Gros plan sur le phénomène des cimetières virtuels en Russie

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L’affaire ne se limite pas au chagrin virtuel : parfois, les défunts et leurs proches font l’objet de harcèlements, et il y a même des cas où certains essaient de feindre leur propre mort.

« Oncologie »« arrêt cardiaque »« suicide par pendaison » - de brèves inscriptions ne dépassant pas trois mots, des liens vers les pages de réseaux sociaux et des photos de défunts de tous les âges – d’une femme bien ronde aux sourcils dessinés à un écolier avec une frange coiffée en arrière et un iPhone en main.

En bas de chaque photo figure la « preuve de la mort » - un avis de décès paru dans les médias ou les messages laissés par des proches et amis. En bas de chaque publication au moins une dizaine de mentions « j’aime » et des commentaires allant de « Nous partageons votre chagrin, il est parti trop tôt » à « Tant pis pour elle ».

Des messages funéraires alternent avec la publicité du monde ici-bas : dessin de portraits à partir d’une photo, draps et aide à régler les crédits.

Tels sont les « cimetières virtuels » qu’abrite le réseau social le plus populaire de Russie, VKontakte. Il existe des dizaines de communautés de ce type et l’une des plus importantes compte quelque 300 000 abonnés.

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Business « funéraire »

Il est aujourd’hui impossible de savoir qui a inventé ce phénomène. Tous les administrateurs de ces groupes – en règle générale des jeunes gens de moins de 25 ans – avouent qu’ils ont juste vu des communautés de ce type sur la toile et, séduits par le thème « romantique » de la mort, se sont précipités pour créer des analogues.

Originaire d’une petite ville kazakhe, Rassoul, concepteur de réseaux électriques de 20 ans, a fondé il y a trois ans un cimetière de ce genre juste pour se renseigner sur la cause des décès en Russie. Aujourd’hui, cette page rassemble près de 172 000 abonnés.

Peu après la création, le groupe a vu affluer des inscriptions d’autres utilisateurs qui ont été attirés par le statut « RIP » et le bandeau noir sur la photo de la page. 70% du contenu est d’ailleurs proposé par les abonnés eux-mêmes - Rassoul ne s’occupe que des 30% restants. Il les cherche sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Son « cimetière » jouissant d’une popularité considérable, le jeune homme a décidé de se connecter à la bourse publicitaire de VKontakte pour monétiser son hobby.

« Les gens cherchent quelque chose de nouveau et d’inhabituel et je leur fournis du contenu spécifique. La publicité dans d’autres groupes attire sur la page de nouveaux abonnés », explique-t-il. 

Entre la photo d’une écolière intoxiquée au monoxyde de carbone et celle d’une brune à l’apparence de rêve et tuée par son compagnon jaloux, figure la publicité d’un autre groupe, consacré à des photos hilarantes de chats. Bien que l’argent apporté par cette publicité ne soit pas énorme, Rassoul pense déjà quitter son travail principal pour vivre de ces revenus.

Ne repose pas en paix

Il s’avère cependant que l’on peut être harcelé même dans le monde de l’au-delà. « À la santé du défunt », « Il a crevé, donc tant mieux » - voici le genre de commentaires reçus par Anna, 33 ans, après que la nouvelle de la mort de son concubin Vassili a été postée sur le mur d’un cimetière virtuel. 

« Pas de pitié »« Ce c*n a raté sa vie » - de tels messages sont fréquents sous les avis de décès de toxicomanes, alcooliques et suicidaires, explique l’administrateur de l’un des cimetières. Mais parfois même l’apparence pas très ordinaire du défunt provoque une série de moqueries.

Anna est d’ailleurs persuadée que c’est inhumain.

« J’ai immédiatement supprimé beaucoup de commentaires laissés sur ma page quant à la publication sur un cimetière virtuel, j’ai demandé à l’administration de la retirer. C’est très désagréable lorsqu’écrasés par notre malheur on reçoit ce genre de messages », explique la jeune femme.

