Opinion: pourquoi les Russes ont-ils cette obsession de placer des clôtures partout?

Clôture en prévision de la restauration du monument à Alexandre Pouchkine dans le centre de Moscou

Clôture en prévision de la restauration du monument à Alexandre Pouchkine dans le centre de Moscou

Andreï Nikeritchev/Agence Moskva
L'étrange habitude d’en ériger ici et là est en fait une addiction, et nous y sommes pris au piège.

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Tout le monde a déjà fait ce rêve terrifiant : vous avez vraiment besoin d'aller quelque part, mais ne pouvez quitter la pièce. Vous êtes coincé. Les portes qui étaient censées être ouvertes sont fermées. Partout où vous espériez trouver un passage, se dresse une cloison. Là où brille un indicateur vert SORTIE, se trouve un sinistre garde, et il est totalement contre le fait que vous passiez par là. Vous êtes pris au piège et vous ratez ce qui était important – l'avion, l'anniversaire de maman, l'entretien, n'importe quoi. Puis vous vous réveillez en sueur. Oui, heureusement, ce n'était qu'un cauchemar. Attendez... ou pas ? Parce que si vous êtes en Russie, alors peut-être qu’il s’agit bel et bien de votre vie.

Queue pour rentrer la station de métro Oktiabrskaïa à Moscou

L'amour des Russes pour les clôtures, cordons, points de contrôle et portes fermées ne pourrait se comparer qu'à leur passion pour la mastication de graines de tournesol et le port du survêtement. Mais on a l'impression d'aimer tout de même davantage les clôtures. Elles sont innombrables. Tout est construit avec : hôpitaux, écoles, pelouses dans les cours d’immeuble, magasins, parcs, vieilles églises, nouvelles églises. Nous clôturons tout terrain privé dans la mesure de notre propre bien-être – mais toujours et partout. Et si cela peut encore avoir un sens, il est plus difficile de comprendre l’intérêt des clôtures longeant les fossés, talus, marécages et autres remblais. Parfois même, plusieurs clôtures de hauteurs différentes sont placées les unes à côté des autres, et cela semble on ne peut plus normal ici.

Regardez donc ceci :

Et nous adorons faire comme cela :

Une barrière devant ... une autre barrière, à Novossibirsk

Les barrières nous suivent même dans l’au-delà !

Les clôtures russes ont toutefois une spécificité : il y a toujours un trou dedans. En Russie, elles ne sont pas fiables et protègent rarement vraiment contre quelque chose. Alors pourquoi en avons-nous besoin ?

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Un monument au rêve soviétique

Cela ne signifie pas, bien sûr, que tout le monde ici se faufile à travers les clôtures des autres, mais nous savons que, si nécessaire, aucune clôture n'arrêtera personne. Il n'y a en Russie pas de piété respectueuse de la propriété privée, contrairement, par exemple, aux États-Unis. D'accord, nous savons que les clôtures ne peuvent compenser cette conception sous-développée de la propriété privée, mais nous savons ceci : si quelque chose n'est pas clôturé, d'autres viendront l’occuper. Une leçon apprise par la sueur et le sang. Comme l'écrit le journaliste Maxim Troudolioubov, auteur du livre Les gens derrière la clôture. Espace privé, pouvoir et propriété de la Russie, les clôtures sont appréciées ici parce qu'« elles étaient et sont des monuments au rêve non réalisé de vie privée ».

En Union soviétique, la primauté du collectif sur le privé existait, et la mémoire de cette époque semble avoir été génétiquement cousue dans plusieurs générations (au moins trois). À Moscou par exemple, la plupart des gens vivaient dans des appartements communautaires – où plusieurs familles vivaient chacune dans une pièce et partageaient une salle de bain, des toilettes et une cuisine. La vie privée ? Elle n’existait alors qu’au rang de rêve.

Un appartement communautaire dans la région de Voronej

Ce n'est que dans les années 90, déjà dans la Russie post-soviétique, que des clôtures et des barrières autour des sites à statut privé ont commencé à apparaître dans les villes. Au début des années 2000, tout le monde en installait. D’ailleurs, elles faisaient parfois leur apparition sur des terrains avant même que ne soit construit le bâtiment. On ne sait pas combien de clôtures existent dans le pays, mais on a essayé (au moins partiellement) de calculer leur nombre. Selon l'une des estimations des experts urbanistes, elles suffiraient à « clôturer » la Terre à l'équateur plus de 50 fois. Et ce ne sont là que les enceintes qui entourent les datchas (maisons de campagne) russes. Comme vous l'avez déjà compris, nous en avons en réalité beaucoup plus.

