Qu'est devenu l'auteur de la photographie la plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale?

Evgueni Khaldeï/Sputnik
Le 23 mars marque l'anniversaire Evgueni Khaldeï, photojournaliste soviétique et ancien ouvrier qui a couvert toute la guerre avant d’être relégué aux oubliettes, et est maintenant considéré comme un classique de la photographie mondiale.

Russia Beyond désormais sur Telegram ! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

La prise de Berlin symbolise la victoire finale sur le nazisme et marque le point final dans la Seconde Guerre mondiale. Son symbole ? Un cliché du photojournaliste militaire soviétique Evgueni Khaldeï montrant la bannière de l'URSS hissée au-dessus du Reichstag - elle a probablement été publiée par tous les médias du monde.

Cependant, le succès incroyable de la photographie n'a pas fait de son auteur une star dans son pays natal, loin de là. Peu après la guerre, il a été mis au placard, qualifié de photographe « médiocre », et relégué dans l'oubli pendant de nombreuses années.

Garçon avec une balle dans la poitrine

Evgueni Khaldeï est né le 23 mars 1917 à Donetsk, sur le territoire de l'actuelle Ukraine. Il avait un an lorsque des pogroms antijuifs orchestré par des nationalistes ukrainiens ont balayé le pays. Lors de l’un d’eux, la mère de Khaldeï a recouvert son fils, mais la balle est passée à travers son corps et s’est retrouvée coincée dans la poitrine de l'enfant. Le petit garçon a survécu. C'était la première fois qu'il voyait de ses propres yeux une véritable tragédie. Malheureusement, ce n’était pas la dernière…

Evgueni Khaldeï près de Hermann Göring, le plus haut dignitaire nazi jugé, pendant le procès de Nuremberg

La photographie l’a intéressé dès l’enfance : il allait souvent dans un magasin de photos local, aidait à nettoyer les négatifs. Il a fabriqué son premier appareil photo lui-même - à partir de deux boîtes en carton et d'un objectif réalisé à partir des lunettes de sa grand-mère. Dans les années 1930, la famine faisait rage dans la région et Khaldeï, âgé de 14 ans, a dû aller travailler comme mécanicien dans un dépôt de train, recevant une « formation » sur le tas. En fait, ce fut sa seule éducation. Il a étudié l'art de la photographie lui-même. Pendant les pauses, il photographiait le dépôt et a rapidement été invité au journal Travailleur stalinien. Parallèlement, Khaldeï envoyait ses œuvres aux journaux de Moscou, certaines ayant été publiées.

>>> De Berlin à Moscou: les rues se souviennent de la Seconde Guerre mondiale 

À l'été 1937, à l'âge de 19 ans, il s'installe à Moscou et commence à travailler pour TASS, la principale agence de presse soviétique. Initialement, les tâches de Khaldeï comprenaient des reportages photo dans tout le pays - sur les travailleurs des fermes collectives et des usines. Mais le 22 juin 1941, la guerre a éclaté, et a tout bouleversé.

Premiers visages de la guerre

Khaldeï était au bureau de TASS lorsque, le 22 juin à midi, un discours historique a été prononcé par le commissaire du peuple Viatcheslav Molotov : « Sans présenter de griefs à l'Union soviétique, sans déclaration de guerre, les troupes allemandes ont attaqué notre pays ». À ce moment, il a sauté dans la rue et a réalisé l'un de ses clichés les plus célèbres - les Moscovites écoutent le discours de Molotov.

Les habitants de Moscou écoutent la radio annonçant l'invasion de l'Allemagne nazie en URSS

La fameuse photographie

« Les gens ne se sont pas dispersés. Ils se tenaient debout, se taisaient, pensifs. J'ai essayé de demander : à quoi pensez-vous ? Personne n'a répondu. À quoi je pensais-je ? Au fait qu'il y aurait la dernière photo de la guerre, la photo victorieuse », a rappelé Khaldeï. Khaldeï n'a même pas rêvé que ce serait lui qui la ferait. Devant lui l’attendaient 1 418 jours de la guerre, côte à côte avec les soldats. Khaldeï est le seul photographe soviétique à avoir filmé la totalité de la guerre, du premier au dernier jour.

Cinq ans de guerre

Rare photo de troupes soviétiques à Berlin, mai 1945

Les ruines des villes, les soldats au combat et dans de rares moments de repos, des civils qui ont tout perdu, de nombreux cadavres. Khaldeï a capturé tout ce qu'il a vu, « la vraie vie », comme il l'appelait, se gardant de réaliser de la propagande d'État - du froid et lointain Mourmansk à Berlin. Il a traversé la moitié de l'Europe avec les soldats soviétiques, mais en entrant à Berlin, il ne pouvait s'empêcher de penser que tout cela ne ressemblait pas à une fin solennelle.

