«Dorique rouge» ou le radieux avenir prolétarien imaginé par les architectes soviétiques

Ludvig14 (CC BY-SA 4.0)
Dans les années 1920-1930, le mélange de façades de béton brutes et de colonnades antiques a reçu le nom de «dorique rouge». Il s’agissait d’un véritable style révolutionnaire. Où peut-on admirer ce style aujourd’hui?

Russia Beyond désormais sur Telegram ! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

Les premières années après la Révolution étaient placées sous le signe de la libération : libération de l’esclavage domestique, libération de l’oppression tsariste, libération de l’ancien régime. Les architectes de l’époque ont imaginé des maisons et des villes adaptées au quotidien de la classe dominante, le prolétariat. Une direction architecturale distincte est alors apparue : le classique prolétarien (aussi surnommé « dorique rouge »), qui mélangeait des éléments du constructivisme alors à la mode et de l’architecture antique. Ce style a influencé l’apparition de « l’empire stalinien » en architecture.

Architecture révolutionnaire

Maison de la société « Dinamo »

Le « père » de cette direction artistique était l’architecte soviétique Ivan Fomine (1872-1936), qui a construit des demeures de style néoclassique sous le régime tsariste. La datcha saint-pétersbourgeoise du diplomate Alexandre Polovtsov, avec ses portiques grecs et ses colonnades, est considérée comme la référence de ce style en Russie. Après la Révolution, Fomine a adapté les styles classiques grec et romain aux édifices constructivistes sobres.

L’une de ses œuvres les plus célèbres est l’immeuble d’habitations moscovite de la société Dinamo, sur la rue Bolchaïa Loubianka, qu’il a construit en collaboration avec Arkadi Langman, l’architecte du bâtiment de la Douma. D’un côté, le bâtiment présente toutes les caractéristiques du constructivisme de l’époque : fenêtres circulaires et stricte géométrie des lignes. De l’autre côté, on peut voir sur la façade des colonnes sans bases, typiques de l’ordre dorique antique.

>>> Douze chefs-d’œuvre architecturaux de style «Empire stalinien»

Entrée du jardin Smolny

Fomine a dirigé le programme de développement de Petrograd (Saint-Pétersbourg) à partir de 1919, introduisant ses idées pour mettre à jour les classiques. Avec son élève Lev Roudnev (qui a conçu le bâtiment de l’Université d’État de Moscou), il s’est attelé à la planification du Champ de Mars, un mémorial dédié aux victimes de la Révolution. Vladimir Chtchouko et Vladimir Helfreich, les futurs idéologues de « l’architecture stalinienne », ont construit le jardin devant l’institut Smolny, qui est aujourd’hui la résidence du gouverneur de Saint-Pétersbourg. On y entre par de grands propylées à cinq colonnes, caractéristiques de l’architecture de la Grèce antique. Sur les propylées, il y a plusieurs inscriptions en lettres d’or : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! » et « Premier Conseil de la dictature du prolétariat ».

D’anciens bâtiments ont également été reconstruits dans le style révolutionnaire. Le bâtiment des bureaux des Chemins de fer russes, vers les Portes rouges (depuis détruites), a été construit au milieu du XVIIIe siècle pour la chancellerie du palais. Dans les années 1930, Fomine en a changé le style et a ajouté de sobres colonnades.

Modèle de ville prolétarienne

Bâtiment des Chemins de fer russes, à Moscou

Ivanovo, capitale du textile de la Russie, est la ville où Fomine a le plus mis en œuvre ses idées. En raison de l’importante quantité de constructions d’architecture avant-gardiste que l’on y trouve, Ivanovo est qualifiée de ville prolétarienne modèle : on y retrouve des maisons communes, des maisons « métaphores » (aux formes d’oiseau, de bateau ou encore de fer à cheval) et, évidemment, le style « classique prolétarien ». Les établissements d’enseignement de la ville ont été construits selon les idées de Fomine.

Institut du textile d’Ivanovo

Parmi ces établissements, on peut compter l’institut du textile, l’université de l’énergie ou encore l’université de chimie et de technologie. Tous les bâtiments forment une cour d’honneur et donnent sur l’avenue par leurs pignons. Si l’intérieur est simplement décoré, sans fioritures, les façades extérieures sont ornées de colonnades de style antique.

>>> L’effrayante splendeur du style architectural stalinien

Université de chimie et de technologie d’Ivanovo

Dans la cour, on trouve la bibliothèque scientifique régionale d’Ivanovo, construite dans le même style. Fomine a ainsi fini par construire tout un quartier universitaire.

Bibliothèque scientifique régionale

Les premières stations de métro

Station de métro Krasnye vorota (Portes rouges)

Les bâtiments ne sont pas les seuls à avoir été construits dans le style classique prolétarien : c’est le cas également de certaines stations de métro, comme celles de Krasnye Vorota (1935) et Teatralnaïa (1938). Ces stations se distinguent par leurs pylônes massifs et leurs voûtes.

Station Teatralnaïa

Fomine était à l’origine du projet des deux stations, mais la station Teatralnaïa (nommée à l’époque « Plochtchad Sverdlova »/« Place Sverdlov ») a été terminée par son élève, Leonid Poliakov, après sa mort.

Les idéologues du « dorique rouge » pensaient que la nouvelle architecture soviétique devait être basée sur le style classique, mais être plus stricte et plus brute. À partir du milieu des années 1930, les architectes, y compris les adeptes de Fomine, se sont tournés vers le néoclassisme, qui ajoute de la solennité aux bâtiments. L’ère de la luxueuse « architecture stalinienne » viendra quelques années plus tard.

Dans cet autre article, admirez de grandioses exemples du style « baroque sibérien », où influence européenne et bouddhisme se mêlent.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.

Plus d'histoires et de vidéos passionnantes sur la page Facebook de Russia Beyond.
À ne pas manquer

Ce site utilise des cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter les cookies