Cinq légendes soviétiques effrayantes à propos de toute chose étrangère

Histoire
ALEXANDRA GOUZEVA
Chewing-gums empoisonnés, tapis chinois ornés d’horribles motifs n’apparaissant que dans le noir, coléoptères tueurs du Colorado... Il y avait beaucoup «d'histoires d'horreurs» de ce genre en URSS, mais il semblerait qu'elles ne reflétaient en réalité que les craintes du peuple et de la direction du Parti.

Russia Beyond désormais sur Telegram ! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

La propagande soviétique encourageait fortement la recherche et l'identification d'ennemis en tout lieu, ainsi que celles de signes cachés même là où il n'y en avait pas (par exemple dans le dessin d'une flamme sur une boîte d'allumettes, où certains voyaient le profil de « l'ennemi du peuple » Léon Trotski). Il y avait beaucoup de légendes urbaines terrifiantes, qui « aidaient » les gens à expliquer et repenser tout ce qui leur était incompréhensible, inconnu, et surtout, qui venait de l'étranger.

« Les rumeurs et légendes urbaines, y compris les histoires qui font peur, apparaissent et se propagent parce que les gens en ont besoin », disent les folkloristes et collectionneuses de légendes urbaines Alexandra Arkhipova et Anna Kirziouk dans leur livre Les choses dangereuses dans les légendes urbaines soviétiques (NLO, 2020). Les auteurs notent qu'il était facile pour les gens de se protéger en cachant la sombre réalité derrière ces légendes. Voici quelques-unes d'entre-elles.

Mao Zedong revenu d'entre les morts

Après la dénonciation du culte de la personnalité de Staline par Nikita Khrouchtchev, les relations entre l'URSS et la Chine se sont détériorées. La propagande antisoviétique a alors commencé en Chine, et des altercations armées avaient fréquemment lieu à la frontière entre les deux pays. Les citoyens soviétiques attendaient avec horreur une invasion militaire par les Chinois et des sabotages en URSS commis par les partisans de Mao : on les avait en effet persuadés qu’une « menace chinoise » pesait sur eux. Ces peurs sont entrées dans le folklore sous la forme d'une légende urbaine qui a circulé à la fin des années 60.

>>> Cinq œuvres littéraires majeures de la propagande soviétique

D’après cette histoire, une femme aurait acheté un tapis chinois et l’aurait accroché au mur chez elle. La nuit, son fils, qui dormait dans la chambre d'à côté, aurait entendu un cri effrayant et appelé la police. Les policiers auraient alors trouvé la femme morte, avec une expression horrifiée figée sur le visage. Un policier aurait eu l'idée d'éteindre la lumière et, dans l'obscurité, tout le monde aurait vu une image terrible apparaître sur le nouveau tapis : Mao Zedong allongé dans un cercueil, avec les mains croisées sur la poitrine et tenant une bougie brûlant d'une lumière verte. D'après la légende, les Chinois auraient donc brodé le portrait de leur dirigeant avec des fils phosphorescents sur les tapis vendus en URSS, pour lui rendre hommage et afin que les gens meurent de peur.

Américains et armes biologiques

Après la Seconde Guerre mondiale, le doryphore du Colorado, insecte destructeur de cultures de pommes de terre, menaçait les récoltes de l’URSS. D'après le ministre Soviétique de l'agriculture, c'était en fait un acte de sabotage commis par les Américains. La légende s'est très rapidement propagée, on en parlait dans tous les journaux soviétiques et dans les médias de masse du bloc de l'Est. On repérait ces insectes dans de plus en plus d'endroits, et des milliers d'écoliers ont été envoyés dans les champs sur ordre du Parti afin de les récupérer à la main et même pour y chercher des ampoules qui contiendraient du poison. 

Une autre légende à ce sujet est d'ailleurs apparue dans les années 70 : elle affirmait que les Américains jetaient des flacons contenant des tiques le long de la voie ferrée Baïkal-Amour, dont la construction approchait à l'époque de sa phase finale.

>>> Magistrale Baïkal-Amour: l’histoire d’un «rêve communiste» qui a scié tant de vies

Appareils espions montrant les gens sans vêtements

Bien que les films James Bond n’aient pas été diffusés en URSS, les rumeurs sur d'incroyables appareils espions ont atteint les Soviétiques. Les légendes sur les technologies occidentales miraculeuses et « capables de tout faire » étaient terrifiantes. Cependant, beaucoup d'entre-elles étaient liées, d'une manière ou d'une autre, au strip-tease virtuel. Par exemple, il y avait une légende urbaine sur des lunettes spéciales japonaises qui permettaient apparemment de voir les gens sans vêtements.

D'autres légendes circulaient, comme celles sur ces étrangers qui photographiaient les femmes Soviétiques en maillot de bain sur les plages à l'aide de films rouges spéciaux. On racontait qu'une fois les films développés, les maillots de bains disparaissaient et ces étrangers pernicieux imprimaient ces obscènes photos de femmes nues avant de distribuer cette « pornographie » dans leur pays afin de compromettre l'URSS.

Chewing-gums et bonbons empoisonnés

Les étrangers derrière le « rideau de fer » ne pouvaient concrètement pas le passer, mais quand l'URSS a commencé, à la fin des années 50, à organiser des festivals internationaux pour la jeunesse, nombreux avaient peur d'une « invasion » de participants venant de l'extérieur. Bien sûr, cela s'est reflété dans les légendes urbaines, qui avaient alors pour thème les « cadeaux dangereux ». On assurait que des visiteurs étrangers donnaient aux enfants des bonbons empoisonnés (cette légende est en fait née après qu'un Suédois ait donné à un enfant un bonbon amer à la réglisse), des stylos-plumes ou des jouets piégés ou empoisonnés.

>>> Comment la propagande soviétique apprenait à éduquer les enfants

Les chewing-gums étaient particulièrement entourés d'une aura de danger, bien que tous les enfants soviétiques rêvaient d'en avoir. Les gens croyaient que les étrangers y mettaient des micro-aiguilles empoisonnées ou du verre pilé. On pensait de plus que si vous avaliez un chewing-gum, votre bouche se mettrait alors à moisir.

Ces actes de don étaient en outre perçus comme une démonstration de supériorité par des capitalistes sournois. Il y avait une rumeur selon laquelle les étrangers prenaient en photo les enfants soviétiques alors qu'ils leur donnaient des friandises, et qu'ils montraient ensuite ces photos dans leurs pays en disant que les enfants soviétiques demandaient l'aumône dans la rue.

Dangereux médecins juifs

Au début des années 50, des actions en justice ont été menées contre des médecins qui avaient prétendument prévu d’empoisonner Joseph Staline et les dirigeants du Parti. Le célèbre « complot des blouses blanches » était accompagné de rumeurs à propos d'une conspiration juive et effrayait beaucoup de Soviétiques.

Les légendes les plus incroyables ont commencé à se répandre et selon certaines, des médecins juifs comploteurs étaient arrêtés ici et là et affirmaient avec insistance lors de leurs interrogatoires que des milliers d'autres prendraient le relais à leur place. D'autres disaient que ces médecins injectaient aux enfants le cancer et la tuberculose au travers des vaccins faits à l'école, ou encore qu'ils distribuaient des médicaments où ils auraient mis du plomb ou du fer.

Dans cet autre article, nous vous présentions les légendes urbaines les plus terrifiantes d’URSS, entre un oiseau de la mort et le puits de l’enfer.