« Il semblait à tout le monde que ce vers quoi nous avions avancé pendant ces 1418 jours devait se conclure par quelque chose de plus grandiose. Et devant nous se tenait le Reichstag, noir de suie et de fumée, il y avait un silence étonnant », s’est-il souvenu au sujet de la prise de Berlin.

>>> Pourquoi la photo de la bannière de la Victoire flottant sur le Reichstag n'est pas authentique

Le drapeau rouge sur le Reichstag, Berlin, 1945

Au moment où le photographe et ses collègues ont atteint le Reichstag, tout son périmètre était déjà parsemé de bannières soviétiques de la victoire. Khaldeï n’était pas là au moment précis qui est montré sur la célèbre photographie : il l'a mise en scène, ce qu’il a lui-même évoqué des années plus tard.

Khaldeï a apporté la bannière avec une faucille et un marteau visible sur la photographie avec lui, en triple exemplaire. Selon ses propres mots, elles ont été cousues à partir de nappes rouges. Arrivé à Berlin, il a demandé à trois soldats choisis au hasard de tenir la bannière comme s'ils la hissaient pour la première fois. En choisissant le bon angle, il a utilisé deux bobines de film. Le symbole de la Grande Victoire était né. Le fait que la photo ait été mise en scène n'a dérangé personne.

Vague d’antisémitisme

Premier défilé de la Victoire sur la place Rouge

Les mérites de Khaldeï n'ont été remis en question par personne. Il a immortalisé les moments les plus importants de cette période : la conférence de Potsdam, la signature de l'acte de reddition de l'Allemagne, le procès de Nuremberg, Gueorgui Joukov sur un cheval blanc et le tout premier défilé de la Victoire sur la place Rouge. Après la guerre, il a été reconnu comme l'un des meilleurs photographes du pays et a reçu neuf médailles et ordres de l'étoile rouge et de la Seconde Guerre mondiale. Mais littéralement un an plus tard, l'attitude envers les juifs dans les agences gouvernementales a radicalement changé.

« Pourquoi faire la guerre ? », demande un aveugle. Berlin, 1945

En 1946, une tentative de le renvoyer de TASS a eu lieu, au motif qu’il refusait de remettre le reste des photographies réalisées pendant un voyage. Un an plus tard, il a été forcé de passer devant une commission d'attestation, dont le verdict était sans équivoque : « Un journaliste médiocre qui respecte à peine la norme de production ». Avec un commentaire supplémentaire : « Khaldeï est devenu vaniteux après la guerre et pendant huit ans, il a été candidat à l'adhésion au Parti communiste sans jamais le rejoindre ».

Finalement, il est congédié en 1948 avec la mention : « En lien avec une diminution de la charge de travail de la rédaction de Moscou ». En d'autres termes, licencié.

>>> Les premières photos soviétiques prennent des couleurs

Longue route

Le voisin Vovka. Un matin à Moscou, 1956

Le photographe est tombé en disgrâce aux yeux du pouvoir. Pendant un certain temps, il a même craint sérieusement pour sa vie. En 1948 est décédé l'acteur et réalisateur soviétique Solomon Mikhoels (il est devenu plus tard évident qu'il avait été tué sur ordre de Staline), que Khaldeï photographiait régulièrement. Il a écrasé avec un marteau les négatifs - des plaques de verre datant d'avant-guerre - qu'il possédait. Et quand Staline s'est brouillé avec le chef des communistes yougoslaves, Josip Tito, Khaldeï a détruit les négatifs et ses photos - il les a fait bouillir dans une bassine avec du linge.

Fin de l'automne, 1961

Pendant onze ans, Khaldeï a survécu grâce à des travaux occasionnels et n'a pu officiellement obtenir un emploi que six ans après la mort de Staline, en 1959. Pendant 17 autres années, il a modestement travaillé comme photojournaliste dans des journaux et, en 1976, il a pris sa retraite. Personne dans sa patrie ne se souvenait de ses mérites. En fait, il a été oublié, et une deuxième reconnaissance lui est venue à la toute fin de sa vie. On s’est souvenu de lui lors de l'anniversaire de la Grande Victoire, 50 ans plus tard.

Evgueni Khaldeï en 1997

En 1995, Khaldeï, sur l'invitation spéciale du président de la France, s’est rendu au principal festival mondial de la photo à Perpignan, où il a reçu l'un des prix les plus prestigieux - le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. Six mois avant la mort du photographe, fin mai 1997, un documentaire consacré à Khaldeï a été diffusé en Europe, et un livre est sorti en Amérique. Aux enchères, sa photo légendaire avec la bannière a été vendue pour 13 500 dollars.

N'hésitez pas à vous diriger vers notre article sur l’escadron Normandie-Niemen, un célèbre groupe de pilotes français qui a combattu sur le front russe.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.

Plus d'histoires et de vidéos passionnantes sur la page Facebook de Russia Beyond.
À ne pas manquer

Ce site utilise des cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter les cookies