La Grand halte: bataille la plus étrange de Russie ayant conduit à l’indépendance du pays

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Contrairement à la «Drôle de Guerre» ayant éclaté en Europe en 1939, qui n’a été que le prélude du plus grand conflit de l’histoire, l’étrange bataille russe sur la rivière Ougra, en 1480, a permis au pays de gagner son indépendance et d’émerger en tant que nouvelle entité sur la carte politique européenne.

La « Grande halte » sur l’Ougra a été le face-à-face le plus improbable de l’histoire de Russie, puisqu’elle n’a en réalité pas été un affrontement à proprement parler, et ce, malgré le fait que des deux côtés se tenaient des dizaines de milliers de combattants. Cela a alors déjà paru bizarre voire mystique aux yeux des contemporains, qui ont vu ce résultat comme une intervention divine : l’intercession de la Vierge Marie.

Se faisaient alors face les troupes du grand prince de Moscou Ivan III et l’armée d’Akhmat Khan, de la Horde d’or mongole. Traditionnellement, ces événements sont perçus comme la fin de la dépendance de la Russie vis-à-vis des Tatars, oppression qui avait duré deux siècles et demi.

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Punir le vassal

En dépit du fait que les Tatars avaient été vaincus par l’ancêtre d’Ivan III, Dmitri Donskoï, un siècle auparavant, lors de la bataille de Koulikovo, la Rus’ se trouvait encore dans l’obligation de leur verser un tribut, n’étant pas assez puissante pour défier la redoutable Horde. Au cours du XVe siècle cependant, la Horde d’or s’est désintégrée. Moscou, qui s’est alors imposée comme le centre reconnu des terres russes autrefois divisées, a par conséquent tiré profit de la situation et a, sous Ivan III, pris la décision de cesser de payer ce tribut.

Bataille de Koulikovo

La désobéissance du grand prince a entrainé la rage d’Akhmat Khan, chef du plus grand clan issu de la désintégration de la Horde d’or. Celui-ci a alors décidé de punir ce vassal rebelle, a levé une impressionnante armée de 80-90 000 hommes et pris la direction de Moscou.

Assaillis de toutes parts

Ivan III a ainsi commencé à se préparer pour repousser une autre invasion tatare, mais son inquiétude était grandissante au sujet de l’issue de cet affrontement. Non seulement la taille de l’armée adverse le troublait, mais il craignait également une alliance entre Akhmat Khan et son rival de toujours, le roi polono-lituanien Casimir IV. De plus, deux des frères d’Ivan, d’influents seigneurs féodaux, s’étaient révoltés contre lui et avaient rallié la cause de cet ennemi venu de l’Ouest. Et comme si cela ne suffisait pas, dans le Nord du pays, les chevaliers de l’Ordre teutonique assiégeaient les forteresses russes. Une partie des plus proches conseillers d’Ivan n’imaginaient donc pas un affrontement contre la Horde dans de telles circonstances et ont incité le grand prince à faire la paix avec les Tatars, créant une certaine hésitation chez le souverain.

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«Le destin est inévitable»

Pendant ce temps, l’armée d’Akhmat Khan approchait de la rivière Ougra (à environ 200 kilomètres au sud-ouest de Moscou), menaçant directement la capitale. C’est en ces lieux qu’elle a rencontré les troupes russes, menées par le fils du grand prince, Ivan le Jeune. Les deux ennemis se sont alors établis chacun sur une rive de l’Ougra.

Aux yeux d’Ivan III, même le fait que Casimir ne semblait pas pressé de rejoindre Akhmat Khan ne paraissait pas empêcher un affrontement certain contre les Tatars. Il a donc ordonné à son fils de laisser son armée sur place et de revenir à lui, à Moscou, où un conseil spécial avait été réuni afin de réfléchir à la stratégie à adopter. À la surprise d’Ivan III, qui était un dirigeant habitué à être respecté, son fils a toutefois osé ignorer son ordre, soutenant qu’il n’avait qu’une option : se battre.

Casimir IV par Jan Matejko

Des témoignages font par ailleurs état du fait que la population de Moscou aurait elle-même appelé le grand prince à affronter l’envahisseur. Le mentor spirituel d’Ivan, l’archevêque Vassian, a également tenté de convaincre le souverain. « Les mortels ont-ils à craindre la mort ? Le destin est inévitable. Je suis vieux et faible mais je n’aurai pas peur de l’épée d’un Tatar, je ne détournerai pas le visage face à son éclat », aurait-il en effet déclaré à Ivan III. Comme l’historien Nikolaï Borisov le souligne, le refus de ce dernier d’agir l’aurait placé dans une position complexe de disgrâce. Ainsi, début octobre, le grand prince a rejoint son armée, juste à temps.

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Artillerie et arquebuses

Alors que le face-à-face s’étendait sur une ligne de contact de près de 60 kilomètres, le 6 octobre, les soldats d’Akhmat ont essayé de traverser le cours d’eau, qui n’était large que de 120-140 mètres. Cette tentative s’est néanmoins soldée par un échec total. Les Tatars ne pouvaient ainsi pas utiliser leur principal avantage, leur redoutable cavalerie, puisqu’ils avaient pour cela à franchir l’Ougra. Or, en le faisant, ils auraient été à la merci des tirs d’artillerie des Russes.

Les commandants russes ont alors formé des groupes spéciaux d’infanterie équipés de canons et d’arquebuses et les ont positionnés près des points de franchissement de la rivière. D’autres régiments et la cavalerie ont quant à eux été placés le long de la rive, afin d’être en mesure de se déplacer là où il serait nécessaire. Les Tatars ne pouvaient en outre pas avoir recours à leurs arcs, qui n’étaient pas assez efficaces à cette distance. Par conséquent, les soldats d’Akhmat qui se seraient aventurés dans les eaux auraient été des cibles faciles.

Ce face-à-face a duré jusqu’au 26 octobre, lorsque Ivan III a retiré ses troupes de la berge et les a concentrées autour d’une ville située à proximité. La rivière avait en effet gelé et ne pouvait désormais plus faire office de barrière. Akhmat, néanmoins, est resté sur la rive de l’Ougra jusqu’au 6 novembre, puis… s’en est allé, n’étant pas prêt à poursuivre les hostilités dans ces conditions hivernales.

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Le chef mongol a en conséquence dû se faire à l’idée qu’une nouvelle force s’était levée, une armée au commandement vertical puissant, et qui n’était pas celle d’une frêle principauté, mais d’un état centralisé nouvellement formé, créé durant le règne d’Ivan III. Comme l’a affirmé Marx il y a 150 ans, « l’Europe qui, au début du règne d’Ivan, en savait peu sur la Moscovie coincée entre les Lituaniens et les Tatars, a été stupéfaite par la soudaine émergence d’un immense empire à ses frontières orientales ».

Dans cet autre article revivez la bataille de Koulikovo, autre épisode majeur dans la libération russe face à l’oppresseur tatar.

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