Le plus souvent, l’administration fait un geste envers les proches des défunts – ils suppriment les publications et bloquent les auteurs des messages haineux. En raison de ces derniers, des communautés ont même introduit une demande d’abonnement et les propriétaires des groupes essaient de ne pas donner le feu vert aux jeunes de moins de 18 ans – ce sont principalement eux qui aiment laisser des messages hostiles aussi bien au sujet des morts que des vivants.

L’un de ces cimetières compte 37 000 abonnés et on n’y trouve ni de publicité, ni de messages de ce type, mais la liste des défunts, le chagrin dans les commentaires et des discussions au fil desquelles les internautes s’aident à surmonter la perte d’un être cher. 

« Nous ne gagnons pas d’argent. Par contre, très souvent j’entends à quel point notre groupe est confortable et jouit d’une atmosphère à part », se vante l’un des propriétaires du cimetière.

« Enterrés » vivants

Ce qui distingue le monde virtuel du réel, c’est que les gens y sont prêts à « s’enterrer » vivant et ce n’est point une blague : certains sont prêts à payer jusqu’à 5 000 roubles (près de 70 euros) pour maquiller leur mort et l’annoncer d’une manière bien crédible dans un de ces groupes. Rassoul explique qu’il reçoit quotidiennement deux-trois propositions de ce genre, qu’il assure pourtant décliner.

La raison ? Ces internautes veulent attirer l’attention, même si ce n’est que pour une seule journée. En outre, certains veulent juste apprendre ce que diront les gens à leur propos en cas de leur décès tragique.

Plus rarement on lui demande d’enterrer « vivants » des tierces personnes. Les motifs ? Soit la vengeance, soit une simple plaisanterie.

« Pour eux c’est une simple blague, mais ils ne réalisent pas qu’ils peuvent choquer les proches de la personne qu’ils veulent faire passer pour morte. Je bannis à jamais ces utilisateurs », poursuit Rassoul.

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La mort pour distraction

La raison du succès de ces groupes repose sur l’intérêt des humains de suivre de près non seulement la vie de leurs semblables, mais aussi la mort, expliquent les propriétaires et les abonnés.

« C’est du contenu distrayant tout comme des mèmes. Il est intéressant de savoir comment était l’individu avant sa mort, comment il est décédé et s’il mérite qu’on ait un peu pitié de lui », juge un des abonnés actifs se présentant comme Dmitri.

Une autre participante, Anastasia, estime que les cimetières virtuels nous apprennent à mieux apprécier notre propre vie.

« On réalise qu’on peut perdre la vie rien qu’en glissant », argumente cette écolière de 15 ans.

Mais ce sont avant tout les proches des défunts qui ont besoin de ces groupes – ils reçoivent le soutien et la compassion et ressuscitent dans leur pensée leur proche, refusant d’admettre son départ, estime le psychologue Rouslan Molodtsev. Quant aux « haters », ils déversent sur les morts leurs penchants sadiques, ce qui leur permet de compenser leurs complexes.

Or, l’affaire ne se réduit pas aux complexes, mais à la numérisation de la vie et de la mort, est persuadé Rassoul.

« Internet s’est tellement immiscé dans notre vie qu’on y trouve tout – les informations, les livres, les films, etc. La mort et le chagrin ne font pas exception », conclut-il. 

Attitude des réseaux sociaux

Le service de presse de VKontakte a expliqué que si les proches le désirent, la page personnelle du défunt peut être « conservée ». Alors toutes les informations ne seront disponibles qu’aux amis virtuels qu’il avait au moment de sa dernière connexion. En outre, ils peuvent toutefois également demander de supprimer la page.

Quant aux publications et aux commentaires haineux, ils sont effacés une fois la plainte reçue.

*Les noms de famille des interlocuteurs n’ont pas été mentionnés à la demande des intéressés.

Dans cet autre article, nous vous expliquons comment les Russes font face à la mort

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