Moscou, une ville plus française qu’il n’y paraît (Vidéo)

Parc Gorki
Nombreux sont les recoins de Moscou dissimulant une histoire, souvent insoupçonnée, ayant trait à la France. Qu’il s’agisse des adresses ayant hébergé Napoléon et son armée, des hauts lieux de la diaspora historique française ou des symboles de l’amitié franco-russe, nous vous emmenons à la découverte, non exhaustive, de ces monuments et édifices auxquels vous n’auriez probablement pas prêté attention lors d’une visite de la capitale, mais que vous ne verrez assurément plus du même œil.

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Si ce n’est plus un secret pour personne que Saint-Pétersbourg doit sa magnificence à l’implication d’artistes et architectes étrangers, et notamment français, à l’instar d’Auguste Montferrand, concepteur de la cathédrale Saint-Isaac et de la colonne d’Alexandre, cette influence se fait moins évidente à Moscou. Pourtant, là aussi, les Français ont été impliqués dans de multiples projets ayant façonné le visage de la ville, tandis que divers lieux s’avèrent dotés de liens, parfois imperceptibles, avec l’Hexagone.

La « Troisième Rome » ayant toutefois fait l’objet, notamment sous l’ère soviétique, de plus amples reconstructions que la « Venise du Nord », parvenue à conserver son aspect historique, nombreux sont les témoins architecturaux de l’épopée des Français de Moscou à avoir aujourd’hui disparu. Tel est le cas de la majeure partie de l’œuvre de Charles Aumont, audacieux Français ayant fait ses débuts à Moscou lors de l’Exposition artistico-industrielle française de 1891 en y inaugurant un authentique cabaret parisien, avant de devenir l’un des entrepreneurs culturels les plus en vogue de la ville, qui y organisera même les premières projections cinématographiques sonorisées. Tandis que son grand théâtre sur la place Trioumfalnaïa a laissé place à la salle de concert Tchaïkovski érigée à son emplacement dans le style empire stalinien, son petit théâtre d’été, dans le parc Aquarium voisin, s’est quant à lui évanoui dans les flammes, avant de voir sur ses cendres être bâti le théâtre Mossovet.

Le grand théâtre de Charles Aumont et la salle de concert Tchaïkovski

Aussi, nous intéresserons-nous aujourd’hui à des vestiges de l’histoire bilatérale encore visibles de nos jours au gré des rues de la mégalopole moscovite.

L’héritage de Nicolas Legrand

Catherine II par le peintre Alexeï Antropov

Au XVIIIe siècle, sous Catherine II, l’influence française en Russie connaît son apogée. La cour impériale parle la langue de Molière, l’impératrice correspond, entre autres, avec Voltaire et Diderot, infusant dans la société russe l’esprit des Lumières, tandis que les nobles du pays s’inspirent de l’art de vivre à la française, entre salons et tapisseries, mode vestimentaire et autres raffinements.

Si ce rayonnement civilisationnel ne tardera pas à décliner avec la Révolution de 1789, à la suite de laquelle la Grande Catherine rompra toutes relations diplomatiques et commerciales entre les deux nations, la France a ainsi laissé d’innombrables marques au pays des tsars, notamment dans l’architecture et l’aménagement urbain.

Le Kriegskomissariat

S’il est connu de tous que l’illustre sculpteur Falconet est l’auteur de la célèbre statue du Cavalier d’airain, érigée à cette époque à Saint-Pétersbourg, le nom de Nicolas Legrand résonne moins dans les consciences. Il est pourtant, aux côtés d’Ivan Starov et de Vassili Bajenov, ayant tous deux effectué leurs études à Paris, de ceux ayant le plus développé le classicisme à la française dans l’architecture russe. Professeur à l’Université impériale de Moscou, il est à l’origine de multiples projets dans la ville, bien que certains aient été les victimes du terrible incendie de 1812. Parmi ceux ayant survécu jusqu’à notre heure, l’on peut citer l’église de la dormition de la Vierge sur Moguiltsy, ainsi que l’imposant bâtiment du Kriegskomissariat, institution alors en charge de la gestion de l’approvisionnement financier et matériel de l’armée. Certaines théories le placent même parmi les possibles architectes ayant imaginé l’incontournable et gracieuse maison Pachkov, faisant face au Kremlin.

Sur l'Anneau des boulevards

Son œuvre la plus marquante, en date de 1775, demeure toutefois le premier plan général d’urbanisme de Moscou, cité s’étant auparavant développée de manière chaotique et sans logique définie. En plus d’être l’initiateur du canal Vodootvodny, traversant le centre-ville et l’épargnant enfin des fréquentes inondations, il est celui ayant appliqué ici le modèle des grands axes à l’européenne.

