Kollektsia+: à Beaubourg, l'art russe joue les prolongations

Nicolas Liucci-Goutnikov

Nicolas Liucci-Goutnikov

Fondation Potanine
Le 27 février, l’exposition « Kollektsia+ » ouvre ses portes au Centre Pompidou. Avant son inauguration, le commissaire français de l’exposition, Nicolas Liucci-Goutnikov, a évoqué dans un entretien avec RBTH l’avenir de cette collection et s'est exprimé sur l’art russe et sa place sur la scène internationale.

Il y a plus d’un an, la Fondation caritative Potanine et le Centre Pompidou ont convenu qu’une collection d’œuvres d'artistes russes contemporains serait offerte à Beaubourg. L’objectif ? Combler les lacunes de la collection du musée en matière d’art russe d’après-guerre. Côté russe, la commissaire et inspiratrice du projet fut la directrice du Multimedia Art Museum de Moscou Olga Sviblova. Du côté français – Nicolas Liucci-Goutnikov. Cette collaboration a donné lieu à l’exposition-don « Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie. 1950–2000. Un don majeur » qui a ouvert ses portes en septembre dernier à Paris.

Or, le projet a lancé un mouvement sans précédent : après l’inauguration, les dons de collectionneurs et d’artistes russes contiennent d'affluer au Centre Pompidou, si bien qu’une extension de l’exposition, intitulée « Kollektsia+ », sera inaugurée le 27 février à Beaubourg. En prévision de l’événement, RBTH s’est entretenu avec Nicolas Liucci-Goutnikov. 

RBTH : « Kollektsia », l'exposition des dons de la Fondation Potanine au Centre Pompidou, est présentée au public depuis le mois de septembre. Peut-on déjà dresser un bilan provisoire ? Comment est-elle perçue par le public ? 

Nicolas Liucci-Goutnikov : Un bilan extraordinairement positif ! Depuis le vernissage de l’exposition en septembre 2016, nous avons reçu plus d’une centaine de nouveaux dons de la part de collectionneurs, comme Igor Tsukanov, et d’artistes, notamment le groupe Blue Noses. Nous présentons donc une extension de l’exposition, baptisée « Kollektsia+ », à partir du 27 février, avec le soutien de la Fondation Vladimir Potanine. Le public, quant à lui, est au rendez-vous. En cette année des quarante ans du Centre Pompidou, plusieurs milliers de visiteurs parcourent l’exposition chaque jour. C’est formidable.

Peut-on dire que ce don a inspiré d'autres mécènes et collectionneurs à en faire de même ? Comment l'expliquez-vous?  

Certes, ce don en a encouragé d'autres et continuera sans doute à le faire. Il y a  pour cela des raisons psychologiques qui font qu'un être humain, collectionneur ou artiste, ne veut pas être en reste. Mais au-delà de ces motivations basiques, je crois surtout que les nouveaux donateurs ont compris que le travail entamé par le Centre Pompidou était conduit par une volonté de s'engager à long terme pour construire une collection d'art russe contemporaine, qui alliée à la merveilleuse collection moderne conservée par le musée – entre Kandinsky, Larionov ou Gontcharova – nous permette de couvrir l'ensemble du XXe et le XXIe siècle.

Selon vous, quelles « conséquences » pour l’art russe et son image a eues ce don au niveau de la France, et même au niveau international ?

Le travail de nombreux artistes russes qui vivent ou vécurent en France a souvent été mésinterprété, et ce en raison de la profonde méconnaissance du contexte spécifique dans lequel l’art non officiel s’est développé à partir de la fin des années 1950 en URSS. Il me semble que les grands ensembles que nous avons pu réunir – non-conformisme, sots art ou conceptualisme – permettent de resituer l’œuvre de chaque artiste et de leur rendre ainsi toute leur valeur esthétique. 

