on se rend compte que cela ne nous fait pas du tout nous sentir mieux dans notre vie », est persuadé Simon McGough.

Un autre utilisateur, nommé Roger King, pense que cela réside dans les particularités de la culture russe.

« Parce que la Russie et les Russes ont une belle vibration qui correspond à ce que ressentent les hommes occidentaux dans la phase post-industrielle du capitalisme. Nous nous brisons lentement et nous crions en silence », écrit-il.

D'autres rejettent toutefois la faute sur les algorithmes de YouTube.

« Parce que même YouTube comprend que les seuls véritables doomers sont les Russes », résume Dominus Ursus.

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