Pourquoi en URSS vendait-on des substances radioactives directement en magasin?

Histoire
EKATERINA SINELCHTCHIKOVA
«Isotopes» était le nom d'un magasin spécialisé à Moscou où l'on vendait des substances radioactives. Et la demande était très forte. Mais comment cela était-il possible?

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Il serait assez difficile aujourd’hui d’imaginer une situation où l'on pourrait obtenir des substances radioactives simplement en entrant dans un magasin, même dans le pays le plus démocratique du monde. « Le magasin du jeune terroriste », c’est par ce nom que l’on se souvient de nos jours d’un magasin de ce type qui a pourtant existé en URSS, et qui était appelé « Isotopes » (« Izotopy » en russe). Il était populaire non seulement dans toute l’Union, mais les étrangers y venaient aussi et le magasin lui-même exportait sa marchandise.

Ce magasin était situé sur la route menant au centre de Moscou, sur la perspective Lénine. Sur le toit du bâtiment se trouvait une énorme publicité illuminée par des néons et avec une image quadrichrome d’un atome et l’inscription « Atome pour la paix » en trois langues : français, russe et anglais. C'est la phrase qui explique le mieux la raison de la création d'une telle institution : à la fin des années 50, l'Union soviétique misait sur « l'atome pacifique ». Il était question de faire entrer la radioactivité dans la vie quotidienne des Soviétiques, pour qu’elle les aide désormais à tout faire : conserver les pommes de terre, se débarrasser des fuites de canalisations et même compter les poissons.

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Patates irradiées

L'existence même de ce magasin a été rendue possible par une découverte réalisée 25 ans plus tôt, en 1934. C'est alors que le physicien français Frédéric Joliot-Curie a prouvé que l'homme lui-même pouvait créer de la radioactivité. Une idée incroyable à l'époque. Après tout, avant cela, l’on pensait impossible non seulement les rayonnements artificiels, mais aussi le contrôle (ralentir ou accélérer) des rayonnements radioactifs, qu'il s'agissait d'un processus intra-atomique isolé. Curie a démontré le contraire : en irradiant de l'aluminium avec du polonium, suite à la désintégration radioactive, il a obtenu des noyaux d'atomes de phosphore qu'on ne trouve pas dans la nature. En d'autres termes, un isotope radioactif.

Le plus étonnant dans cette découverte était que l'isotope ne retenait la radioactivité que pendant une courte période et que son rayonnement pouvait être facilement enregistré. Ce sont ces propriétés qui ont ouvert la voie à l'entrée des isotopes dans l'industrie, la science, la médecine et même le monde de l'art. Dès l'année qui a suivi la découverte de la radioactivité artificielle, les scientifiques ont produit plus de cinquante isotopes radioactifs.

Ils fonctionnaient comme des stations de radio invisibles qui n'arrêtaient pas d'envoyer des signaux de leur localisation. Ils pouvaient être détectés par des dosimètres ou des compteurs de particules. Ils pouvaient être utilisés pour savoir, par exemple, à quelle vitesse les parois d'un haut fourneau s'usaient. Et il n'était pour cela plus nécessaire d'arrêter le four. Il suffisait de mettre une substance radioactive dans le mur et, dès que le haut fourneau commençait à fonctionner, de vérifier la radioactivité des échantillons de métal à chaque fonte. S'il y avait des radiations dans le fer, c'était un signe d'usure du haut fourneau.

À l'aide d'isotopes, l’on comptait les poissons sans les sortir de l'eau, l’on mesurait la densité de la fourrure, l’on vérifiait si l'engrais était bien absorbé par les plantes, s'il y avait une fuite de gaz dans une canalisation, l’on déterminait l'humidité du sol, l’on diagnostiquait gastrites, ulcères de l'estomac ou cancers, l’on marquait les objets d'art précieux, les bijoux, les billets de banque, ou l’on irradiait les pommes de terre pour qu'elles ne germent pas.

Et ce n'est qu'une petite fraction des applications des isotopes. Au milieu des années 1950, on avait le sentiment que les Soviétiques voulaient mettre presque toutes les industries sur les rails des isotopes. En termes de politique étrangère, cela était également attrayant. Avec leur programme nucléaire pacifique, les Soviétiques s'opposaient en tous points aux États-Unis militaristes ayant bombardé Hiroshima.

