La danse comme force motrice: petite histoire de la grande passion d’un duo franco-russe

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MARIA TCHOBANOV
Vainqueurs de la Coupe de France de Mulhouse 2018, médaille de bronze du championnat de France 2020, Sam et Anastasia, ce duo de danseurs sportifs franco-russe, ont une passion partagée qui les a aidés à surmonter tous les obstacles pour réaliser leur rêve.

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Quelque part en France, un petit danseur est né

Samuel Texier a commencé la danse à 6 ans. Inspiré depuis sa toute tendre enfance par la musique et les films de Charlie Chaplin, il n’a même pas eu à réfléchir au moment de choisir ses activités extrascolaires. Il voulait danser. Sa maison familiale se trouvant dans un village de 500 habitants, ses parents l’ont inscrit en cours loisirs le plus proche, à Bourg-en-Bresse.

Le destin a fait que dans cette école le garçon a trouvé une âme sœur, un professeur passionné, Jean-Luc Habel, qui a vu en Samuel un potentiel et a proposé à ses parents de passer au niveau supérieur et élitiste – la danse sportive, une discipline très peu pratiquée en France et qui demande de ses adeptes beaucoup d’investissement personnel, mais aussi matériel. C’est ainsi qu’à l’âge de douze ans a commencé son apprentissage et, un an plus tard, l’adolescent a décidé de devenir danseur professionnel et d’entamer la périlleuse ascension des podiums des championnats. Un rêve quasiment irréaliste pour un garçon issu d’une famille modeste, de l'arrière-pays français. Et même si la danse était pour lui le seul moyen d’épanouissement, si c’est en dansant qu’il se sentait fort et sûr de lui-même, pour poursuivre cette voie, la motivation seule ne suffisait pas, des moyens financiers étaient nécessaires. C’est alors qu’à quatorze ans Samuel a quitté l’école et s’est fait embaucher en tant qu’ouvrier.

Bien déterminé à accomplir son rêve, l’adolescent, d’apparence élancée et grand, passait ainsi sa vie entre les chantiers, où les remarques insultantes de ses collègues ne manquaient pas, mais où il a également connu des gens formidables qui le soutenaient beaucoup, la salle de danse, où il s'entraînait sans relâche tous les jours jusque tard dans le soir, et les compétitions. Ce rythme acharné a été la cause d’un burn out et de son arrêt de la danse à 17 ans.

S’est ensuivi une période très trouble, des petits boulots sans intérêt, mais grâce au soutien et à l’encouragement de ses amis Pierre-Henri Larcher et Sacha Riabukha, un couple de danseurs franco-ukrainien, plusieurs fois champions de France, Sam a retrouvé courage et est retourné à l’école de danse. Aujourd'hui, il ressent une profonde reconnaissance à l'égard de ses professeurs et entraîneurs Jean-Luc et Laurence Habel, Steeve Gaudet et Marioara Cheptene, qui ont cru en lui et l'ont aidé à avancer.

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L’absence de partenaires à proximité a poussé le jeune homme, qui n’avait jamais traversé les frontières de l’Hexagone, à publier des annonces sur le site internet russe dancesport.ru, répertoriant les danseurs sportifs à la recherche de partenaires.

Une danseuse venue du pays des grands froids

À 4 700 km de Bourg-en-Bresse, dans la ville d’Ekaterinbourg (région de l’Oural), quatrième plus grande métropole de Russie, dont la population approche les 1,5 million d’habitants, Anastasia Ponomareva, petite sœur d’un jeune danseur compétiteur, n’a pas eu d’autre choix que de commencer les cours de danse dès son plus jeune âge.

Les danses sportives sont très populaires en Russie et, en règle générale, dès l’enfance les danseurs pratiquent plusieurs heures par semaine, à la fois en groupe et individuellement, d'où leurs résultats élevés dans les compétitions internationales.

Après avoir testé de nombreux clubs et changé trois fois de partenaires dans sa ville natale, à l’âge de 11-12 ans, Nastia (diminutif couramment utilisé d’Anastasia) s’est mise à rêver de partir à Moscou, à la recherche de meilleurs pédagogues et d’inspiration. Sa famille a publié une annonce sur le site dancesport.ru et c’est un danseur de Volgograd, la deuxième ville après Moscou dans le classement pour la formation des danseurs sportifs, qui a proposé à Anastasia de le rejoindre. Après leur rencontre et un essai en salle de danse, l’adolescente de 12 ans a accepté sans trop réfléchir de rester vivre dans la famille de son partenaire pour s'entraîner et conquérir les sommets ensemble. En un an et demi, cette consécration a donné de très bons résultats, ce duo de juniors ayant atteint la finale du championnat de Russie. Néanmoins, le passage du brevet approchait inévitablement et les parents de Nastia ont pris la décision de ramener leur fille au nid parental.

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De retour à Ekaterinbourg, l'adolescente a dû se concentrer sur ses études pour préparer son entrée à l’université. En parallèle, elle a donné des cours de danse dans un club très réputé de sa ville natale.

Cinq ans se sont écoulés sans entrainements, mais l’envie de danser a pris le dessus sur le reste et, âgée de 19 ans, elle a décidé de tenter le destin et de publier son profil sur ce fameux site de recherche de partenaires.

À sa plus grande surprise, au bout de trois jours, elle a reçu un message de France…

Et l’aventure commença

Après quelques échanges par e-mail, impressionnée et convaincue par l’histoire de ce grand et sympathique jeune homme français, Anastasia a volé à sa rencontre. Elle avait une semaine pour prendre ses repères, rencontrer les entraîneurs et la famille de Samuel, s’essayer avec son partenaire potentiel et comprendre par elle-même combien une telle entreprise était prometteuse. Bien que l'approche de la formation et l’organisation des entraînements ne correspondaient pas à ce qu’elle avait connu en Russie, et malgré la barrière de la langue, Nastia a décidé de prendre le risque.

