Passé et présent s’entrechoquent dans les collages d’un photographe russe

Crédit : Sergueï Larenkov

Crédit : Sergueï Larenkov

Dans les mains du pilote de navire Sergueï Larenkov, un appareil photo devient une machine à voyager dans le temps. Depuis six ans, il consacre tout son temps libre à réaliser des collages photographiques dans lesquels il relie les photos d’archives des villes russes et européennes prises pendant la guerre et les images contemporaines. Notre correspondant Elena Bobrova a discuté avec Sergueï de ce qui l’a poussé à la création et sur ses projets futurs.

RBTH : Comment est né le projet Link to the Past ?

Sergueï Larenkov : Mes grands-mères ont survécu au siège de Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg. Mes grands-pères ont combattu dans la zone du siège. Ce sont principalement eux qui m’ont raconté, dans mon enfance, ce que je sais sur cette époque. 

En discutant avec mes filles sur ce qu’elles ont appris sur la guerre à l’école, je suis arrivé à une conclusion décevante : j’ai compris qu’avec la disparition des anciens, le lien avec cette époque se rompt. Pour moi, les cicatrices de guerre de mon grand-père et l’attitude respectueuse de ma grand-mère envers le pain étaient plus éloquentes que les pages des livres d’école.

En cherchant à savoir comment je pourrais combler ce vide, j’ai décidé de montrer à mes filles à quoi ressemblaient les endroits qu’elles fréquentent au quotidien à l’époque de la guerre. En 2009, j’ai ressorti les photos d’archives, j’ai photographié ma ville depuis les mêmes angles de vue, puis j’ai superposé les images de Leningrad assiégé et les photos du Saint-Pétersbourg d’aujourd’hui.

Le résultat m’a épaté. Cela m’a fasciné à tel point que j’ai voulu continuer à pénétrer dans le passé à l’aide d’un appareil photo.

RBTH : Comment faites-vous votre choix ? Sélectionnez-vous les endroits que vous connaissez pour ensuite les rechercher dans les archives ou trouvez-vous d’abord une photo d’archives pour ensuite localiser le même endroit dans la vraie vie ?

S.L. : Si je me décide à visiter telle ou telle ville, je me prépare à l’avance très soigneusement. J’étudie surtout les événements qui s’y sont produits, la géographie de la ville.

Ensuite, je sélectionne les photos et cherche, avant de partir, à identifier clairement où elles ont été prises. Souvent, quand je tente de « pénétrer dans le passé » de ces villes, les habitants intéressés par l’histoire m’aident à préparer à l’avance les documents pour l’expédition.

RBTH : Où trouvez-vous les photos anciennes pour vos collages ?

S.L. : Je trouvais mes premières images dans les sources libres de droits sur Internet. Puis, j’ai adopté une attitude plus professionnelle et j’ai commencé à travailler avec les archives. Les Archives audiovisuelles russes d'État de Krasnogorsk, près de Moscou, m’apportent une aide précieuse. Les ethnographes et les musées régionaux m’ont également fourni de nombreuses photos pour mon projet.

RBTH : Que faites-vous si, en arrivant sur le lieu choisi, vous découvrez qu’il n’y reste plus aucune trace du passé ?

S.L. : Dans ce cas, j’essaie de trouver ne serait-ce qu’un lien indirect – des plis du terrain ou de très vieux arbres.

Dans le parc de Peterhof, qui a connu la guerre, j’ai trouvé des chênes datant de l’époque de Catherine la Grande qui m’ont beaucoup appris. Dans les rues du Volgograd d’aujourd’hui, dans lesquelles je cherchais Stalingrad, j’ai dû recourir à la photographie aérienne du temps de la guerre.

RBTH : En 2010, vous avez photographié Berlin, Prague et Vienne, pourquoi ce choix ? 

S.L. : Après avoir étudié de très nombreuses photographies et vidéos, réalisé de nombreuses reconstructions photo et le film Blockade Album, j’ai eu ce sentiment lourd et oppressant d’y être allé moi-même. Par ailleurs, je n’ai pas pu refaire de nombreuses images du siège pour des raisons éthiques.

Ce sentiment était si prenant que j’ai réalisé qu’après les horreurs du siège, je devais également voir la victoire. C’est pourquoi je suis parti en expédition à travers l’Europe de 1945.

RBTH : Quelle est l’étendue géographique de vos œuvres et quels sont vos projets ?

S.L. : En 2009-2010, j’ai réalisé un projet sur Moscou. Puis, des projets sur l’Europe – Vienne, Prague, Berlin, Paris, la Normandie. Ensuite, sur Kiev, Odessa, Sébastopol, Kertch et bien d’autres. En 2014, j’ai pu élargir le projet à Dresde, Novorossisk et Mourmansk. Ainsi, j’ai pu visiter toutes les villes-héros. Au total, le projet « Link to the Past » comprend plus de 2 000 œuvres.

Expositions

2010 - 2011- Exposition des œuvres de Larenkov, Honfleur
2011 – Exposition « La machine à remonter le temps », Bordeaux 

Outre la Seconde Guerre mondiale, je continue à travailler sur la Première Guerre mondiale et sur les guerres soviéto-finlandaises. Je suis moi-même fasciné à l’idée de pouvoir effleurer l’histoire, de montrer l’ampleur des guerres passées et leurs conséquences, de rendre hommage à l’héroïsme de notre peuple.

Il y a encore un tas d’endroits que je voudrais photographier : le Caucase, les pays baltes, la Pologne, la Hongrie, la Serbie. J’ai très envie de visiter Port Arthur.

RBTH : Vous avez beaucoup exposé, publié des albums. La photographie reste pour vous un hobby ?

S.L. : Je suis photographe amateur, mais je ne dirais pas que c’est un « hobby ». C’est un autre versant de ma vie, qui lui donne du sens.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.