Pourquoi Ё est-elle la lettre la plus étrange de l’alphabet russe?

Alexander Kislov/Legion Media
Lev ou Liov Tolstoï? Nicolas Roerich ou Riorich? Il est fort probable que, depuis le début, vous ayez mal prononcé ces illustres noms.

En tant que détentrice d’un nom de famille comprenant un « ё » (se prononce « io »), je ne l’ai jamais vu correctement orthographié dans les documents officiels. Alors que la version correcte devrait être « Zoubatchiova » (Зубачёва en russe), mon nom semble être voué à un tout autre sort.

Mon premier passeport affichait en effet « Zoubatcheva » (Зубачева), et même si mes parents étaient dans la même situation, ils n’ont jamais tenté de briser ce cercle vicieux, la tâche semblant trop colossale (les démarches administratives en Russie n’étant jamais une partie de plaisir, imaginez ce que ce serait de demander aux autorités de changer vos documents pour un simple accent).

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Pour moi, le seul problème survenant de cette mauvaise orthographie est la prononciation erronée de mon nom en public, à l’école ou à l’université par exemple. Cependant, je peux m’estimer chanceuse. Les incohérences potentielles entrainées par l’écriture différente d’un nom dans différents documents peuvent être à l’origine de fortes migraines face aux organes administratifs, aux yeux desquels chaque lettre est cruciale.

Cette année par exemple, a été rapporté le cas d’une mère de trois enfants originaire de Kaliningrad, à qui a été refusée l’obtention d’allocations gouvernementales car son nom était écrit différemment sur le certificat de naissance de ses enfants. L’un des documents indiquait « e » (ié), tandis qu’un autre présentait un « ё » (io).

Et il ne s’agit que d’un cas parmi tant d’autres. Que ce soit pour une allocation de maternité, de retraite, un héritage ou une simple requête auprès d’une institution officielle, une telle divergence orthographique signifiera dans la plupart des cas un refus, et donc encore plus de paperasse et de perte de temps.

La cadette de l’alphabet

Le « ё » (io) a fait son apparition il y a près de 235 ans, ce qui en fait ainsi la plus récente lettre de l’alphabet russe. Le son « io », cependant, était déjà présent. Alors qu’il n’existait pas dans le russe ancien (à la place, on utilisait un simple « ié », comme dans « сЕстры » au lieu de l’actuel « сЁстры » (sœurs)), à l’horizon du XVIIIe siècle le son « io » a fait son entrée dans le langage courant, et a progressivement pénétré la langue littéraire.

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Pour faciliter la représentation graphique de ce son, la princesse Ekaterina Dachkova a proposé de créer une lettre spéciale afin de remplacer l’ancien digraphe « io », utilisé auparavant dans ce but. En 1783, l’Académie de Russie, ainsi que diverses figures publiques, telles que l’écrivain Nikolaï Karamzine, ont apporté leur soutien à cette idée, et c’est ainsi qu’est née « ё ».

Néanmoins, cette lettre n’a pas immédiatement fait partie de l’alphabet, et son usage est resté optionnel. Beaucoup l’omettaient en effet dans les mots populaires ou utilisaient un tiret pour spécifier la prononciation correcte et économiser le temps d’écriture, tant à la main que dans l’imprimerie, puisque le tréma devait autrefois être rajouté séparément.

La volonté de Staline?

Durant l’époque soviétique, le « io » s’est retrouvé sous les projecteurs. Une légende raconte même que dans les années 40, Joseph Staline en personne aurait été furieux à cause de documents présentant le nom de ses généraux avec un « е » au lieu d’un « ё ». Le jour suivant, le journal Pravda aurait par conséquent commencé à utiliser le « ё » dans ses travaux d’impression.

La détermination et le goût du détail de Staline ont ainsi conduit, en 1942, à un décret sur l’utilisation obligatoire du « ё » dans les écoles. Depuis, cette lettre apparait officiellement au sein de l’alphabet russe. En 1965, ont en outre été dévoilées les règles orthographiques révisées déterminant les cas d’utilisation nécessaire du « ё ». Selon ces dernières, il est obligatoire d’en faire usage dans trois cas :

  • pour éviter la confusion entre un mot et un autre, comme « передохнем » (nous mourrons) et « передохнём » (nous nous reposerons) ou encore « поем » (nous mangerons) et « поём » (nous chantons)
  • pour spécifier l’orthographe d’un mot peu connu
  • pour l’apprentissage au travers de livres

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Ces règles sont encore d’actualité de nos jours, principalement dans la presse et l’édition. Toutefois, le contrôle de l’État s’étant assoupli, la presse a tendance à délaisser l’utilisation du « ё » en raison de complexités techniques. Ainsi, son usage reste encore aujourd’hui optionnel et il est très commun de voir tous types de documents omettant cette lettre. La population elle-même, dans ses échanges écrits quotidiens, la met généralement de côté.

