Entre Anne de Kiev et Charles de Gaulle: hauts faits de l’amitié franco-russe, du Moyen-Âge à l'URSS

Irina Baranova
Au fil des siècles, les relations entre les deux nations ont connu des hauts et des bas, passant de conflits armés à d’étroites collaborations. Revenons ensemble sur les épisodes les plus marquants de cette relation en dents de scie.

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Jacques Chirac avait un jour déclaré : « nos relations bilatérales [...] sont excellentes à tous égards », et il semble que l’histoire lui donnait raison. Les liens diplomatiques et culturels entre ces deux géants européens datent de déjà 300 ans, faisant d’eux des pays partenaires loyaux sur la scène internationale. Cette complexe relation est passée d’une admiration à sens unique, à un conflit direct et une méfiance mutuelle jusqu’à, enfin, l’alliance inévitable et désirée depuis si longtemps.

Dans les épisodes les plus difficiles de l’histoire européenne du XXe siècle, la France et la Russie se sont toujours trouvées au moment idéal, faisant preuve de solidarité face à l’ennemi commun. Mais ces deux pays se sont aussi retrouvés dans le respect mutuel, comprenant le poids et l’influence de chacun dans le jeu des nations européennes.

Aujourd’hui, la France occupe toujours une place particulière parmi les investisseurs en Russie. De plus, ces deux pays mènent une coopération très active dans le domaine tant culturel, que technologique et scientifique, permettant de chérir la mémoire de leurs liens historiques. Dans le présent article, Russia Beyond liste sans exhaustivité les chapitres majeurs de l’amitié franco-russe à travers les siècles jusqu’à nos jours.

Un mariage royal comme premier contact russo-français

Départ de la princesse russe Anne de Kiev en France pour le mariage avec le roi Henri Ier

Au XIe siècle, la Rus’ de Kiev souhaite s’imposer comme le rival orthodoxe de l’Empire byzantin et s’installer véritablement comme puissance régionale et religieuse. Dans le même temps, dans les cours européennes, on la voit comme unenouvelle nation ambitieuse, avec laquelle il serait bon de garantir de solides relations.Une série d’unions monarchiques voit donc le jour – les filles de Iaroslav le Sage, le grand prince de la Rus’ de Kiev (1016-1054), épousent les rois ou prétendants aux trônes européens. Ainsi, Anastasia se marie avec le futur roi hongrois André Ier, Élisabeth épouse Harald III de Norvège et la plus jeune des trois, Anne, sera donnée au roi de France Henri Ier, si bien que son sang coule dans les veines de la dynastie des Capétiens. 

Échange de consentements entre Henri et Anne

Cette dernière union, approuvée à l’issue d’une ambassade de grande importance, est célébrée en mai 1051 à Reims pour jeter les bases d’une longue relation entre les deux pays.  Après la mort de son époux en 1060, Anna dite de Kiev restera régente du Royaume des Francs jusqu’en 1063.

Anne de Kiev

Malheureusement, ce début glorieux ne perdurera pas – l’État russe, tiraillé par une guerre intestine, s’effondrera en plusieurs principautés avant de se voir dominé par la horde tataro-mongole. Les relations entre la France et la Russie ne reprendront que plusieurs siècles plus tard, lorsque Pierre le Grand ouvrira « la fenêtre sur l’Europe ».  

>>> Légendes et mythes sur Anne de Kiev

La visite de Pierre le Grand en France en 1717

Pierre Ier de Russie peint par Paul Delaroch

À la fin du XVIIIe, sous Louis XIV, la France est sans exagération la plus puissante nation d’Europe. Pendant ce temps, la Moscovie lointaine suit son propre chemin, tandis que ses valeurs et sa culture restent une énigme pour l’Europe occidentale. Néanmoins, l’arrivée au pouvoir du Pierre le Grand changera bientôt la donne. Monté très jeune sur le trône russe, il se fixe comme objectif d’intégrer la Russie au jeu politique européen. Il s’inspire de la culture et des acquis européens tant par l’importation de mœurs que dans la fondation de la nouvelle capitale de l’Empire russe, Saint-Pétersbourg. Souverain très ambitieux, il réalise une conquête territoriale immense et offre enfin à la Russie un accès à la mer Baltique par ses nombreuses victoires militaires. En 1721, il s’est accordé le titre d’empereur de toutes les Russies, un statut qui le rend équivalent des plus puissants dirigeants d’Europe. Il comprend alors rapidement que pour propulser la Russie sur l’avant-scène du continent, il faut opter pour le rapprochement culturel, diplomatique et commercial avec les grandes nations européennes.  

