Pourquoi l'URSS n'a-t-elle pas rejoint les Alliés en 1939?

Pavel Kouzmitchev; Fiodor Kislov/MMAM/MDF/russiainphoto.ru
Moscou, Londres et Paris ont bien essayé de forger une alliance contre Hitler il y a 80 ans, mais cela s'est tellement mal passé que Joseph Staline a plutôt choisi de conclure un accord avec l'Allemagne.

À la veille de la guerre, la situation en Europe était difficile. La politique d'apaisement défendue par le Royaume-Uni et la France, visant à rendre Adolf Hitler plus pacifique en satisfaisant ses appétits croissants, avait complètement échoué.

Le premier ministre britannique Neville Chamberlain et son homologue français Édouard Daladier ont « laissé » l'Allemagne procéder à l’Anschluss (annexion) de l’Autriche, puis ont forcé la Tchécoslovaquie à abandonner également à Hitler sa région germanophone des Sudètes. En septembre 1938, Chamberlain, revenant de Munich où ils avaient signé un traité avec le Führer, se vantait qu'il était revenu « avec la paix pour notre temps ». Cependant, à peine six mois plus tard, en mars 1939, Hitler a rompu cet accord et débuté l’occupation du reste de la Tchécoslovaquie. Il était alors clair qu'il était impossible d'apaiser l'Allemagne et l'Occident a finalement tendu une main à Moscou.

Le dictateur allemand Adolf Hitler serre la main du premier ministre britannique Neville Chamberlain à l'hôtel Dressen à Godesberg, le 22 septembre 1938. Les deux se sont rencontrés pour discuter de l'occupation allemande de la région des Sudètes.

Conseils de Staline

Quelques jours avant l'occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes, Joseph Staline a prononcé un discours lors du Congrès du Parti communiste à Moscou. « Les États agresseurs mènent une guerre, violant les intérêts des nations non agressives, en particulier l'Angleterre, la France et les États-Unis... Nous soutenons les pays qui ont été victimes d'agressions et qui luttent pour l'indépendance de leur patrie », a-t-il déclaré.

Il était évident que Moscou était prêt à parler avec les démocraties occidentales. En effet, bien que l'Union soviétique les considérait encore comme des nations capitalistes hostiles, Staline avait compris que l'URSS avait grand besoin d'une alliance avec la Grande-Bretagne et la France pour échapper à la puissance de l'Axe. La formation d'une coalition à deux fronts contre Hitler en 1939 semblait donc être une option décente pour l'arrêter.

Après qu'Hitler a renié tous ses précédents accords avec la Grande-Bretagne et la France en s’emparant de la Tchécoslovaquie, l'Occident a également réalisé le danger. Pourtant, il était encore difficile de forger une alliance, la Grande-Bretagne, la France et, surtout, les voisins immédiats de l'URSS craignant Staline encore plus qu'Hitler.

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Différends

Neville Chamberlain, qui a joué un rôle crucial dans l'élaboration de la politique des démocraties occidentales, détestait particulièrement le communisme et l’'idée même de coopérer avec Staline le rebutait. « Je dois avouer ma plus profonde méfiance à l'égard de la Russie. Je n'ai aucune confiance en sa capacité à maintenir une offensive efficace, même si elle le voulait. Et je me méfie de ses motivations, qui me semblent avoir peu de rapport avec nos idées de liberté », écrivait-il à un ami en mars 1939. 

Pourquoi Chamberlain était-il si têtu envers le pays des Soviets ? Il ne s'agissait pas seulement de sa position anticommuniste. Le fait est qu'il n'y avait pas de frontière directe entre l'Allemagne et l'URSS au printemps 1939. Au cas où l'Armée rouge aurait dû combattre les nazis, la Pologne ou la Roumanie auraient par conséquent dû la laisser traverser leur territoire, ce qu’elles ne souhaitaient aucunement.