L'Anneau des boulevards entouré d'un tracé rouge. L'on peut voir, plus large et mieux marqué, l'Anneau des jardins.

C’est par conséquent à lui que Moscou doit aujourd’hui son expansion en cercles, puisque Legrand en personne a tracé les contours de l’Anneau des boulevards, avenue arborée entourant le centre historique de la ville et parallèlement auquel apparaîtront plus tard d’autres cercles concentriques : l’Anneau des jardins (première moitié du XIXe siècle), le périphérique automobile (MKAD, moitié du XXe siècle), ou encore les lignes circulaires du métro.

Ces adresses ayant accueilli Napoléon et ses hommes

Napoléon sur le mont Poklonnaïa, peinture de I. Lvov

L’invasion de la Russie par les troupes napoléoniennes en 1812, connue par les Français sous le nom de « campagne de Russie » et par les Russes sous celui de « guerre patriotique », est l’un des épisodes les plus marquants de la chronologie russe. La prise de Moscou, en septembre, a été un tournant. Jusque-là victorieux, Bonaparte a attendu sur le mont Poklonnaïa (abritant aujourd’hui le parc de la Victoire ainsi que la copie de l’arc de triomphe aujourd’hui disparu et ayant justement symbolisé en un autre point de Moscou la conquête finale de Paris par les troupes impériales russes) qu’on lui apporte les clefs de la ville, en vain.

Arc de triomphe de Moscou

Ses soldats, en terre jugée conquise, ont ensuite réquisitionné divers bâtiments pour se loger dans cette cité grandement désertée et qui ne tardera pas à subir les ravages du feu, que des saboteurs russes allumeront afin de provoquer le départ de ces envahisseurs venus de l’ouest.

Palais à Facettes

Parmi les édifices ayant servi de demeures temporaires aux conquérants, plusieurs subsistent de nos jours. Il s’agit tout d’abord, bien évidemment, du palais à Facettes et du palais des Térems, tous deux situés au sein du Kremlin, qui ont accueilli Napoléon en personne, avant qu’il ne se réfugie, au début de l’incendie, au palais Petrovski, en bordure de Moscou, sur l’ancienne route de Tver (aujourd’hui perspective de Leningrad).

Palais Petrovski

Le maréchal d’Empire et roi de Naples Joachim Murat a quant à lui élu domicile dans la propriété Batachov (11, rue Iaouzkaïa), brillant exemple du classicisme abritant de nos jours une clinique. Fuyant lui aussi les flammes, il gagnera par la suite la maison Toutolmine voisine (12, rue Gontcharnaïa), hébergeant à présent l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie, puis la maison Razoumovski (18, rue Kazakov), désormais occupée par le ministère du Sport, du Tourisme et de la Jeunesse.

Aspect historique de la maison Toutolmine et aujourd'hui

L’on peut encore citer Édouard Mortier, duc de Trévise, nommé par Napoléon gouverneur de Moscou et lui aussi maréchal d’Empire, qui a pour sa part établi ses quartiers dans la demeure Razoumovskaïa (2, rue Marosseïka), dont le rez-de-chaussée s’avère maintenant être une pharmacie et dans laquelle, en 1975, a en outre été aménagée une entrée de la station de métro Kitaï-gorod.

Maison Razoumosvkaïa

L’église Saint-Louis-des-Français, cœur historique de la diaspora française

S’il est toutefois un lieu que les troupes napoléoniennes ont étonnamment pris soin d’éviter lors de leur séjour à Moscou, c’est bien l’église Saint-Louis-des-Français, probablement en raison des relations tumultueuses qu’entretenait Bonaparte avec la religion. Adrien Surrugues, alors curé de la paroisse, en a témoigné dans ses lettres :

« Pendant les six semaines que les Français ont passé ici, je n’ai même pas vu l’ombre de Napoléon, ni n’ai cherché à le voir. […] Il n’est pas venu à notre église ; je doute même qu’il y ait pensé. Quatre ou cinq officiers des anciennes familles de France y ont assisté à l’office ; deux ou trois se sont confessés. […] Il est mort plus de 12 000 personnes pendant leur séjour, et je n’ai enterré avec les cérémonies ordinaires qu’un officier et un domestique du général Grouchi ; tout le reste, officiers et soldats, ont été enterrés par leurs pairs dans le premier jardin voisin ».