En 1717, deux décennies après sa première Grande ambassade en Europe lors de laquelle Pierre Ier n’avait pas visité la France, il décide de se rendre directement à Versailles afin d’y  conclure une alliance franco-russe. D’ailleurs, on assure qu’il chérissait l’idée de l’union entre sa fille Elisabeth et le jeune roi Louis XV.

Pierre le Grand chez Louis XIV à Versailles, 1717

Cette visite en 1717 fut fondamentale dans la diplomatie franco-russe, mais pas que : tout au long de sa visite, Pierre, déjà âgé de 44 ans, a pris des notes et, comme on le dit, a ramené avec lui en Russie « toute la France sur du papier ». La France, quant à elle, gagnait aussi de ce rapprochement en faisant de cet État prospérant et en pleine expansion un nouvel allié. De plus, cette affinité avec la Russie donna l’occasion à la France de calmer les tensions entre cette dernière et la Suède, son fidèle allié à l’époque. La diplomatie française avait compris le rôle majeur que jouerait la Russie dans les décennies à venir, sous un dirigeant tel que Pierre le Grand. Ce dernier est en tout cas considéré comme le pionnier de l’amitié franco-russe qui se développera davantage avec le temps.

>>> Pierre le Grand, un globe-trotteur en France

L’époque napoléonienne, goutte de venin dans les relations bilatérales

Débattu et discuté dans les salons russes, parfois admiré, parfois méfié, Napoléon en tant que figure puissante et influente divise l’opinion européenne du fait de ses conquêtes et de ses ambitions continentales. Lorsque l’Europe s’indigne de la vassalisation des États soumis par la France, la Russie, inquiète des progrès de Napoléon, décide de rejoindre la Prusse et le Royaume-Uni dans la Quatrième Coalition en 1805, afin de mettre un terme à la domination française.

Napoléon dans son cabinet de travail par Jacques-Louis David

La bataille d’Eylau, en février 1807, est considérée comme un véritable tournant dans les relations franco-russes. Napoléon la remporte face à la Prusse et la Russie au prix de lourdes pertes, poussant  Saint-Pétersbourg à nourrir une profonde hostilité contre la France, rappelle l’historienne Hélène Carrère d’Encausse :« Napoléon est considéré aux yeux des Russes et de l’Église orthodoxe comme un empereur sanguin responsable d’avoir brisé la paix sur le continent européen ».

L'armée napoléonienne au pays des tsars

Après un épisode de paix entre ces deux pays, Napoléon décide de lancer en 1812 la campagne de Russie, une guerre déclarée en raison de la remise en cause du blocus continental imposé par la France contre le Royaume-Uni. De juin à septembre, la chance est de son côté et l’armée russe bat en retraite des frontières occidentales du pays jusqu’à Moscou. C’est là, à Borodino, à 125 km de l’ancienne capitale, que sera livrée le 7 septembre la bataille de la Moskova et qui marquera le « début de la fin » des succès de l’armée napoléonienne au pays des tsars. Napoléon en sort victorieux mais avec de lourdes pertes : près de 30 000 soldats français y seront tués ou blessés.

L'incendie de Moscou par le peintre Alexeï Smirnov

Pour préserver leur armée– près de 45 000 hommes, dont 29 généraux, étant tombés à Borodino –les Russes décident de laisser Napoléon s’emparer de Moscou, qu’ils évacuent avant de la brûler.