« En quoi l'atome soviétique est-il grandiose ? En ce qu'il est démobilisé. Oui, oui, ne discute pas ! Nous lui avons fait enlever son uniforme militaire. Depuis la mise en service de la première centrale nucléaire, l'atome a revêtu un bleu de travail. Les isotopes sont des atomes en bleu de travail, des travailleurs pacifiques », écrivait le magazine soviétique Ogoniok en 1960.

Le magasin « Isotopes » était alors en activité depuis un an.

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Livraison par des hommes en uniforme

En fait, cela n'a jamais été un magasin ordinaire. Au départ, les réactifs n'étaient pas vendus à tout le monde, mais seulement à ceux qui en avaient le droit. Étant donné qu’une personne moyenne n'avait pas besoin de s'y rendre, tous les habitants de Moscou ne comprenaient pas ce qui y était vendu et sous quelle forme. Les visiteurs curieux étaient déçus : « C'était désert et ennuyeux : pas d'éclat menaçant de mercure, pas de monumentalité de lingots d'uranium... Comme dans un musée sans exposition », se souvient le Moscovite Viktor.

Ici, l’on exigeait toujours un certificat de travail, qui confirmait que vous aviez le droit d'acheter de telles marchandises. On l’appelait « document établissant la préparation sanitaire des consommateurs à recevoir, stocker et travailler avec lesdits produits ». En règle générale, il s'agissait de représentants d'usines, de fabriques et d'instituts de recherche.

Les isotopes étaient vendus dans des conteneurs à l'épreuve des radiations, qui devaient être retournés au magasin dans les 15 jours.

Les vendeurs avaient quant à eux le poste de « directeur scientifique de la boutique » et seules des personnes connaissant bien le sujet étaient engagées. En termes de format, « Isotopes » ressemblait davantage à une salle d'exposition qu'à un magasin standard avec des rayons, car il était impossible de voir le produit directement. Il y avait des notices dans un catalogue et un tableau lumineux montrant ce qui était disponible. Tout cela était fourni directement au magasin par le ministère de l'Intérieur – par des personnes en uniforme militaire.

Avec une telle demande d’isotopes, il semblerait que cette entreprise était vouée à un grand succès et à une longue durée de vie. Dans les années 1950, les technologies et les appareils à radio-isotopes ont effectivement connu un essor considérable – ils se caractérisaient par un degré élevé de simplicité ainsi que par leur prix attractif, et sont donc devenus presque synonymes d'automatisation. Néanmoins, la situation ne s'est pas révélée aussi simple et radieuse.

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Radiation à l'exportation

Dans l'économie socialiste planifiée, où la pénurie était monnaie courante, les livraisons d'isotopes souffraient d'irrégularités et de problèmes d'emballage (et donc de sécurité de transport). Cette menace radioactive a soulevé de nombreuses questions pour la Poste soviétique, qui s'est vite demandé comment transporter des isotopes sans risque. D'autant plus que le système soviétique connaissait des défaillances non seulement dans la livraison des substances elles-mêmes, mais aussi dans les équipements de protection comme les caissons de plomb et les instruments dosimétriques.

Les pénuries, les problèmes de logistique, d'emballage, de transport et d'équipement de sécurité ont par conséquent réduit à néant l'euphorie entourant les isotopes au sein de l'Union soviétique… mais pas en dehors de ses frontières. En raison de leur haute qualité et de leur faible prix, les isotopes soviétiques étaient très appréciés sur le marché occidental.

Par exemple, un gramme d'isotope hautement enrichi pouvait être vendu pour plusieurs milliers de dollars. D’ailleurs, en plus du monopole d'État qui exportait les produits isotopiques, des scientifiques de divers instituts de recherche soviétiques les exportaient illégalement. À l'Ouest, ils étaient généralement payés avec du matériel scientifique ou la possibilité de mener des recherches dans des laboratoires étrangers avec un soutien total. En règle générale, ces accords étaient formalisés par des contrats de coopération scientifique et technique internationale. 

À partir des années 1990, ces exportations se sont répandues, et des entreprises privées et institutionnalisées y participaient déjà. D'ailleurs, peu avant l'éclatement de l'Union soviétique, le magasin « Isotopes » a également fermé ses portes. En 1990, il a été remplacé par le premier magasin d'appareils photo instantanés du pays, « Svetozor ».

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