Cinq raisons de regarder le nouveau drame Air, le Dunkerque russe

Culture
NIKOLAÏ KORNATSKI
Ce qui unit le hit de Christopher Nolan Dunkerque et ce film est autant la quête d’authenticité – un minimum de graphismes et les avions sont vrais – que l’intransigeance créative. Malgré un budget conséquent (à l’échelle russe), c’est sans doute un film d’auteur original.

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1. C’est un exemple rare de films sur les femmes au front

En Russie, comme en URSS, l’on réalise beaucoup de films sur la Seconde Guerre mondiale, mais rarement sur des femmes en uniforme militaire. Pourtant, selon les données officielles, en quatre ans, près d’un demi-million de femmes ont alors rejoint l’armée. Et c’est encore sans compter les participantes des unités partisanes. Parmi les rares exceptions cinématographiques, l’on peut citer le drame militaire La 359e Section (1972) sur les femmes des unités anti-aériennes, nominé aux Oscars, et la récente biographie de la tireuse d’élite Lioudmila Pavlitchenko Résistance (2015).

Air réussit à combler ce manque d’un seul coup. Tout d'abord, l’on suit le destin d’une escadrille féminine, qui défendait du ciel la fameuse Route de la vie – ainsi s’appelait la seule voie de transport vers le Leningrad assiégé. Cependant, l’histoire mène les héroïnes sur une trajectoire extrêmement large à travers la guerre – tant au siège de Leningrad, que dans les tranchées de Stalingrad, ou encore dans les forêts, où combattent les partisans. Et partout, l’on voit des femmes et des hommes sur un pied d’égalité.

2. Comme l’avoue  le réalisateur, il a créé sa version Des Sept Samouraïs, mais focalisée sur les femmes.

L’histoire d’Air commence ainsi. Des pilotes toutes jeunes, sorties tout juste de l’école, se retrouvent au cœur de la guerre. Rien qu’à cause de leurs caractéristiques physiques, elles traversent plus difficilement les surcharges, mais tout est empiré par les modèles d’avions complètement obsolètes – la coque est en partie faite de bois, un minimum de blindage, le fuel fuit constamment. L’ennemi, au contraire, a plus d’expérience et de meilleurs engins. En plus du stress et du manque de sommeil, les filles se sentent en outre mal à l’aise dans un collectif masculin, qui a reçu ce renfort féminin avec beaucoup d'apriori.  

Il y a beaucoup d’héroïnes – plus de sept au départ. De plus, à part des actrices connues en Russie – Anastasia Talyssina et Aglaïa Tarassova – beaucoup de nouveaux visages ressortent dans le film – de vraies cadettes des académies des ministères de l’Intérieur et des Situations d’urgence. L’un des rôles principaux est par ailleurs joué par l’actrice du théâtre dramatique d’Omsk Kristina Lapchina – ce sont là ses débuts sur grand écran. Cependant, avec chaque mission, il reste de moins en moins d’héroïnes – la guerre emmène impitoyablement même des personnages principaux, qui, selon les lois du genre, ne peuvent habituellement pas mourir.

3. Un minimum de graphismes et un maximum de vrais avions

Six grands épisodes de combats aériens sont présents dans le film. Au départ, le réalisateur voulait filmer de vrais avions de modèles militaires, des Yak-1 soviétiques et des Messerschmitt allemands. Des exemplaires fonctionnels ont été trouvés en République tchèque. Cependant, la pandémie est arrivée et le tournage d’Air a été suspendu. Guerman a alors eu le temps de tourner un autre film pendant la pandémie – Delo a été diffusé dans la section Un certain regard du festival de Cannes en 2021.

Quand le travail sur Air a repris, l’option tchèque n’était plus d’actualité, et il a fallu filmer des avions modernes, qui ont ensuite été « maquillés » numériquement pour ressembler aux modèles authentiques. Les gros plans sur les acteurs à l’intérieur des cabines ont quant à eux été filmés grâce à des gimbals (stabilisateurs) – des machines spéciales qui bougent et imitent les piqués ou les virages – sur fond d’écrans LED avec de vraies images du ciel.

4. Air reste fidèle aux meilleures traditions du cinéma de guerre soviétique

Alexeï Guerman – fils d’Alexeï Guerman-senior, un grand réalisateur soviétique et russe, le leader de ladite « école de Leningrad ». Ce groupe de metteurs en scène du studio Lenfilm dans les années 1960-1980 étaient réunis par une plateforme esthétique commune : le rejet des clichés du réalisme socialiste, la dissection des histoires typiques de genre et la volonté d’une authenticité maximale de l’environnement et de la présence des acteurs à l’écran.

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Le plus souvent, les réalisateurs de « l’école de Leningrad » se référaient justement au thème de la guerre. L’on peut se remémorer des films comme La Vérification et Vingt Jours sans guerre de Guerman, La Poudre de Viktor Aristov, Voyage d’été au bord de la mer et Les Torpilleurs de Semion Aranovitch et d’autres. Air hérite beaucoup de « l’école de Leningrad ». Ce n’est pas une œuvre de guerre de parade – dans le champ de la caméra, l’on voit l’intersaison sans fin, presque sans soleil, pas de généraux et de discours glorieux, la texture des années de guerre est reconstituée avec une précision rare.

5. C’est le premier film à grand budget de Guerman Junior, l’un des plus grands noms du cinéma d’auteur russe

Guerman est l’un des rares réalisateurs qui a réussi à faire sélectionner ses films en différentes années au concours des festivals de « la grande trinité » – Cannes, Venise, Berlin. Beaucoup ont reçu des prix – entre autres en 2008 à Venise, où Guerman a été décoré du Lion d’argent en tant que meilleur réalisateur pour le drame Soldat de papier. Son plus grand succès auprès du public russe a été Dovlatov (2018) – la biographie de l’écrivain soviétique extrêmement populaire qui a été contraint d’émigrer aux États-Unis. Cette œuvre reste l’un des films d’auteur les plus rentables en termes d’entrées en Russie.

Air – est à ce jour le film le plus laborieux et ambitieux de Guerman. Son budget est d’environ presque 800 millions de roubles (près de 9 millions de dollars), le travail sur le film lui a pris cinq ans. Toutefois, ce qui est impressionnant est que la patte de Guerman se ressent même dans un grand film comme celui-ci. Les longues séquences sont d’une beauté incroyable, et le réalisme ultime se marie de manière organique à l’atmosphère rêveuse.

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