Vivre au Daghestan en temps de lutte antiterroriste

Les habitants du Daghetsan se plaignent du comportement des militaires.

Les habitants du Daghetsan se plaignent du comportement des militaires.

Rouslan Alibekov/TASS
Depuis déjà plusieurs années, le Daghestan (Caucase russe) occupe la première place parmi les régions russes connaissant la plus forte activité de groupes terroristes. Dans leur lutte contre ce fléau, l’Etat, les forces de l’ordre et les services spéciaux utilisent des méthodes pas toujours très humaines, qui compliquent fortement la vie des habitants. Le correspondant de RBTH a enquêté sur la façon dont les habitants de cette république perçoivent la lutte antiterroriste et comment ils supportent les épreuves et les difficultés qui y sont liées.

Guimry. Un village de montage dans la région d’Untsukulsky, Daghestan. Depuis les années 1990, plusieurs groupes armés illégaux y ont été créés, et depuis, il est régulièrement le théâtre d’opérations antiterroristes (OAT). Et ces opérations sont loin de recueillir l’approbation des habitants locaux.

Terroristes et habitants

La dernière opération spéciale en date a eu lieu en juin ; durant celle-ci, les soldats du gouvernement ont abattu deux combattants. Cette fois-ci, les habitants ont jugé correcte l’action des militaires. « Ils ont agi de façon plutôt professionnelle. Manifestement, ils avaient reçu des informations fiables », raconte Saguid, un natif du village, qui était encore récemment un militant actif. Saguid sait clairement de quoi il parle : il a lui-même été obligé de changer de résidence pour sauver sa propre vie. « Cette opération spéciale, bien sûr, est incomparable avec ce qui s’est passé à Vremenniy [un village de la même région d’Untsukulsky, ndlr] ajoute Saguid. Là-bas, c’était vraiment horrible ».
 
L’état d’OAT a été déclaré dans ce village le 18 septembre 2014. L’opération spéciale a duré plus de deux mois. Durant cette période, les militaires ont éliminé sept combattants présumés. En plus de cela, 16 maisons ont été démolies à l’explosif, et les fondations de complexes d’habitation ont été détruites – on y recherchait des bunkers utilisés par les terroristes. À la suite de cela, trois immeubles se sont fissurés et ont été évacués.

« Pourquoi ils nous ont fait ça ? Avant que l’OAT ne soit déclarée, il n’y avait même pas eu une seule fusillade ici. Ils nous ont tourmentés pendant deux mois et demi. Et aujourd’hui personne ne fait rien pour réparer les maisons, le village », se plaint une habitante de Vremenniy, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué.

La femme se souvient de la façon dont le village a été entouré de barbelés, et dont on a attribué un numéro à tous les habitants âgés de plus de 14 ans. On a pris les empreintes digitales des villageois, prélevé des échantillons d’ADN, on les a forcés à passer devant une caméra pour enregistrer leur allure. Il est pourtant question de civils innocents, à qui rien n’était reproché.

Les villageois numérotés, raconte la femme, ont été utilisés comme boucliers humains, on les envoyait en avant lorsqu’il fallait vérifier un appartement vide. D’autres habitants racontent des récits tout aussi émouvants. Mais par-dessus tout, les habitants ont été choqués par la grossièreté des soldats, qui ont endommagé leurs biens, jeté des meubles dans la rue, dessiné sur les murs, et même, pour une raison inconnue, tailladé les portes à coup de couteau.

Les habitants se plaignent du comportement des militaires, ils ont même écrit au président russe pour lui demander de tirer au clair ces agissements. Comme le parquet du Daghestan l’a expliqué à RBTH, cette demande est en cours de traitement, mais aucune décision n’a encore été prise à son sujet.

En ce qui concerne la destruction des maisons, les enquêteurs tendent à soutenir l’action des soldats. Les bâtiments « neutralisés » cachaient des groupes criminels dans des abris souterrains, où on a retrouvé « de grandes quantités d’engins explosifs improvisés (EEI), de composants destinés à en produire plus, d’armes à feu et de munitions militaires ». « Suite au risque d’explosion spontanée », les EEI ont été détonés sur place, « à la suite de quoi les lieux dans lesquels ils se trouvaient ont été endommagés, ainsi que les bâtiments dont ils relevaient », a répondu le Parquet au correspondant de RBTH.

Cependant, les habitants et les militants sont sceptiques « En général les militaires se justifient en racontant qu’ils ont trouvé des engins explosifs qu’ils ont dû actionner sur place par sécurité. Mais dans de nombreux cas, il y a des raisons de douter de leur version, affirme Varvara Pakhomenko, consultante du Groupe de crise international. Quand les habitants rentrent chez eux et voient des inscriptions insultantes sur les murs, cela prend des allures d’opération punitive, et pas de lutte contre un réseau clandestin ».

Comme l’affirme l’expert, les musulmans pratiquants, en particulier les salafistes, sont de plus en plus souvent la cible d’arrestations et de vérifications par les forces de l’ordre. « On les arrête dans des endroits publics, on organise même des raids sur leurs maisons : on envoie les gens au poste de police, on prend leurs empreintes digitales, on les photographie », explique Pakhomenko. Cette situation provoque souvent l’irritation et l’incompréhension des habitants.

Définition de l’ennemi

Il y a deux ans, le Président Vladimir Poutine a signé une loi établissant que les dégâts causés à la suite d’une action terroriste seraient « à la charge de la  personne l’ayant commise, ainsi qu’à la charge de ses parents proches, des personnes ayant avec eux un lien de parenté (ou matrimonial), et de toute autre personne dont la vie, la santé et le bien-être lui sont chères au vu de leurs relations personnelles actuelles ».

Il est pour l’instant assez difficile d’évaluer l’effet de ces mesures. Tout d’abord, car les statistiques divergent de façon significative. Selon les chiffres officiels du Parquet général de la Fédération de Russie, la quantité de crimes à caractère terroriste au Daghestan augmente de façon régulière : 220 en 2011, 295 en 2012, 365 en 2013, 472 en 2014, et 307 en cinq mois en 2015. Cependant, le journal internet Kavkazsky Uzel, qui tient ses propres comptes, remarques qu’« au Daghestan en 2014, le nombre de victimes du conflit armé a diminué de plus de 50% » : 208 personnes ont été tuées et 85 blessées, alors qu’en 2013, sur la même période, ces chiffres étaient respectivement de 341 et 301, et en 2012, 695 personnes ont été victimes des affrontements.

Les experts expliquent ces données contradictoires par les changements dans la législation antiterroriste. L’année dernière, la liste des crimes considérés comme « terroristes » a été rallongée : assassinat pour motifs politiques, préparation et organisation de désordres massifs, etc. Les nouvelles formulations permettent de qualifier de crimes, entre autres, « l’encouragement, le recrutement ou toute autre forme de persuasion d’une personne » à réaliser une activité terroriste.

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