​La Russie est aussi dans le collimateur de l’État islamique

L'épave de l'avion A321.

L'épave de l'avion A321.

Reuters
​Les attentats de Paris et l’explosion de l’Airbus A321 dans le Sinaï devraient déboucher sur une convergence des efforts de Paris et de Moscou contre les menaces de l’organisation terroriste. Le point sur la situation en Russie.

Le 12 novembre, l’État islamique (EI, organisation terroriste interdite en Russie) a publié une vidéo dans laquelle il avertit la Russie. Très bientôt, le sang coulera à flot, dit le message chanté en russe. Les experts estiment que l’EI présente une menace réelle pour la Russie, mais appellent à ne pas la surestimer, même après les événements tragiques récents.

Talons d’Achille éventuels

Les observateurs soulignent deux « talons d’Achille » dans la sécurité du pays. Depuis le conflit tchétchène au début des années 1990, le Caucase du Nord est la région russe la plus instable. Pour les experts, les liens entre l’EI et les commandos caucasiens sont évidents. Il y a environ un an, les terroristes de l’EI ont déclaré leur intention de « libérer » cette région, notamment la Tchétchénie, pour y créer un « califat islamique ». Aujourd’hui, « même les dirigeants des petites bandes du Caucase russe ont fait allégeance à l’EI », confirme Sergueï Gontcharov, président de l’Association des anciens combattants de l’unité anti-terroriste d’élite Alfa.

Cependant, les forces de l’ordre maîtrisent assez efficacement les extrémistes dans la région dotée d’un système de lutte anti-terroriste. Ivan Konovalov, directeur du Centre de la conjoncture stratégique, souligne qu’aucun attentat n’a été commis depuis près de deux ans au Daghestan, l’une des républiques les plus instables du Caucase russe jusqu’à une époque récente. Il précise que les services spéciaux et les dirigeants de chaque république travaillent à la prévention des attentats. « L’EI comprend que s’il tente une opération d’envergure, il sera immédiatement mis sous pression par les autorités locales », commente l’analyste.

Les frontières Sud du pays sont un autre point faible de la Russie pour de nombreux experts. M. Gontcharov explique que les services de sécurité et le contrôle aux frontières dans des pays comme le Turkménistan et l’Ouzbékistan laissent à désirer : « les terroristes pourraient facilement pénétrer dans notre pays ».

Pour autant, la situation n’est pas alarmante. La Russie n’a pas de frontière directe avec ces pays, alors que la frontière la plus longue, celle avec le Kazakhstan, est contrôlée. Par ailleurs, avant de rejoindre l’Asie centrale, les combattants devront traverser la Turquie, l’Arménie et la Géorgie, « ce qui n’est pas aussi simple que l’on pourrait croire », estime Alexeï Fenenko, de l’Institut des problèmes de sécurité internationale de l’Académie des sciences de Russie.

Les aéroports, les gares et les centrales nucléaires…

Une attention particulière est actuellement accordée par les forces de l’ordre aux grandes villes de la partie européenne de la Russie. Ce sont elles qui pourraient être ciblées en premier lieu par les islamistes cherchant à donner la plus grande résonance à leurs actions, indiquent les spécialistes. Les points les plus vulnérables dans les villes sont les transports publics, les gares et les aéroports. Les extrémistes pourraient également s’attaquer aux oléoducs et gazoducs, à toutes sortes d’entrepôts et aux centrales nucléaires.

Pour prévenir les attaques, les services spéciaux se concentreront pour l’instant sur l’identification des cellules terroristes et des centres de recrutement. Le travail de renseignement sera renforcé, estiment les observateurs. Il est en outre essentiel d’accentuer les contrôles des migrants. La Russie accueille de nombreux ressortissants des pays d’Asie centrale – 3,6 millions en 2014, selon le Service fédéral des migrations. Certains d’entre eux pourraient être liés à l’EI. « L’objectif sera d’identifier les personnes suspectes en amont, dès les premières étapes », précise Mikhaïl Alexandrov, du Centre de l’analyse militaire et politique.

Par ailleurs, le cas récent de Varvara Karaoulova, étudiante dans une des meilleures universités de Russie et accusée d’avoir tenté de rejoindre les rangs de l’EI, prouve que les partisans des extrémistes peuvent se recruter dans un environnement social inattendu – dans la capitale prospère de la Russie, plutôt que dans le Caucase du Nord instable.

« Nous avons une expérience suffisante pour répondre à ces défis et menaces », indique le ministre russe de l’Intérieur, Vladimir Kolokoltsev. Les experts confirment que les services spéciaux du pays sont assez bien préparés pour les missions anti-terroristes. Leurs méthodes diffèrent de celles employées par les services spéciaux occidentaux. Plus précisément, les forces de l’ordre russes passent plus de temps sur le terrain, dans les « points chauds », tandis que les Américains, par exemple, « sont trop friands de technologies », selon Ivan Konovalov.

Rapprochement avec la France

Après les attentats tragiques récents, une collaboration dans la lutte anti-terroriste se dessine entre la France et la Russie. La visite cette semaine du président François Hollande à Moscou en est la preuve. Dans le contexte de sa rencontre avec Vladimir Poutine, les experts attirent l’attention sur la réaction de la société et de la presse russes aux attaques du 13 novembre. Ivan Konovalov souligne que les Russes ont fait preuve de compassion malgré les différends qui, depuis un an et demi, définissent les relations entre la Russie et les pays occidentaux. La réaction de la société a été d’autant plus vive que la Russie a récemment été victime, elle aussi, d’un attentat islamiste contre l’Airbus dans le Sinaï, rappelle l’analyste.

Une menace extérieure plus qu’intérieure

Les experts appellent à ne pas surestimer l’ampleur de la menace que présente l’EI. Ils précisent que, pour cette organisation terroriste, la Russie représente le contraire d’un adversaire commode. Les islamistes ne peuvent compter sur un réel soutien complice à l’intérieur du pays, tout en étant assurés que toutes les forces de l’ordre seront mobilisées pour les combattre. À ce titre, ce n’est pas un hasard s’ils ont frappé la Russie hors de ses frontières en s’attaquant à un avion en Égypte.

Toutefois, de nouvelles attaques de ce type ne peuvent être exclues.

Par ailleurs, Alexeï Fenenko estime que les principaux dangers présentés par l’EI sont liés à l’éventuelle déstabilisation de la Turquie, qui, à son tour, déstabiliserait l’ensemble du Caucase et renforcerait l’État islamique en Afghanistan. Dans ce dernier cas, une explosion est à craindre au Tadjikistan, qui garde encore des traces de la guerre civile sanglante du milieu des années 1990.

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