Et qu'en est-il de la confiance envers son prochain ? L'économiste Aleksandr Aouzan a inventé une nouvelle façon de mesurer cet indicateur social – oui, par le biais des clôtures. Il s'avère qu'il existe une relation inverse entre les barrières et le niveau de confiance entre les personnes : plus la confiance est faible, plus les barrières sont hautes.

J'étais enfant quand j'ai aidé mon père à clôturer le terrain de notre maison. C'était une horrible clôture grise, mais nous cachant réellement, et nous étions les premiers à en avoir une dans notre rue à travers laquelle on ne pouvait rien voir. C’était au début des années 2000, précisément durant le fameux boom des clôtures. L’utilité de la nôtre, telle que je l'ai comprise à partir des propos de mes parents, était que personne ne pouvait voir ce que nous faisions dans le jardin (« les voisins sont jaloux »). Que se passait-il dans notre jardin ? Rien ! Je me promenais avec mon chien, et maman faisait sécher son linge. Cette clôture ne pouvait nous protéger de personnes (je grimpais moi-même par-dessus en quelques secondes seulement), mais elle protégeait soigneusement notre vie privée.

À Taïaty, village de Vieux-Croyants dans la région de Krasnoïarsk

Au final, on s'est fait cambrioler. Nous n'étions pas riches, mais les voisins, puis les voleurs, l'ont cru. Parce que nous avions une telle barrière. Parce que, idéalement, ceux qui n'ont rien, n’ont rien à cacher. Mes parents pensaient probablement qu'une haute clôture était l'un des signes de succès, comme une grosse voiture ou un sac de luxe. En fait, c'est un morceau de métal qui nous a séparés des autres, qui a même donné naissance à la « jalousie » et qui a emporté les boucles d'oreille de ma mère. Après cela, nous avons mis des barreaux aux fenêtres.

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Un besoin latent

Œuvre de Veronika Roudieva

L'idée de protection absolue rend la société introvertie, fermée et nerveuse, dans une crainte éternelle pour sa sécurité. Nous pensons toujours que la clôture permet de dormir sur ses deux oreilles, mais ce n'est pas le cas. Elle suscite un désir encore plus grand de renforcer les barrières, les cordons, les frontières. Une fois en Russie, il est difficile de ne pas remarquer le nombre de vigiles : ils sont partout – dans les magasins, les restaurants, à chaque étage des immeubles de bureaux (tandis que les caméras de surveillance sont partout). Par le nombre de policiers dans le pays, nous sommes parmi les leaders (avec la Chine et les États-Unis) – nous en avons 746 000.

Camp correctionnel n°4 de la ville d'Alekseïevka, région de Belgorod

Et en même temps, la barrière est déjà un attribut de notre confort psychologique. Mettez le Russe dans un espace ouvert et non clôturé, et il vivra une nouvelle expérience traumatisante (d’où, visiblement, la faible populaire ici des lofts et studios comme concept de logement). Même les locaux de Russia Beyond, qui sont un open space, dispose de mini cloisons – des « clôtures » autour de chaque bureau et une « clôture » – mur amovible – au milieu de la pièce.

Et, selon vous, de combien de portes avons-nous besoin pour nous sentir protégés dans un immeuble d'habitation ? « Pour se rendre chez elle, une personne doit passer en moyenne cinq portes renforcées : trois dans l'entrée de l’immeuble, une quatrième dans le vestibule à l'étage et la cinquième est la porte proprement dite de l'appartement. Nous n'avons pas un tel niveau de danger public, nous ne vivons pas à Johannesburg, nous ne vivons pas en Colombie », déclare Sergueï Medvedev, professeur de sciences politiques à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou. Nous nous sommes même convaincus qu’une porte en fer pour un appartement est un excellent investissement.

Une barrière protégeant une autre barrière ...

Je ne pense pas que nous soyons un pays d'imbéciles et de masochistes qui aiment « se faufiler » par un étroit passage au lieu de se promener librement. Ou que les labyrinthes de clôtures nous facilitent la vie. Pour être honnête, nous savons même au fond de nous que sans elles, ce serait peut-être mieux, mais nous ne pouvons résister à cette envie archaïque de nous enfermer dans un certain système et dans l’ordre, de réguler l'espace, de le diviser en sections, de placer des gardes, et de contrôler perpétuellement. Ce sentiment irrationnel est une relique d'un état totalitaire passé et des contrecoups qui ont suivi. Et comme toute relique, celle-ci connaîtra un jour une fin absolue.

Dans cet autre article, nous vous présentons un architecte moscovite ayant fait d'une simple clôture en béton un véritable symbole soviétique.

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