C’est surtout la détermination de Sam et ses ambitions qui ont fait fondre le cœur de la Russe.

Les grands-parents de Samuel ont hébergé Anastasia à son retour à Bourg-en-Bresse, d’où elle a continué à suivre à distance son cursus universitaire, et occupait ses journées à apprendre à maîtriser le français. Au bout de six mois Nastia a proposé de diversifier les épreuves et de les alterner avec les entraînements à Moscou, la ville qu'elle voulait absolument faire découvrir à son nouveau partenaire.

C’est ainsi que le duo a rencontré Eldar Dzhafarov, danseur professionnel, chorégraphe, champion du monde et d'Europe parmi les professionnels en 10 danses. En le voyant pour la première fois,  Samuel a été stupéfait : c’est donc lui qu’il regardait danser en boucle sur YouTube, pendant les pauses de midi sur les chantiers, quand il était jeune ! C’était son idole. 

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Une nouvelle page s’est alors ouverte pour ce duo de danseurs : tous les deux ou trois mois, ils prenaient l’avion pour retrouver, l’espace de quelques jours, leur entraîneur à Moscou, ou ailleurs, jusqu’à ce que la pandémie de Covid-19 ne chamboule cette logistique coûteuse, mais efficace.

Samuel avoue qu'il est très reconnaissant envers sa partenaire pour avoir insisté sur ce départ à Moscou, qui s’est révélé un vrai tournant dans le développement de sa carrière de danseur, mais aussi pour sa rencontre avec la Russie, pays dont il avait beaucoup entendu parler en cours d’histoire et qu’il rêvait de découvrir depuis longtemps.

Toujours plus haut

Au bout de quelques mois d'entraînement commun, le duo a commencé à affronter des adversaires dans différentes compétitions, en passant par des régionales d’abord, pour aborder par la suite des tournois plus importants. Le palmarès a commencé à se remplir : finalistes de toutes les coupes de France de 2017 à 2020, vainqueurs de la Coupe de France de Mulhouse 2018, vice-champions de la Coupe de France de Draguignan 2019 et, enfin, médaille de bronze du championnat de France 2020.

Cependant, il y a également eu des batailles avec l’administration française pour les papiers de Nastia, la perte par l’OFII de Lyon de son dossier de renouvellement de carte de séjour, avec les originaux des documents russes, le calvaire pour ouvrir un compte en banque… bref, les difficultés auxquelles les étrangers sont souvent confrontés quand ils viennent vivre en France.

Aujourd'hui, en regardant en arrière, Samuel avoue que sa partenaire, venue d’une contrée lointaine, l’a beaucoup aidé à se forger en tant qu’homme. « Si je n’avais pas rencontré Nastia, je n’aurais pas pu faire tout ce que j’ai fait, je n’aurais pas la même mentalité », a-t-il affirmé.

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De son côté, Anastasia se sent très reconnaissante envers la famille de Samuel, qui l’a très chaleureusement accueillie, beaucoup soutenue, a pris soin de résoudre tous les casse-têtes administratifs, et qui reste toujours très réactive à la moindre demande d'aide de sa part. Cette solidarité et ce partage lui ont permis de trouver ses repères et de s’approprier le mode de vie à la française assez rapidement. Depuis septembre 2019, elle a commencé à donner des cours de danse dans le cadre d’associations.

À la conquête de Paris

Néanmoins, il est devenu évident au bout de quelque temps que la ville de Bourg-en-Bresse était trop limitée en matière d’offre d’emploi et de développement personnel ou professionnel. Samuel hésitait beaucoup, mais lors de son dernier voyage à Moscou, après avoir écouté les arguments de son entraîneur, qui, lui, n’a jamais hésité à profiter des opportunités de voyager et de changer de villes et de pays pour aller toujours de l’avant, les danseurs ont pris la décision en août 2020 de partir à la conquête de Paris.

Dès la rentrée, Anastasia a décroché un CDI au ACBB (Athletic Club de Boulogne-Billancourt) où elle a commencé à enseigner les danses sportives. Or, même si depuis des mois tous les clubs et écoles de danse sont fermés et les voyages à Moscou impossibles en raison de la pandémie, Nastia et Sam ne sont pas à court de projets. 

Tous deux sont d’accord : leur histoire n’est pas juste une affaire de danse, c’est avant tout une aventure humaine qu’ils ont la chance de vivre. Âgés tout juste de 23 ans, ils ont un « gros vécu, transformé en quelque chose de beau », selon l’expression de Samuel, qu’ils ont envie de partager, aussi bien avec les petits apprentis des écoles de danse, qu’avec les adultes amateurs dans des associations de la banlieue parisienne, ou en cours privés chez les particuliers. « Surtout dans le contexte actuel, nous sommes comme des bouteilles d’oxygène, les gens ont besoin de ressentir le bonheur, et la pratique de la danse procure ce sentiment. Bien sûr, on peut survivre sans, mais pour vivre pleinement, on a besoin de loisirs culturels et de partage. Les humains ne peuvent pas vivre enfermés. Les cours particuliers de danse en ce moment ont beaucoup de succès, parce que même si ce n’est que l'espace d’une heure, ils permettent de retrouver la vie d’avant et de continuer à se projeter dans l’avenir », explique Samuel.

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