Brouille entre la Russie et la Biélorussie: c’est grave, docteur?

Minsk s’insurge régulièrement contre Moscou dans le but d’obtenir des avantages économiques. Pourtant, cette fois, Moscou ne semble pas s’empresser de satisfaire les demandes de son partenaire et voisin. Comment cette situation pourrait-elle évoluer ?
Opinion
Alexander Lukashenko
Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, lors d'une confrénce de presse à Minsk. Crédit : Reuters

Les relations entre la Russie et la Biélorussie sont régulièrement traversées par des crises émotionnelles. Dans la plupart des cas, ces crises tiennent à la situation intérieure en Biélorussie (crédits, privatisations, prix du gaz) et aux tentatives de son dirigeant de s’en sortir en haussant le ton et en jouant la victime. Habituellement, cette tactique marchait assez bien et lui permettait d’obtenir des concessions de la part de Moscou. Mais cette fois, certaines choses ont changé.

Les zones frontalières

Au premier abord, rien de grave. La Russie a introduit un régime de zones frontalières, à l’instar de celui mis en place par Minsk à l’automne 2014. Aucun poste de contrôle ni fouille des véhicules ni personnes à la frontière ne sont pourtant prévus, indique le FSB. Il s’agit plutôt d’un renforcement général de la vigilance dans les zones frontalières.

Officiellement, la Russie l’explique par le trafic illicite de drogues, la contrebande et l’entrée de personnes indésirables sur le sol russe. En effet, la Biélorussie est en passe d’introduire un régime sans visa de 5 jours tant pour l’Union européenne et les Etats-Unis, pays qui ne présentent aucun problème, que pour des pays qui pourvoient beaucoup plus de migrants comme le Viêtnam, Haïti, la Gambie, l'Inde, la Chine, etc. Il est vrai que la Biélorussie exige pour cela un visa Schengen multi-entrées en cours de validité ou un visa de l’un des pays de l’UE avec un tampon d’entrée sur son territoire et les billets retour. Mais cela crée tout de même une légère vulnérabilité quant à l’entrée des migrants illégaux.

Selon les experts, les forces de l’ordre s’inquiètent beaucoup plus de l’entrée sur le territoire russe éventuelle de combattants de Daech, organisation interdite en Russie, notamment depuis les pays européens, où ils sont activement recrutés. A la guerre comme à la guerre, pour ainsi dire : on ne peut guère sous-estimer cette menace.

Enfin, l’argument réel pour la création des zones frontalières n’a peut-être rien à voir avec la Biélorussie. Il ne s’agit pas uniquement des saboteurs ukrainiens potentiels, qui ont déjà fait l’objet de plusieurs arrestations. La détérioration actuelle de la situation dans le Donbass est provoquée uniquement par la volonté des dirigeants ukrainiens, qui perdent leur assise et le soutien outre-Atlantique, et tentent de préserver leur statut d’exception et leur bouée de sauvetage. Ainsi, il faut s’attendre à une nouvelle escalade et à un flux de réfugiés. Or, il vaut mieux s’y préparer à l’avance. C’est sans doute la principale raison qui dicte la décision de Moscou.

Les démarches de Loukachenko

Les relations à l’intérieur de l’Union eurasiatique sont un autre facteur qui pourrait avoir provoqué cette réaction du Kremlin. Nous ne savons toujours pas si Alexandre Loukachenko  avait coordonné sa décision avec ses partenaires au sein de l’alliance d’intégration.

Ce n’est pas la première démarche de Minsk ayant laun impact sur les structures de l’union. On peut détourner timidement les yeux au sujet de la position particulière de la Biélorussie au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective et de sa réticence évidente à fournir des troupes en cas de crise. On peut ignorer le refus démonstratif de Loukachenko d’accueillir une base aérienne – on ne peut pas dire que cette base soit indispensable, mais il n’est politiquement pas très élégant de fermer la porte une fois que les négociations sont achevées, car cela met l’allié dans une position délicate. Avec son récent refus de se rendre à Saint-Pétersbourg pour la signature des documents de l’Eurasec, Loukachenko lançait ouvertement un défi à la structure, au grand embarras des dirigeants des autres pays.

Girouette politique

Enfin, l’évolution des relations entre la Russie et l’Europe est un troisième facteur. Auparavant, la Russie faisait peu de cas des penchants « multi-vectoriels » du dirigeant biélorusse. Tout le monde comprend que Loukachenko est le principal bénéficiaire des contre-sanctions russes comme de l’accord de Minsk sur l’Ukraine. Cependant, dans les conditions actuelles, alors que les relations entre Moscou et les capitales européennes se dégradent clairement sur fond d’amélioration des relations avec les Etats-Unis, cette « girouette politique » pourrait finir par devenir dangereuse. D’autant que l’Europe souhaite, depuis quelques années, détacher la Biélorussie de la Russie et faire suivre au pays l’exemple ukrainien. D’autres responsables politiques estiment toutefois que la Russie et l’Europe doivent aider la Biélorussie ensemble pendant la période de transition, quand Loukachenko quittera enfin son poste. Mais leurs voix sont, pour le moment, moins audibles. 

Le bras de fer avec Moscou aura, sans doute, un dénouement heureux pour Minsk, comme d’habitude. Cependant, Loukachenko doit comprendre que le monde a changé et que les pirouettes politiques qui marchaient au début des années 2000 suscitent désormais un agacement croissant. La Russie ne renoncera bien sûr pas à l’union avec la Biélorussie, mais Minsk doit s’attendre à un avertissement important, d’une manière ou d’une autre. Et cet avertissement aura sans doute peu à voir avec la défense de la frontière : il frappera plutôt le commerce et l’économie, domaines particulièrement sensibles pour le président biélorusse. 

Dmitri Polikanov est une figure publique et politique russe.

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