L’église Saint-Louis-des-Français, alors en bois, était pourtant un haut lieu de la présence française à Moscou. Suite à l’approbation de Catherine II et des autorités locales à l’égard du projet des Français établis ici d’ériger leur propre lieu de culte (auparavant, ils n’avaient d’autre choix que de fréquenter l’église des Saints-Apôtres-Pierre-et-Paul, dont les fidèles étaient principalement allemands et polonais), c’est en mars 1791 qu’avait pu être consacré ce temple.

Au fil des décennies, ce lieu deviendra alors le cœur de la communauté française locale. Si bien qu’à la fin des années 1820, il sera remplacé par un bâtiment religieux d’une envergure tout autre, en pierre cette fois et aux robustes colonnes ; une allure qui peut encore être admirée dans toute sa splendeur aujourd’hui. Autour de l’église, se grefferont progressivement plusieurs institutions de ces expatriés occidentaux, allant d’établissements scolaires à un refuge de bienfaisance.

Ultérieurement, sous l’URSS, malgré un pouvoir radicalement antireligieux, l’église Saint-Louis-des-Français demeurera le seul temple de foi catholique encore en activité à Moscou, et l’un des deux seuls de la Russie soviétique, et ce, à quelques pas seulement du siège de l’intimidant KGB.

De nos jours encore, elle reste le noyau d’un îlot français, coincé entre les stations de métro Tchistye proudy et Loubianka, comptant dans son voisinage la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe, le Lycée français Alexandre Dumas, mais aussi le siège de l’agence touristique Tsar Voyages. Dans les parages se sont également succédé divers établissements culinaires français ou d’inspiration française, de restaurants gastronomiques à des boulangeries, en passant même par une crêperie bretonne.

Dans cette vidéo partenaire, le fondateur de l'agence de voyage IdeaGuide Dimitri Boulba vous fait découvrir plus amplement l’église Saint-Louis-des-Français, mais aussi d’autres lieux français de Moscou, non abordés dans cet article. Sur sa chaîne, IdeaGuide, vous pourrez en outre en apprendre plus sur la Russie, par exemple en explorant une cité militaire abandonnée de l'Extrême-Orient russe ou en vous familiarisant avec les thés à déguster dans le pays.

Ces fragments de France parsemés ici et là

Aujourd’hui, l’influence française ne se limite toutefois plus à ce quartier historique et peut être perçue aux quatre coins de la vaste capitale. Si l’on peut mentionner l’active Francothèque, initiatrice de nombreux événements culturels, ou encore Cochonnet (anciennement La Boule), café en extérieur doté de terrains de pétanque et situé au beau milieu du plus populaire lieu de détente moscovite – le célèbre parc Gorki, j’aimerais, afin de conclure cet article, attirer votre attention sur deux véritables morceaux de Paris ornant aujourd’hui Moscou, détails pourtant méconnus même des locaux.

En effet, si plusieurs copies réduites de la tour Eiffel peuvent être contemplées en différents endroits de l’agglomération moscovite (stations Izmaïlovski prospekt et Aviamotornaïa, ou encore dans la ville périphérique de Balachikha), peu nombreux sont ceux à savoir qu’un authentique fragment du monument parisien s’y dissimule véritablement. Caché dans la cour du Musée d'Arts modernes, il s’agit en réalité d’un morceau de l’escalier hélicoïdal ayant à l’origine relié le deuxième au troisième étage de la tour du plus célèbre des Gustave qui, devenu obsolète lors de l’installation d’ascenseurs dans les années 1980, a été démonté et vendu aux enchères en différents tronçons. L’un d’eux, d’une hauteur de 4,60m, sera alors gracieusement offert à cet établissement moscovite, où il peut être depuis observé dans sa prison de verre.

Enfin, sur la place de l’Europe, aux abords de la gare moscovite de Kiev, se dresse un monument qui ne manquera pas de surprendre tout Parisien de passage – une copie des reconnaissables édicules d’Hector Guimard, ornant les entrées du métro de la Ville Lumière et charmant par leur style Art nouveau. C’est en 2006, en guise de symbole de bonne coopération, que la capitale russe a reçu de son homologue française cette ravissante réplique de l’arche de la station parisienne Père Lachaise, portant même l’inscription « Métropolitain ».

Ainsi, la France, semble-t-il, continue à apporter, plusieurs siècles après ses premières contributions, sa pierre à l’édifice cosmopolite que forme désormais Moscou.

Dans cet autre article, nous vous offrions une promenade au gré du Saint-Pétersbourg français.

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