« En fait, l'Union soviétique avait des différends territoriaux avec la Pologne et la Roumanie [respectivement au sujet, d’un côté, de l'Ukraine et de la Biélorussie occidentales, et de l’autre, de la Moldavie], explique l'historien Oleg Boudnitski, directeur du Centre international pour l'histoire et la sociologie de la Seconde Guerre mondiale. Ces deux États craignaient donc que les forces soviétiques, une fois autorisées à entrer sur leur sol, ne le quittent jamais ».

Alors que la Grande-Bretagne et la France garantissaient leur aide à la Pologne et à la Roumanie, Chamberlain n'était que peu enclin à faire pression sur ses alliés. Néanmoins, une grande partie de l'opinion publique britannique pensait autrement : selon les sondages nationaux de juin 1939, 84% des Britanniques étaient favorables à une alliance militaire anglo-franco-soviétique. De son côté, le futur premier ministre Winston Churchill a prononcé un discours éloquent au Sénat, affirmant qu'« il n'y a aucun moyen de maintenir un front oriental contre l'agression nazie sans l'aide active de la Russie ». Ainsi, Chamberlain et Daladier ont finalement entamé, à contrecœur, des négociations avec Staline.

Début août 1939, des missions militaires anglaises et françaises arrivent à Moscou pour négocier avec l'Union soviétique. La photo montre l'amiral Sir Reginald Drax et le général Aimé Doumenc.

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Discussions sous-représentées

Du 15 juin au 2 août, des représentants britanniques, français et soviétiques se sont ainsi réunis à Moscou, afin de décider des conditions politiques d'une éventuelle convention. Il en est ressorti un projet d’accord, selon lequel les trois puissances s'accorderaient mutuellement, ainsi qu'à tout État limitrophe de l'Allemagne (Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie, Turquie, Grèce et Belgique), la garantie d'une aide militaire en cas d'agression allemande.

Ils sont parvenus à un accord préliminaire, mais lorsqu'est venu le temps des pourparlers directs entre les missions militaires, tout s'est rapidement effondré. Alors que l'URSS était représentée par le maréchal Kliment Vorochilov, ministre soviétique de la Défense et proche collaborateur de Staline, la Grande-Bretagne et la France n'ont envoyé à Moscou que des responsables militaires mineurs : l'amiral Reginald Drax et le général Aimé Doumenc, qui n'étaient même pas autorisés à prendre des décisions sans l'approbation de leur gouvernement.

Le commissaire du peuple de l'URSS Kliment Vorochilov défile sur la place Rouge à Moscou.

Impasse instantanée

 « Les Soviétiques ont été consternés par des représentations aussi basses, et ils n'ont même pas pris ces négociations au sérieux », assure Oleg Boudnitski. De plus, les négociations se sont enlisées immédiatement après que Vorochilov a demandé si la Pologne et la Roumanie laisseraient l'Armée rouge traverser leur territoire pour combattre l'Allemagne. Drax et Doumenc n'avaient pas la compétence pour répondre à une question aussi importante, mais bien sûr, la Pologne et la Roumanie refuserait une telle éventualité. « Staline croyait que ces États n'étaient que des marionnettes et que la Grande-Bretagne et la France pouvaient les forcer à accepter, mais c'était plus compliqué que cela et cela a conduit Londres et Paris à échouer à convaincre Varsovie que l'URSS était meilleure que l'Allemagne », note l’expert.

Vorochilov a alors été très bref. « La mission soviétique considère que sans une réponse positive à cette question, tous les efforts pour conclure une convention militaire sont voués à l'échec », a-t-il certifié, invitant Drax et Doumenc à plutôt profiter de leur séjour à Moscou. Les pourparlers infructueux ont donc officiellement pris fin le 21 août 1939.

Deux jours plus tard, le ministre allemand des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop est arrivé à Moscou pour signer un traité de non-agression (qui comprenait un protocole secret sur « la partition des sphères d'influence » en Pologne). Staline préférait en effet un accord concret avec Hitler, plutôt que la poursuite de pourparlers inutiles avec Londres et Paris. Ce n’est qu’à la violation de cet accord par l’Allemagne, en juin 1941, que l’Union soviétique s’engagera dans la Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi Staline a réellement décidé de signer cet accord avec Hitler ? Découvrez-le dans cet autre article.

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