Portrait de R. S. par Vladimir Yankilevsky, 1963.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>Portrait de R. S. par Vladimir Yankilevsky, 1963.</p>n
Gloire au PCUS par Erik Bulatov, 2003-2005.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>Gloire au PCUS par Erik Bulatov, 2003-2005.</p>n
Malevich-Marlboro&nbsp;(triptych)&nbsp;par Alexander Kosolapov, 1985.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>Malevich-Marlboro&nbsp;(triptych)&nbsp;par Alexander Kosolapov, 1985.</p>n
&nbsp;Jeanne d&#39;Arc par Pavel Pepperstein, 2005.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>&nbsp;Jeanne d&#39;Arc par Pavel Pepperstein, 2005.</p>n
Buste dans le style de Rastrelli par Boris Orlov, 1996.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>Buste dans le style de Rastrelli par Boris Orlov, 1996.</p>n
Cl&ocirc;ture rose, rails par Mikhail Roginski, 1963.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>Cl&ocirc;ture rose, rails par Mikhail Roginski, 1963.</p>n
 
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Prenez l'œuvre d'Edik Steinberg, dont on a pensé trop longtemps en France qu'il ne proposait qu'une variante contemporaine du suprématisme. L'ensemble que nous a offert sa veuve, Galina Steinberg, montre toute la force de cette peinture. Il permet de comprendre que la « métagéométrie » de Steinberg est traversée de considérations profondément religieuses, non seulement étrangères à Malevitch, mais également en rupture ouverte avec le monde soviétique. Idem du Sots art : comment l'apprécier sans avoir connaissance de l'appareil de propagande soviétique ? L'URSS a disparu depuis près de trois décennies et les jeunes générations ne connaissent probablement pas l'imagerie qui y saturait le quotidien. L'ensemble que nous avons acquis donne à voir toutes ces références idéologiques détournées avec humour avec Komar & Melamid, Orlov ou Sokov.

Dans une récente interview, le peintre Erik Bulatov, qui vit en France depuis très longtemps, a dit : « Quelques peintres russes – deux ou trois – sont reconnus en Occident. Je ne le dis pas parce que je suis fâché, moi je n’ai pas à me plaindre. Kabakov, Komar, Melamid sont admirés, mais leur succès est perçu comme un succès personnel et non comme celui de l’art russe, comme si ce dernier n’existait pas. Avant d’être celle de nos peintres, cette faute est en majeure partie celle de nos théoriciens. On n’y pense pas et on ne s’en occupe pas ». Partagez-vous cet avis ?

Cr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine
De la s&eacute;rie Naissance d&#39;un h&eacute;ros&nbsp;par Grisha Bruskin, 1984-1985.&nbsp;nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>De la s&eacute;rie Naissance d&#39;un h&eacute;ros&nbsp;par Grisha Bruskin, 1984-1985.&nbsp;</p>n
Cr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine
Par Dmitri Prigov.nCr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine <p>Par Dmitri Prigov.</p>n
Cr&eacute;dit : Fondation caritative Potanine
 
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Peut-être, même si les théoriciens russes ont subi le même empêchement dans leur action que les artistes. Ils ont été privés de possibilité publique de publication, tout comme les artistes, d’exposition. Mais je crois surtout que la situation décrite par Bulatov est liée à l’absence d’une historiographie non russe sur l’art russe. Un art national ne parvient à la reconnaissance internationale qu’à partir du moment où il est conservé, exposé et commenté par différents acteurs au-delà de ses frontières.

Certains peintres russes font de temps en temps leur apparition sur la scène internationale – participent à la Biennale de Venise, à Manifesta, etc. Connaissez-vous certains d’entre eux ? Qui d’entre eux appréciez-vous ?

Je me réjouis que Grisha Bruskin représente la Russie cette année à Venise. Il a offert un très bel ensemble d’œuvres au Centre Pompidou et mérite par ailleurs largement cet honneur. De façon générale, j’éprouve beaucoup d’affection pour les artistes que j’ai rencontrés en préparant ce projet. J’ai été frappé de constater la variété de leurs positions et de leurs points de vue – voire leur opposition. En même temps, celle-ci démontre toute la richesse de l’art contemporain en URSS puis en Russie à partir des années 1950. 

Il me semble que l'école conceptualiste moscovite bénéficie d'une reconnaissance particulière au niveau international. J'ai rencontré nombre de ses protagonistes lors de visites de travail à Moscou ou ailleurs, Andreï Monastyrsky, Igor Makarevitch et Elena Elagina, les frères Mironenko, Vadim Zakharov, Youri Albert ou Youri Leidermann. Ces rencontres m'ont fait comprendre qu'une terminologie finalement très standard, « conceptualisme », désignait en fait une pratique artistique extrêmement originale, ancrée dans la tradition russe plus que dans l'art conceptuel international. J'ai également passé beaucoup de temps avec Nadia Bourova, veuve de Dmitri Prigov. J'ai pu mesurer à travers elle toute l'ampleur de cet artiste démiurgique… et l'héritage que « DAP » a légué aux jeunes générations.

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