Aigle vorace, ours gardien et public émouvant: un duo musical français raconte la Russie

Julia Raskova
Le duo français constitué d’Alain Blesing et Claudie Boucau s’est rendu plus d’une fois en Russie, et notamment à l’occasion d’une grande tournée de Moscou à Vladivostok. Grâce à leurs récits, nous apprenons ainsi s’il est réellement nécessaire de craindre les Russes, à quoi ressemblent les villes fermées de Sibérie et pourquoi des parkings sont gardés par des ours.

Le guitariste Alain Blesing et la flûtiste Claudie Boucau franchissent régulièrement les frontières nationales de Russie. L’une des raisons les y poussant n’est autre que ce public étonnant, impulsif, sincère, connaissant parfois peu le jazz, mais bouleversé par toute rencontre musicale. Une autre encore sont les contrastes que l’on peut observer en quantité sur ce vaste territoire.

Où ces Français n’ont-ils en effet pas eu l’opportunité de se produire ! En plus de retrouver chaque année ses fans de Russie occidentale, le duo a eu la chance de prendre part au festival itinérant de musique improvisée MuzEnergoTour-2015, reliant Moscou à Vladivostok.

Russia Beyond s’est entretenu avec les deux artistes afin de connaitre leur vision du pays. Qui sait, leur témoignage permettra peut-être de briser un ou deux stéréotypes. Ou bien au contraire, de les conforter.

Russia Beyond :Ce n’est pas votre premier déplacement en Russie. Vous rappelez-vous de votre première visite du pays, quelle a alors été votre première impression ?

Alain Blesing : C’est grand (rires). Tout est grand – les fleuves, les forêts. Tout.

Claudie Boucau : Les fleurs sur les bords des routes sont très grandes, les routes sont interminables. Il y a trois ans, on était venus ici et on a fait une tournée en bus de Moscou jusqu’à Vladivostok (Extrême-Orient russe, ndlr). On s’est arrêtés à la frontière chinoise, et j’ai filmé les routes parce qu’elles ne s’arrêtent jamais.

C’était en 2015 ? MuzEnergoTour ?

Alain Blesing et Claudie Boucau : Oui, c’est ça.

Vu les distances que vous avez eu à parcourir sur les routes de la plus grande contrée du monde, vous avez sans doute eu différentes aventures, n’est-ce pas ? Si c’est le cas, pouvez-vous nous en raconter quelques-unes ?  

Alain Blesing : Une fois, on était près de Tchadan, (dans la République de Touva, en Sibérie orientale, ndlr). On s’est arrêtés près d’une station-service la nuit, on était 25 musiciens dans le bus et on avait besoin d’aller aux toilettes. On descend du bus et on voit une cage en face des toilettes. On regarde ce qu’il y avait dans la cage...

Un ours ?

Alain Blesing : Oui ! Deux ours et pas petits. On a demandé au patron de la station par l’intermédiaire du traducteur pourquoi il y avait des ours et il a répondu que c’était parce qu’ils n’arrivaient pas à trouver des chiens pour garder la station. C’est une des plus belles histoires qu’on a vues.

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Sinon, toujours dans le Touva, on est restés une semaine pour un festival. On était dans une espèce de camping et il y avait des aigles qui tournaient tout le temps. Il y a une des personnes qui était avec nous qui traversait le centre du camping avec un morceau de sandwich ou je ne sais pas quoi, et un des aigles qui s’est laissé tomber et qui a pris ce sandwich, lui arrachant un bout de lèvre. On ne voit pas cela se passer en Europe, ce sont des choses qu’on a vues dans des zoos et non dans des stations-services (rires).

Qu’est-ce que vous pensez des Russes ?

Alain Blesing : La première fois que je suis venu ici, je trouvais les gens très fermés.

Claudie Boucau : Pas très souriants.

Alain Blesing : Et en fait, je suis revenu plusieurs fois et me suis aperçu que, comme quelqu’un me l’a dit, les Russes sont comme une porte de prison, mais elle est toujours un peu ouverte. C’est un peu ce sentiment. Mais j’adore ici et c’est pourquoi je viens tout le temps, dès que je peux.

J’ai encore une autre histoire, je peux vous la raconter. Toujours dans une station-service... Oui, il se passe beaucoup de choses dans les stations-services ! (Rires) C’était sur la frontière du Kazakhstan. Pareil, on s’arrête pour manger quelque chose et au fond du parking de la station on voit une voiture arrêtée avec des gens à l’intérieur. Il y avait quatre garçons et une fille. En fait, ces garçons étaient comme Rambo avec des tatouages partout, des bras comme ça et des cheveux coupés très-très court. En plus ils avaient des bouteilles à la main. Et à un moment donné il y en a un qui me voit en descendant du bus et qui me fait le signe de venir. Et en fait j’y étais avec un musicien russe qui était avec nous et qui parlait aussi anglais, Iaroslav. Je me suis approché et ils faisaient peur quelque part…

