L’horreur de la guerre : la photo contre l’oubli

Krasnikholm Un « Champ de mémoire » où ont été ensevelis dans des fosses communes les restes de soldats soviétiques. Crédit : JS Cartier

Krasnikholm Un « Champ de mémoire » où ont été ensevelis dans des fosses communes les restes de soldats soviétiques. Crédit : JS Cartier

Fasciné par l’histoire de la Seconde Guerre mondiale comme celle de la Première, JS Cartier a entrepris un nouveau périple en quête des traces encore visibles de la bataille de Moscou et des combats sur le front de l’Est.

« Photographe des traces de guerres » : une définition que ne saurait renier JS Cartier. Âgé aujourd’hui de 82  ans, l’artiste franco-américain a choisi la Russie pour immortaliser sur la pellicule les vestiges et les séquelles diverses témoignant de l’horreur de la guerre. Ses clichés ne se limitent pas au simple repérage des faits, mais véhiculent les émotions enracinées dans les lieux des combats. 

JS Cartier.
JS Cartier. Crédit : Maria Tchobanovn
Après avoir passé près de douze ans sur son projet consacré à la Grande Guerre, Cartier, qui a vécu son enfance sous l’occupation allemande, décide de réaliser un travail de mémoire sur la Seconde Guerre mondiale. Il s’oriente donc vers la Russie, pays où l’impact de ce cataclysme est toujours vivant.La guerre sur le front de l’Est fascine JS Cartier depuis son enfance. Il se souvient que les médias français étaient réellement obnubilés par le conflit entre l’Allemagne et l’URSS. « C’était quelque chose de mythique, d’impressionnant, on imaginait une bataille de Titans, d’un côté des ‘rouges’, communistes, de l’autre, la force invincible des Allemands. Les échos de ce choc titanesque se répercutaient dans la tête des spectateurs que nous étions en France : je connaissais par cœur tous les noms de grandes batailles », raconte le photographe. 

Biographie

Né en 1932 à Paris, JS Cartier part en 1951 aux États-Unis. Il revient en Europe pour étudier la peinture à l'école Ruskin de dessin et des beaux-arts (Oxford), puis retourne à New York et se consacre à la peinture. Dans les années 1970, il entame sa carrière de photographe. Installé en Bourgogne depuis 1994, il est récompensé en 2005 par l'Académie fraçaise pour son ouvrage Traces de la Grande Guerre, Les vestiges oubliés de la mer du Nord à la Suisse. 

Plusieurs décennies plus tard, animé de la même passion, il décide de voir de ses propres yeux les empreintes de cette guerre. Il part en 2005 en Russie avec son inséparable chambre photographique 4X5, et le soutien de l’agence RIA Novosti, à la découverte de traces laissées par la bataille de Moscou, la première grande défaite de l’armée allemande. L’histoire de cette énorme offensive, JS  Cartier la connaît dans ses moindres détails et peut en parler pendant des heures, avec des précisions dignes d’un témoin direct. Il a les larmes aux yeux pour évoquer la parade militaire du 7 novembre 1941 : « Tandis que les Allemands sont à quelques kilomètres à peine de Moscou, tous ces soldats qui défilent sous la neige sur la Place rouge pour partir directement se battre sur le front… C’est très émouvant ».

Bien documenté et renseigné sur les lieux où se déroulent les batailles, Cartier prépare soigneusement son itinéraire. Il passe par Istra, Rouza, Borodino, Volokolamsk, Zoubtsov, Viazma, Rjev – villes qui ont vécu des combats dont l’enjeu était le contrôle de Moscou. Il cherche à repérer des vestiges de la guerre sur les murs des bâtiments, dans des paysages ou sur les anciens champs de bataille, semblables aux empreintes laissées par la Première Guerre mondiale en Europe.

La tâche s’avère très compliquée, car après le conflit, Joseph Staline a donné l’ordre d’effacer toutes les traces des combats et de faire en sorte qu’il ne subsiste aucun signe du passage des Allemands en Russie.

Par bonheur pour son projet, Cartier établit des relations avec des « poiskoviks », ces brigades de « fouineurs » déterminés à rechercher, exhumer, identifier et enterrer les dépouilles de soldats qui gisent un peu partout dans le sol russe. 

Lorsque le passé se met à parler 

Au fil de son voyage, il rencontre une multitude de témoins de la guerre et recueille des récits, plus tragiques les uns que les autres, qui l’aident à remonter le temps. 

Borodino. Célébrant la bataille de 1812, un monument érigé à l’occasion du centenaire de 1912 a été frappé de balles et d’obus au cours d’un nouvelle bataille, en 1941. Crédit : JS Cartier

À Volokolamsk, il visite la place où les nazis ont pendu des membres du Komsomol [organisation de la jeunesse communiste, ndlr]. Après que les Soviétiques eurent libéré la ville, les pendaisons furent reconstituées pour qu’un reporter étranger, un Américain nommé Lengly, photographie cette preuve de l’atrocité nazie. Une vieille dame, Evdokia, qui avait été témoin de cet horrible épisode, figure sur un cliché de Cartier. 

À Petrischevo, petit village aux allures tristes et pauvres, JS Cartier prend en photo deux fillettes souriantes qui papotent à côté du monument érigé à la mémoire de Zoïa Kosmodemianskaïa, torturée et tuée par les Allemands pour ses actes de sabotage. Dans un minuscule musée dédié à cette jeune martyre, le photographe découvre, très ému, que derrière ce personnage clef de la propagande soviétique se cache une charmante jeune fille, passionnée de littérature, de musique et de peinture. 

Tirés sur le papier, les clichés en noir et blanc immortalisent des moments vécus par JS Cartier au cours de ses deux voyages en Russie. « Mon projet, c’était de faire quelque chose de précis, historiquement exact et en même temps émotionnellement très chargé. Je voulais essayer de démontrer l’inanité des guerres », explique l’artiste.

Ivanosvkoe. Intérieur de l’église de l’Ascension. L'Édifice a été ruiné en 1941 au cours de la bataille de Moscou, la première grande défaite allemande de la 2ème GM.

Son objectif a saisi, entre autres, Anatoli Kachine, un vétéran de Volokolamsk dont le revers de veste est couvert de médailles, que l’on voit poser devant une photo de lui prise en 1941 – le portrait de cet ancien combattant fait par le photographe français a été le dernier, selon la lettre de sa fille reçue par Cartier à son retour en France ; un bunker à Yelnia (près de Borodino), dont une plaque indique qu’il fut érigé par la brigade des ouvriers du métro de Moscou en 1941 ; une colonne commémorative construite pour le centenaire de la bataille de Borodino, défigurée par des impacts de balles et d’obus en 1941 ; ou encore une lignée de tombes communes, érigées par les « poiskoviks », avec pour seul décor de vieux casques posés sur des monticules de terre. 

En 2008 dans son livre Russie. 1941–1942. Traces de la bataille de Moscou, résultant de ces deux voyages, JS Cartier écrit : « J’espère néanmoins que cet humble effort trouvera un écho chez nos compatriotes d’Europe occidentale, pour qui le Front de l’Est n’est qu’un lointain souvenir et que ce modeste travail servira à leur rappeler l’immense dette que nous avons envers le peuple russe. Sans leur sacrifice, il nous aurait fallu souffrir et attendre de longues années avant d’être délivrés du joug nazi ».  

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