Ces danses capitalistes qui ont enflammé la jeunesse soviétique

Amateurs moscovites de twist

Amateurs moscovites de twist

Valeri Choustov/Sputnik
Dans un monde parfait, il faut être deux pour danser le tango. Mais que faire si la danse est illégale? En URSS, certains styles de danse populaires de l'époque, tels que le rock 'n' roll et le twist, ont été interdits et ont fini par faire partie de la culture clandestine. Lorsqu'ils ont été acculés à la capitulation, les hippies soviétiques ont été contraints de mettre en place des rendez-vous de danse secrets.

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La Révolution russe de 1917, qui a conduit à la création de l'Union soviétique, a affecté la vie des gens de nombreuses façons différentes. Tout d'abord, le gouvernement soviétique s'est déclaré l'arbitre de toute moralité universelle. En 1922, la Conférence panrusse du Komsomol (l’organisation de la jeunesse communiste) a conclu que les danses sociales qui avaient émergé dans les sociétés capitalistes et bourgeoises étaient dangereuses pour la jeunesse soviétique.

Selon les idéologues soviétiques, les cultures et coutumes étrangères étaient imprégnées du caractère explicite du sexe. Le tango argentin et le foxtrot américain correspondent certainement à cette description, mais cela n'a jamais empêché les Soviétiques de les danser.

Foxtrot

Nommé d'après son créateur, l'artiste américain Harry Fox, le foxtrot a fait sa première mondiale en 1914 à New York et a fait vibrer le monde de la danse. En Europe, cette danse caractérisée par des mouvements fluides et langoureux est devenue extrêmement populaire après la Première Guerre mondiale.

La danse de salon américaine est arrivée en URSS dans les années 1920 et y était dansée avec une belle simplicité. Cependant, elle est arrivée au mauvais moment, alors que la Nouvelle politique économique (NEP) de l'Union soviétique battait son plein. Le foxtrot a pris d'assaut Moscou, devenant l'incarnation essentielle de la liberté et de l'individualisme.

L'engouement pour la danse a fait enrager les autorités au point qu'une caricature a été publiée dans l'un des journaux soviétiques, selon laquelle le foxtrot pouvait conduire à « l'élimination du bolchevisme ». Mais il était déjà trop tard pour s'en inquiéter. La danse populaire était partout ! Elle faisait même partie des représentations théâtrales de Vsevolod Meyerhold et de Nikolaï Foregger, des metteurs en scène novateurs.

Les cafés et les salons étaient remplis de foxtrotteurs. La romancière russe Nina Berberova a rappelé que Petrograd (aujourd'hui Saint-Pétersbourg) était en effervescence, tout le monde y dansait. Andreï Biély, le poète leader du symbolisme russe, a dansé le foxtrot tout en écoutant le gramophone à Berlin. Selon l'un des plus grands poètes du XXe siècle, Marina Tsvetaïeva, il dansait comme un satyre.

Pendant ce temps, le club de danse le plus fréquenté de Moscou se trouvait dans l'appartement d'Ossip et Lili Brik, un haut lieu de l'art moderniste révolutionnaire. En 1923, les invités dansaient sur de la musique live interprétée par un pianiste soliste.

Néanmoins, toutes les bonnes choses ont une fin. Le foxtrot s’est retrouvé en mauvaise posture après avoir essuyé la critique des médias. Dans un article intitulé « Un nouveau type de pornographie » et publié dans un magazine soviétique populaire, l'auteur décrivait le foxtrot comme « la peste jaune de la bourgeoisie européenne », arguant qu'il était lié à une « pathologie sexuelle » et à des « manifestations animales ».

L'agenda des actualités était rempli de débats passionnés sur le foxtrot. Un magazine a par exemple cité l'interview d'un paysan qui avait visité Petrograd pour la première fois et qui avait rencontré un couple de jeunes dansant le foxtrot. « Après une telle danse, la fille devrait se marier immédiatement avec son partenaire », a déclaré l'homme.

Suite à la pression des activistes, les danses dites excentriques (dont le tango, le quickstep, le foxtrot et le shimmy) ont été interdites dans les lieux publics de Moscou. Cependant, le foxtrot est revenu en force dès les années 1930.

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Tango

Le tango a fait un long chemin depuis les bidonvilles de Buenos Aires jusqu'aux chics salons parisiens. Au milieu des années 1910, c'était la dernière mode dans les cercles de Berlin, Londres et New York. Selon H. G. Wells, l'homme derrière La Machine à explorer le temps, 1913 a été « l'année du tango ». Des ministres européens, des chefs d'État, ainsi que le pape Pie X, ont condamné le tango, déclarant que cette danse, où des couples se pressent l'un contre l'autre dans une étreinte séduisante, était immorale.

La nouvelle danse endiablée a également été interdite en Russie, où les passions étaient traditionnellement très vives. Les mouvements et les rythmes sensuels du tango argentin ont été critiqués pour la nature totalement érotique de cette danse. En 1914, lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté, le ministère de l'Éducation publique a publié un décret spécial interdisant toute mention d'une « danse très populaire connue sous le nom de tango » dans les établissements d'enseignement de toute la Russie.