Mais en fait, ils étaient d’une gentillesse... Ils nous ont posé plein de questions – d’où on venait, qu’est-ce qu’on faisait, où est-ce qu’on vivait… Et on a discuté pendant une demi-heure. Vers la fin, j’ai demandé à l’aide du traducteur ce qu’ils faisaient dans une voiture à quatre avec une fille et ils nous ont dit qu’en fait ils n’avaient pas de boulot et n’avaient rien à faire. Ils achetaient donc de l’alcool et venaient en voiture y rester toute la journée. C’est dommage…

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Claudie Boucau : C’était dans un coin trop retiré de la Russie… Oui, les gens sont très touchants. C’est-à-dire quand on connaît un peu les Russes, ils sont très chaleureux. Il y a vraiment beaucoup d’humanité. Quand on joue, parfois les gens pleurent. Ils viennent et nous prennent dans leurs bras à la fin… La première fois qu’on m’a fait ça, j’étais très gênée, très touchée.

Et l’an dernier aussi une petite fille, une toute petite, peut-être de quatre ans, elle est venue et elle m’a offert sa poupée. Et je lui ai dit : « Mais non, c’est ta poupée et tu la gardes ». Mais elle a insisté, donc j’ai demandé qu’on nous traduise. Et en plus c’était sa poupée préférée ! Des gens m’ont amené des chocolats et j’ai eu des fleurs aussi… On n’a jamais ça en France, donc c’est étrange.

Dans les petites villes, les gens viennent et nous disent merci, nous tiennent. C’est très paradoxal, voyez-vous ? Il y a cet aspect un peu froid et puis en même temps les gens, quand on entre en contact, c’est un vrai contact qui se crée et ça c’est magnifique. On aime venir là pour ça.

Un autre exemple. Nous avons pris un train de nuit. Treize heures de train pour venir ici. Et la provodnitsa (hôtesse de wagon) ne parlait pas un mot ni d’anglais ni de français. Et moi, en russe je peux dire seulement « spassibo » (merci), « pojalouijsta » (de rien), « poka » (au revoir), « kak ty pojivesh » (comment vas-tu ?) et c’est tout. Donc on ne pouvait pas communiquer. Mais elle était charmante ! Elle était très étonnée de nous voir, des Français, dans un train de nuit comme ça. Et elle nous a beaucoup aidés ! Elle venait nous amener des choses, nous apporter des cafés. Elle essayait donc de communiquer avec nous même si c’était difficile. Non, c’est un plaisir vraiment d’être là, même si j’ai moins d’expérience qu’Alain.

Après tous ces déplacements, quel est votre endroit ou ville préféré en Russie ?

Alain Blesing : Pour moi, la plus belle ville que j’ai vue, je parle de l’architecture, c’est Nijni Novgorod. (La ville sibérienne de, ndlr) Krasnoïarsk aussi.

Quand on fait de grosses tournées et qu’on arrive dans la République de Touva, on passe par un col d’une hauteur de 3000 mètres pour redescendre après sur le Touva, et là c’est grandiose ! On ne voit sur des kilomètres que des montagnes…

Claudie Boucau : Et sinon là on a découvert une nouvelle chose. C’est ce qu’on appelle la mer de Doubna, le fleuve. On est allés sur une petite île près de Moscou, à côté de Doubna, pour un festival. On y est allés avec un petit bateau à moteur et on a trouvé ça vraiment très beau, grandiose. Il n’y a que de la nature d’été, des lapins qui courent, une dinde qui fait glou glou glou ! C’est plus les grands espaces et les grandes villes. Mais j’ai beaucoup aimé Moscou aussi. Il y a des choses tellement différentes de chez nous que tout nous interpelle et tout peut être tellement beau pour nous. Même la ville des ingénieurs qui nous faisait un peu peur…

Alain Blesing : J’ai perdu le nom. Oui, elle se trouve à côté de Krasnoïarsk, c’est une ville scientifique. Ils fabriquent des choses nucléaires. Et en fait quand vous arrivez dans la ville, c’est comme si vous changiez de pays - le contrôle de passeports, etc. Ce qui est étonnant : à l’extérieur de la ville c’est assez pauvre et dès qu’on rentre dedans, tout est neuf et très propre - les voitures, les tramways, les maisons… J’en ai parlé avec le producteur et il m’a dit que c’est une ville scientifique donc ils ont tous les privilèges. Je me rappelle du théâtre de cette ville, il est magnifique. Donc la Russie c’est un pays plein de contrastes et il y a des choses très-très belles et des choses presqu’en ruines.

J’ai fait pas mal de pays depuis que je suis musicien et je crois que c’est le pays que je préfère. J’ai beaucoup travaillé en Turquie, par exemple, où il y a de belles choses, mais je pense qu’en Russie il y a un truc, voilà.

Claudie Boucau : Je suis d’accord, il m’a convaincue. Ça fait trois fois que je viens ici et j’espère venir de nouveau, faire une tournée et amener mes enfants pour leur faire découvrir la culture russe. Même si on ne parle pas [le russe], au niveau des sonorités on commence à s’habituer à la langue.

Propos recueillis par Daria Gridiaïeva

*Entretien réalisé en 2018, lors du concert donné par le duo dans la ville russe de Voronej 

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