Comment résoudre la situation dans le Caucase du Nord ?

Dessin de Konstantin Maler

Dessin de Konstantin Maler

Dessin de Konstantin Maler

Il y a encore 6 mois, la situation dans le Caucase était l’un des principaux objets de discussion concernant la situation en Russie et dans l’espace post-soviétique. A la veille des Jeux olympiques de Sotchi, les conférences et tables rondes dédiées à la situation politique dans le Caucase abondent. La gravité de la situation augmente alors que les leaders d’un mouvement islamiste du Caucase russe menacent de se livrer à des attentats à Sotchi et de semer le trouble au cours de cet événement sportif d’ampleur internationale. A l’aube de la nouvelle année 2014, le monde entier est pétrifié par les terribles explosions de deux attentats-suicides à Volgograd (sud de la Russie).

Mais les JO se sont merveilleusement bien déroulés, du moins du point de vue sécuritaire. Par ailleurs, la préparation des Jeux a démontré que même les adversaires et partenaires internationaux récalcitrants pouvaient unir leurs forces et coopérer pour assurer la sécurité dans le Caucase du Nord si nécessaire. Les Etats-Unis n’ont pas été les seuls à se montrer coopératif envers la Russie. La Géorgie, qui encore en 2012 sous la présidence de Mikhaïl Saakachvili était fort encline à utiliser les instabilités chroniques dans la région à ses propres fins, a apporté son soutien.

En avril 2014, Doku Oumarov, ennemi public numéro 1 de la Russie et chef de l’organisation terroriste « Emirat du Caucase» appelant au « djihad » dans le Caucase du Nord, est officiellement déclaré « neutralisé ». Cependant, les évolutions meurtrières de la crise ukrainienne, le changement du statut de la Crimée et le conflit armé dans le Donbass ont fait passer les problèmes du Caucase du Nord au second plan des actualités.  

Pourtant, en devenant des actualités de « seconde zone », les problèmes dans le Caucase du Nord n’en sont pas pour autant devenus moins importants. Au contraire, il y a aujourd’hui encore plus de raisons d’évoquer la situation dans la région. Il y a 15 ans, en août 1999, les combattants Bassaïev et Khattab opéraient un raid dans le Daghestan. A cette époque, les troupes des deux commandants de terrain influents décidaient mettre sous contrôle la plus importante des républiques du Caucase du Nord et la plus stratégique pour la Russie.

Mais la position ferme et intransigeante de Vladimir Poutine, nommé premier ministre et successeur du président russe Boris Elstine le 9 août 1999, lui ouvre les portes de l’Olympe politique. A la veille de sa première élection présidentielle, Poutine annonçait : « ma mission, ma mission historique, - cela peut sembler pompeux, mais c’est vrai, - est de résoudre la situation dans le Caucase du Nord ». Peut-on parler, 15 ans plus tard, de pacification du Caucase du Nord ou bien la région reste-t-elle toujours le talon d’Achille de la Russie, qui revendique un rôle spécial dans l’Eurasie ?

Cette question n’a pas de réponse unique. D’un côté, on observe un changement radical de la situation en Tchétchénie, alors principal foyer de tensions dans les années 1990. Aujourd’hui, cette formation au sein de la Fédération de Russie est présentée comme un phénomène unique parmi les districts post-soviétiques frontaliers ayant traversé des vagues de séparatisme et de facto une expérience de système étatique. La République sous Ramzan Kadyrov est devenue un symbole important pour Vladimir Poutine. Le premier de ses succès est la stabilité politique. Tous les leaders du mouvement séparatiste ont soit été liquidés, soit ont trouvé refuge à l’étranger ou bien sont passés dans le camp présidentiel et servent désormais les autorités de la région. Le président de la République de Tchétchénie se positionne comme un simple serviteur loyal du Kremlin, un « fantassin de Poutine » (ainsi se prononce-t-il lui-même !), mais à aucun moment il ne se considère comme un défenseur des intérêts russes à l’étranger. Kadyrov s’est déjà exprimé à plusieurs reprises à ce sujet lors de discours sur la Géorgie, l’Ukraine et le Moyen-Orient. Comme le fait très justement remarquer Vladimir Rubakov, rédacteur en chef adjoint du magazine Profil, « la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov n’est bien sûr pas la Suisse. Mais c’est toujours plus objectif de comparer avec ce qui fût, plutôt qu’avec ce que l’on souhaiterait qu’il soit. Car la politique, c’est l’art du possible ».

Pour autant, un tel bilan ne doit pas dresser une image prospère et simplifiée de la région. La « pacification » de la Tchétchénie a été rendue possible grâce à une importante délégation du pouvoir par les autorités au niveau de la République, ainsi que par la création d’un statut spécial pour l’élite dirigeante de ce sujet de la Fédération. La chasse des groupes séparatistes en Tchétchénie a favorisé leur extension dans les républiques limitrophes : le Daghestan, l’Ingouchie et la République de Kabardino-Balkarie.

La défaite du mouvement séparatiste tchétchène a contribué à populariser l’islam politique sous toutes ses formes, y compris les plus radicales. Dans les discours des djihadistes du Caucase du Nord, l’idée d’un séparatisme laïque a été entièrement supplantée par celle d’une lutte pour la « pureté de la foi » et en solidarité avec les frères du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Afghanistan.

Au cours de l’année dernière, le nombre total de victimes des violences armées dans le Caucase du Nord a baissé de 19,5% par rapport à 2012, soit 239 personnes de moins. En 15 ans, le Daghestan compte de nombreuses opérations ayant permis de « neutraliser » plusieurs leaders radicaux comme Chamil Bassaïev, Doku Oumarov et Saïd Bouriate.

Mais pour prévenir au maximum de la menace terroriste, la liquidation de ces figures bien connues des réseaux caucasiens ne suffit pas. N’importe quelle idée religieuse peut être arrêtée grâce à une autre idée religieuse. En ce sens, il faut des alternatives au radicalisme. Il faut de plus grands projets et programmes, soutenus par un soft power capable d’apporter des valeurs laïques et le renouveau d’une croyance religieuse modérée.

Il serait par ailleurs erroné d’analyser une situation donnée dans une région particulière, indépendamment de ses particularités ethnographiques existantes et du contexte général de la Russie dans son ensemble. Hélas, de nombreux sondages (dont le format ne permet pas d’être ici relaté) tendent à démontrer l’existence d’un soi-disant « mur caucasien » entre ces régions du sud et la « grande Russie ». Il faut ajouter à cela le niveau critique, particulièrement bas, de participation du Caucase du Nord à de nombreux processus fondamentaux (en premier lieu le service militaire, censé renforcer l’unité du pays) et du soutien de son enclavement administratif par Moscou, ainsi que la réticence du pouvoir central de s’immiscer dans les affaires de la région. Or sans surmonter d’abord ces problèmes, il sera difficile de ne pas donner un vrai sens à la formule de « peuple multinational de la Russie » et de donner au Caucase du Nord le statut de région de Russie à part entière.

Sergueï Markedonov est professeur agrégé d’études régionales étrangères et de politique étrangère à l’Université d’Etat des sciences humaines de Russie.

 

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