Confusion persistante

L’absence de règles strictes quant à l’utilisation du « ë » a entrainé l’orthographie, et donc la prononciation, erronées de noms et prénoms célèbres. Prenez par exemple l’incontournable Léon Tolstoï. En russe, son prénom s’écrit « Lev » (Лев), mais en réalité il avait lui-même fait le choix de le prononcer selon la tradition, c’est-à-dire « Liov » (Лёв). C’est d’ailleurs comme cela que l’appelaient ses amis et sa famille.

Autre cas célèbre, le peintre russe Nicolas Roerich. À l’origine, son nom comprenait un « ë » et était prononcé « Riorich » (Рёрих), mais de nombreuses personnes ont écrit son nom sans tréma, et l’on a par conséquent commencé à le prononcer Roerich (Рерих).

Les chercheurs estiment qu’il existe environ 13 500 mots comprenant un « ë », ainsi que 2 750 noms et 1 650 prénoms. Des centaines de noms de famille diffèrent les uns des autres uniquement à cause d’un « e » / « ë ». On peut notamment citer Lejnev et Lejniov ou encore Demine et Diomine.

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Le manque de cadre officiel d’utilisation du « ë » dans les noms implique à présent que les personnes souffrant d’incohérences orthographiques dans leurs documents ont deux options. Selon Vladimir Chalaïev, avocat au sein du cabinet juridique BMS, elles peuvent soit faire appel suite à un refus de prendre en considération leurs documents, soit effectuer les changements nécessaires par le biais du bureau d’enregistrement ou du tribunal. Tandis que ces affaires ne nécessitent généralement que peu de temps et d’argent, cela rebute encore bien trop de gens, effrayés par de potentielles démarches administratives éreintantes.

Certains l’écrivent, d’autres non

Le débat portant sur le statut du « ë » divise la société depuis déjà longtemps. Certains avancent que ce n’est pas grave et que rien ne changera vraiment si cette lettre venait à rester optionnelle.

« J’ai réellement de la sympathie pour le +ë+, mais étant linguiste, je comprends que le problème est démesurément exagéré, soutient Ilia Itkine, chercheur à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou. La lettre a plus de 200 ans, et si elle n’est pas devenue obligatoire dans les textes russes durant tout ce temps, cela veut dire que si ça continue comme ça, rien de grave n’arrivera à la langue, à la société ou à la culture ».

« Se battre pour le +ë+ n’a aucun sens, tout comme le combattre, pense Ilia Birman, un designer russe. Si vous l’aimez, utilisez-le, sinon, ne le faites pas. J’aime l’utiliser car je ne vois pas l’intérêt de ne pas le faire. Un russophone devrait être capable de lire quelle que soit la situation, avec ou sans +ë+ ».

D’un autre côté, les partisans d’un statut obligatoire du « ë » ne comprennent pas l’utilité d’économiser l’encre et le papier si deux points peuvent à eux seuls simplifier la vie de beaucoup.

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« Dans le monde d’aujourd’hui, dominé par l’informatique, chercher une personne particulière en ligne avec un nom comprenant un "ë" peut donner des résultats imprévisibles. Qui sait comment cette personne écrit son nom dans la base de données ? Les développeurs du programme ont-ils anticipé ce problème ?, se demande Nikolaï Choumski, fondateur du groupe « Pour Io ! » (За Ё !) sur VKontakte, équivalent russe de Facebook. La situation peut ensuite se détériorer avec la translitération. Les Russes peuvent s’accommoder des variations entre le prénom +Artiom+ / +Artem+, mais les étrangers peuvent avoir du mal à le faire ».

On ne peut comprendre des milliers de mots comprenant la lettre « ë » sans lui donner un statut adéquat, considère Evgueni Ptchelov, coauteur du livre Deux siècles de la lettre russe Ё. Histoire et dictionnaire, et professeur associé de l’Université d’État des sciences humaines de Russie.

« Penser que les russophones comprennent où le +ë+ doit ou ne doit pas être utilisé est absurde. Autrement il n’y aurait pas de prononciation incorrecte, comme dans le mot +свЁкла+ [betterave] avec un accent fort, ou dans +афЁра+ [fraude], où le +ë+ ne devrait pas figurer du tout, explique-t-il. Si une personne est autorisée à utiliser ou non la lettre, le choix se portera quasiment certainement sur la deuxième option ».

Par conséquent, Ptchelov soutient que rendre l’utilisation du « ë » obligatoire dans les textes actuels est nécessaire, et devrait être fait au moins en signe de respect envers la langue russe et l’héritage culturel. « Y a-t-il une autre langue disposant d’une lettre optionnelle ? J’en doute », conclut-il.

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