>>> Étonnante Russie: cinq choses qui ont déconcerté Napoléon en 1812

La quasi-totalité de l’armée impériale française est toutefois anéantie lors de l’échec de la retraite de Russie. Lorsque les armées coalisées (dont les cosaques russes) entrent dans Paris en mars 1814, Napoléon concède la défaite française et abdique de son trône. Les relations entre les deux pays resteront tendues un moment à la suite de ces événements.

Entrée du tsar Alexandre Ier à Paris, 1814

La concrétisation d’une alliance tant attendue

À la veille de la Première Guerre mondiale, les coalitions se constituent. Face à la Triple Alliance (Empire allemand, Autriche-Hongrie et Italie), la Russie souhaite se rapprocher de la République française et signer un accord de coopération militaire.

Inauguration du pont de la Trinité par Nicolas II et la tsarine, le 19 mai 1903

Celui-ci sera signé en 1892 et l’empereur russe Nicolas II fera une visite à Paris en 1896 pour assister à des parades militaires. Un an plus tard, c’est le président de la République, Félix Faure, qui se rendra à Saint-Pétersbourg pour poser la première pierre du Pont de la Trinité en l’honneur de cette alliance. En 1900, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, le mythique pont Alexandre III en l’honneur de ce même empereur est inauguré. Une alliance franco-russe, tant militaire que culturelle, naît enfin. En conséquence, lorsque la Russie mobilise ses troupes contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie le 30 juillet 1914, la France fait de même le lendemain en respect de la convention faisant de ces deux pays des ennemis.

Les soldats de l’Empire russe qui ont offert leur vie pour la France

En 1915, alors que la France résiste presque seule sur le front occidental face à l’Empire allemand et ses alliés, elle propose à la Russie un échange de matériel contre plusieurs divisions d’hommes.

En 1916, alors que la Russie est déjà au bord du gouffre révolutionnaire, l’empereur Nicolas II envoie donc 750 officiers ainsi que 45 000 sous-officiers et soldats en France afin qu’une partie d’entre eux participent aux combats sur le sol de ce pays allié et que les autres puissent rejoindre le front de Salonique.

Après la longue traversée de la Russie en Transsibérien puis un interminable voyage en bateau, la première brigade arrive en avril à Marseille et défilera le 14 juillet 1916 sur les Champs-Elysées, avant de rejoindre le front aux côtés des poilus dans les tranchées de Champagne.

Des soldats russes à Paris sur l’avenue qui s’appelait Nicolas II, le 14 juillet 1916

Le gouvernement provisoire de Kerenski, mis en place après l’abdication de l’empereur, perdant son autorité dans un contexte de tempête révolutionnaire qui approche de son apogée, des soldats remettent en cause leur implication dans cette guerre, ce qui débouche sur une mutinerie de 9000 hommes au camp de la Courtine, en 1917. Soulèvement qui sera réprimé.

>>> Le Corps expéditionnaire russe, cent ans de légende

Bien que la signature du traité de Brest-Litovsk par la jeune Russie bolchévique mette fin à la guerre entre Russes et Allemands, 400 soldats russes iront au bout de leur serment prêté et rejoindront la Légion d’honneur pour appuyer l’armée française. Malgré les 9000 tués, blessés ou disparus au cours des combats en France, les brigades russes n’auront pas l’honneur de participer au défilé de la Victoire en juillet 1919, le retrait des Russes de la guerre, décidé par les bolcheviks, ayant fait du pays un traître aux yeux des Français. L’héroïsme et le sacrifice de ce corps expéditionnaire russe d’une durée exceptionnelle sur le front occidental marquent toutefois un point important dans l’histoire de l’amitié entre ces deux pays.

L’escadrille Normandie-Niémen, une amitié née dans le ciel de la guerre

« Sur la Terre russe martyrisée comme la Terre française par le même ennemi, le régiment Normandie-Niémen, mon compagnon, soutient, démontre, accroît la gloire de la France », telles furent les paroles du général de Gaulle, président du GPRF en visite à Moscou en décembre 1944 à propos de cette célèbre escadrille française envoyée sur le front Est.