Ensemble académique d'État de danse traditionnelle. Tango Rodríguez Peña

Hélas, les choses ne se sont pas améliorées dans les années 1920 et 1930. Le style de danse argentin féroce a continué d'être interdit, étiqueté comme une danse rappelant une « culture bourgeoise décadente ». Mais là où il y a une volonté, il y a un moyen, et les jeunes soviétiques apprenaient le tango eux-mêmes, organisaient des rencontres secrètes dans les minuscules appartements des uns et des autres.

Matchiche

Danse sur le quai du canal de Moscou, dans les années 30

Selon des sondages d'opinion réalisés en 1929, plus de 70% des jeunes hommes et femmes soviétiques aimaient danser. Environ la moitié d'entre eux fréquentaient des clubs de danse, un tiers illuminait les pistes de danse locales, tandis que les autres prenaient des cours de danse afin de ne pas être déclassés. Les personnes aimant la danse risquaient pourtant d'être exclues du Komsomol, voire d'être arrêtées si elles étaient officiellement proclamées « ennemis du peuple ».

Une autre danse « capitaliste » effaçant la distance entre l'homme et la femme était une forme de tango brésilien, connue sous le nom de matchiche. Elle mélangeait essentiellement la polka, le tango et la habanera. Vladimir Maïakovski (auteur de Le Nuage en pantalon et amant fidèle de Lili Brik) a décrit cette danse énergique dans l'un de ses célèbres poèmes.

Rock 'n' roll

Le légendaire single de Bill Haley Rock Around the Clock a fait ses débuts aux États-Unis en avril 1954 et est devenu un tube l'année suivante. Les adolescents adoraient la nature rebelle que cette musique, souvent interprétée par des Afro-Américains, était accusée de provoquer. Le roi du rock 'n' roll Elvis Presley a contribué à catapulter le genre au sommet. Sa popularité a rapidement dépassé les frontières américaines et s'est étendue à l'Europe.

En URSS, le rock 'n' roll était en pénurie. Dans les années 1950, les musiques peu orthodoxes étaient même enregistrées sur des radiographies médicales, transmises secrètement de main en main aux aficionados du style.

Le rock 'n' roll n'est devenu plus ou moins officiellement reconnu qu'après le Festival mondial de la jeunesse et des étudiants de 1957, qui a attiré des invités du monde entier. Quelque 34 000 participants, venus de plus de 130 pays, sont venus à Moscou pour donner des concerts, regarder des films, participer à des compétitions sportives et, enfin, se faire de nouveaux amis soviétiques.

Le festival a, entre autres, mis en lumière le rock 'n' roll. Personne n'a pu lui résister, y compris l'ensemble de danse folklorique russe d'Igor Moïsseïev, qui a prouvé que le rock 'n' roll est une musique sur laquelle tout le monde peut danser ! Le véritable esprit du rock 'n' roll a donné naissance à de nouvelles tendances de mode, avec des jupes caniches pour les femmes et des coiffures graissées pour les hommes.

Le cinéaste russe Valeri Todorovski a en 2008 recréé l'atmosphère du milieu des années 1950 dans son drame musical sur les fans soviétiques de rock 'n' roll, Les Zazous.

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Twist

Cette danse, qui exigeait formellement que les partenaires ne se touchent pas, a été mise à l'honneur en 1960, juste après que le musicien américain Chubby Checker a sorti son tube The Twist. Tout le monde l'appréciait, y compris la first lady, Jackie Kennedy.

Les choses étaient différentes derrière le rideau de fer, où le twist a été interdit pendant un certain temps. Nikita Khrouchtchev détestait particulièrement cette danse. Le « Dégel », qui a débuté sous Khrouchtchev a réorganisé l'environnement culturel général, mais certaines choses sont toutefois restées hors des grâces du pouvoir. Le twist était considéré comme nuisible et, comme toujours, complètement « étranger à l'idéologie soviétique ». Danser le twist en URSS était considéré comme une sorte de trahison nationale. En 1962, Khrouchtchev a tenu une réunion spéciale avec les responsables du ministère de la Culture, au cours de laquelle il a fait le tour de la question en comparant les adeptes du twist à des sectaires.

« Prenez les Ouzbeks, les Kazakhs, ou n'importe quel peuple [soviétique] – leur style de danse traditionnelle est doux et beau. Et ça... Écoutez, c'est tout simplement indécent ! Faire de tels mouvements avec ces parties du corps ! Ce n'est pas du tout décent !... Je pense, camarades, qu'il faut continuer à défendre le bon vieux temps. Pour ne pas succomber à cette décadence », s’est exclamé Khrouchtchev.

Cependant, l’extravagante folie du twist ne pouvait pas être arrêtée d'un seul coup (même si celui-ci était porté par le puissant dirigeant soviétique). Les amateurs de cette danse ont alors commencé à se réunir lors de fêtes secrètes, ainsi que sur des pistes de danse « légales », où ils dansaient l’« immoral » twist sur la chanson à succès du compositeur soviétique Iouri Saoulski, Tchiorny Kot (Chat noir).

En 1964, après que Khrouchtchev a été destitué du pouvoir, le twist a rattrapé le temps perdu et a reconquis les pistes de danse soviétiques une fois de plus.

Dans cet autre article, nous vous livrons tout ce qu’il faut savoir sur les danses folkloriques russes.

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