Pilotes russes et français durant l’opération militaire conjointe de Prusse-Orientale, en janvier 1945

Durant la Seconde Guerre mondiale, la France libre et l’URSS se retrouvent en effet à nouveau côte à côte dans un conflit continental, lorsque les Soviétiques rejoignent le camp allié en juin 1941. Au cours de cette guerre, particulièrement douloureuse pour l’URSS – les pertes sont estimées à 27 millions de personnes , la France libre a d’ailleurs été la seule nation occidentale à se battre sur le front de l’Est main dans la main avec l’Armée rouge, au sein de l’escadron de chasse qui recevra le nom de Normandie-Niémen.

« Ils sont venus combattre les Nazis sur le sol russe, avant même l'ouverture du deuxième front, avant même que l'on ait pu constater que les forces de la coalition anti-hitlérienne allaient remporter la victoire », dira plus de six décennies plus tard Jacques Chirac.

Un Yak

Souhaitant amorcer un rapprochement avec l’Union Soviétique, Charles de Gaulle envoie ainsi en Russie, en 1942, 58 Français, dont 14 pilotes. Ensuite le nombre de ces derniers passera à 97, dont 42 ne retrouveront jamais leur terre natale. Ils s’adaptent en quelques mois aux conditions climatiques et à la langue afin de partir au combat accompagnés de leurs confrères soviétiques. Après, 5 240 missions réalisées et 869 combats aériens en trois ans, le régiment Normandie-Niémen compte à son actif 273 avions ennemis abattus. Cette combativité symbolique des Français souhaitant lutter contre les forces nazies coûte que coûte a impressionné les Soviétiques au point de faire naître en eux une certaine sympathie.

Vue aérienne de l'aéroport du Bourget, le 20 juin 1945

>>> Normandie-Niémen: chronologie du retour triomphal en France des pilotes en juin 1945

Joseph Staline a lui-même accordé en 1944 le nom « Niémen » à cette unité pour leurs batailles le long de ce fleuve qui se jette dans la mer Baltique. Cette escadrille, a bien évidemment reçu des décorations militaires françaises mais aussi russes, telles que l’Ordre du Drapeau rouge ou l’Ordre d’Alexandre Nevski, en remerciement de leurs loyaux services. Quatre pilotes français ont même été élevés à la dignité de Héros de l’Union Soviétique, la plus haute récompense du pays.

Coopération franco-russe d’après-guerre

Il ne serait pas une exagération de dire que la France est l’unique pays du bloc occidental que respecte, voire apprécie l’URSS durant la guerre froide. La France est perçue aux yeux des Soviétiques comme un État souverain, dont la politique extérieure est menée indépendamment des intérêts européens et sans soumission au bloc atlantiste, mais aussi comme un possible partenaire puissant en Occident. Après sa visite en 1944 auprès de Staline, afin de garantir à la France une place à la table des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle réitère et se rend à Moscou en juin 1966. 

Charles de Gaulle

Au cours de cette venue, de Gaulle visite alors Moscou, Leningrad ou encore le centre spatial de Baïkonour, au Kazakhstan. Le président de la République a pour ambition de prouver que la France mène une politique internationale en toute indépendance des deux blocs. Il souhaite aussi amorcer une politique de détente et de rapprochement du bloc soviétique, ayant comme vision à long terme une Europe de « l’Atlantique à l’Oural ». L’URSS accepte quant à elle ce rapprochement afin ,à la fois, d’établir une relation normale avec un pays du bloc occidental et de développer des partenariats commerciaux, culturels et scientifiques. Cet événement très médiatisé est une grande réussite diplomatique pour les deux pays, un nouveau pas dans cette longue et complexe amitié perpétuée jusqu’à aujourd’hui. On peut citer par exemple un demi-siècle de coopération spatiale entre les deux nations, avec plusieurs vols communs, ou encore les 20 ans de collaboration entre le CRNS et le Fonds russe pour la science fondamentale.

Monument au général de Gaulle à Moscou

Dans cet autre article, nous vous expliquons comment les Français se sont battus pour et contre l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

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